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L’équilibre tunisien à l’épreuve de la volonté de leadership saoudien

Sa dépendance économique aux pays du Golfe ne lui laissant pas d’autre marge de manœuvre, la Tunisie cherche à faire valoir le dialogue inclusif pour résoudre les crises d’un monde arabe divisé
Le président tunisien Béji Caïd Essebsi et le roi Salmane d’Arabie saoudite lors du 30e sommet de la Ligue arabe à Tunis, le 31 mars 2019 (AFP)
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TUNIS, Tunisie

La Tunisie est revenue par la grande porte sur le devant de la scène diplomatique arabe en accueillant dimanche 31 mars, le 30e sommet de la Ligue arabe. 

« Huit ans après la révolution, la Tunisie a retrouvé son rôle », se félicite-t-on au ministère des Affaires étrangères. « C’est le seul pays capable d’accueillir tout le monde ». L’époque est révolue où, en février 2012, la Tunisie investie de son aura de pionnier du Printemps arabe, accueillait la première réunion des « Amis de la Syrie » dans le but de faire plier le régime de Damas face au soulèvement populaire.

La Tunisie n’a guère d’autres atouts, pour établir ce fameux équilibre dans les rapports entre puissances, que son aptitude à ne fâcher personne

La diplomatie tunisienne a renoué avec sa tradition, revendiquant l’équilibre entre les différentes positions d’un monde arabe divisé. Divisé, il l’est plus que jamais, mais le pays hôte du sommet n’a guère d’autres atouts, pour établir ce fameux équilibre dans les rapports entre puissances, que son aptitude à ne fâcher personne. 

Même le capital politique de son processus démocratique, qu’elle valorise auprès de ses partenaires européens et américains, n’impressionne pas des États où, sauf exception, la démocratie est perçue comme une dangereuse lubie inspirée par des manœuvres de déstabilisation occidentales.

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Financièrement et commercialement dépendante, militairement cantonnée à la sécurisation de ses frontières, la Tunisie ne peut donc qu’entériner les rapports de force. 

En l’occurrence, le conflit syrien et l’émergence du groupe État islamique (EI) ont redistribué les atouts de puissance en faveur de l’axe saoudo-émirati-égyptien dont l’agenda « antiterroriste » est le plus congruent avec les priorités occidentales. 

Le « camp de la résistance » à Israël et à l’influence occidentale, dont la colonne vertébrale était la Syrie et le Hezbollah, adossés à l’Iran, et d’une manière générale les pays les moins conciliants avec les visées israélo-américaines dans la région – l’Irak, la Libye, l’Algérie – n’ont plus vraiment de voix dans le conclave des chefs d’État arabes. La participation de la Syrie à la Ligue est suspendue depuis novembre 2011 et les autres sont accaparés par leurs crises internes.

La participation de la Syrie à la Ligue est suspendue depuis novembre 2011 (AFP)

Le camp « modéré » emmené par les Saoudiens peut donc s’imposer dans une Ligue arabe affaiblie alors qu’elle a trois dossiers brûlants sur la table – la crise libyenne, le conflit syrien, la guerre au Yémen – et que la région est soumise à une offensive diplomatique d’une agressivité sans précédent de la part d’Israël, de concert avec l’administration Trump, pour mobiliser la communauté internationale contre l’Iran et pour faire endosser son « accord du siècle » pour régler la question palestinienne, dont on devrait connaître la teneur après les élections israéliennes du 9 avril.

Tunis dans le sens du vent

Tunis ne peut donc qu’aller dans le sens du vent. Le pays fait partie de la coalition saoudienne contre le « terrorisme » et se retrouve donc indirectement engagée dans la guerre au Yémen. Elle a approuvé, en mars 2016, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Khemaies Jhinaoui, l’inscription du Hezbollah parmi les organisations terroristes (avant de nuancer sa position auprès de son opinion). 

En novembre dernier, la Tunisie avait déjà été le premier pays à recevoir le prince Mohammed ben Salmane, pourtant déconsidéré sur la scène internationale pour son implication dans l’assassinat de Jamal Khashoggi, en octobre, à Istanbul. Il faut dire que le prince héritier ne venait pas les mains vides puisqu’il a promis d’accorder à la Tunisie une aide budgétaire de 500 millions de dollars à taux préférentiel.

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L’université de Kairouan a délivré le titre de docteur honoris causa au roi Salmane (une demande déclinée par celle de la Zitouna).

L’Arabie saoudite va en effet financer la rénovation de la mosquée Oqba Ibn Nafaa de Kairouan, haut lieu de l’islam maghrébin. Durant son séjour, le roi Salmane a aussi virtuellement posé, depuis Tunis, la première de pierre d’un hôpital universitaire à Kairouan financé par le royaume. 

Au total, en plus des 500 millions de dollars promis par Mohammed ben Salmane, le Premier ministre tunisien Youssef Chahed invité à Riyad mi-décembre, s’est vu promettre un prêt de 230 millions de dollars pour le financement d’achat de pétrole saoudien et 100 millions d’investissements dans des projets agricoles.

Les Saoudiens semblent ainsi vouloir rivaliser avec le Qatar, dont les engagements en faveur de la Tunisie annoncés du sommet Tunisia 2020 en novembre 2016 s’élevaient à 1,250 milliard de dollars et qui reste, selon l’Agence de promotion des investissements extérieurs, le premier investisseur arabe en Tunisie.

Cette dépendance croisée permet à la Tunisie de contenir les trop fortes pressions extérieures sur sa politique intérieure

Cette dépendance croisée permet à la Tunisie de contenir les trop fortes pressions extérieures sur sa politique intérieure, en particulier pour protéger la participation d’Ennahdha, parti issu de la mouvance des Frères musulmans, honni par les Saoudiens et leurs alliés, mais dont Riyad semble pour l’instant s’accommoder. 

Mais sur le plan international, l’atmosphère internationale est plus favorable à la position saoudienne. Quelques jours avant le sommet, l’Arabie saoudite, notamment, avait refusé que la réintégration de la Syrie soit inscrite à l’ordre du jour. Un retour pourtant souhaité entre autres par la Tunisie au motif que, membre fondateur de la Ligue arabe et irrévocablement arabe, la Syrie ne pouvait être plus longtemps tenue à l’écart.

Charge anti-iranienne

Dimanche, le roi Salmane a donné le ton dès l’ouverture des discussions par une charge virulente contre l’Iran, qu’il tient pour responsable des malheurs yéménites et qu’il accuse de promouvoir le terrorisme à travers le monde.

Peu après, le secrétaire général de la Ligue arabe, l’Égyptien Abdel Abou Gheit, a surenchéri en accusant les ingérences iraniennes et turques dans les crises du monde arabe de les avoir « approfondies » et même d’en avoir « créé d’autres ».

L’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani, a quitté la réunion et la Tunisie avant la fin du sommet (AFP)

Implicitement visé par les critiques, peut-être déçu de n’avoir pas entendu évoquée la question du blocus économique que lui imposent, depuis le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite et ses alliés, l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani, a quitté la réunion et même le territoire tunisien avant la fin du sommet.

Cependant, la domination de l’Arabie saoudite n’est pas sans faille et ses capacités d’entraînement reste limitées. L’assassinat de Jamal Khashoggi a durablement brisé l’image de modernisateur audacieux du prince héritier sur laquelle le royaume pensait pouvoir capitaliser pour regagner en influence.

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Depuis début mars, le vieux monarque a lui a retiré certaines prérogatives et repris la main pour revenir à une ligne moins agressive. Même s’il ne s’agit pas d’une disgrâce, le successeur désigné a été invité à se faire plus discret. Mais les difficultés du leadership saoudien ne s’arrêtent pas là.

L’Arabie saoudite s’est enlisée dans le conflit yéménite. La Syrie évolue plus que jamais dans l’orbite iranienne (et russe), même si elle partage avec l’axe Riyad-Abou Dabi-Le Caire, l’hostilité à « l’islam politique ». 

La pression saoudienne n’est pas parvenue à empêcher l’élection, en octobre 2016, de Michel Aoun, chrétien maronite allié du Hezbollah chiite pro-iranien, à la présidence du Liban, et le rapt du Premier ministre sunnite, Saad Hariri, en novembre 2017 pour le contraindre à dénoncer cette alliance contre-nature à ses yeux, a tourné au fiasco.  

Ses relations avec le Maroc, allié traditionnel, se sont profondément détériorées et le roi Mohammed VI, plutôt que de faire le voyage à Tunis, a préféré recevoir le pape François pour lancer un appel à la protection de la triple sacralité de Jérusalem.

Mohammed VI, plutôt que de faire le voyage à Tunis, a préféré recevoir le pape François (AFP)

Dans cette confusion, la voix tunisienne parvient à faire valoir son expérience du règlement des crises libyenne, syrienne et yéménite par le dialogue inclusif auquel tous les dirigeants arabes souscrivent formellement, même si dans ce cadre, Riyad ne renonce pas à soutenir son favori, le général Haftar, maître de la Cyrénaïque.

La conférence nationale qui doit se tenir du 14 au 16 avril à Ghadamès, en Libye, permettra de vérifier dans quelle mesure la quête d’équilibre de Tunis parvient à structurer la gestion des crises régionales.