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Liban : débat sur la neutralité dans une rue bouillonnante

Le Liban attend un nouveau gouvernement depuis sept mois, la rue bouillonne, la livre s’effondre et la classe politique se querelle sur la pertinence de la neutralité du pays
Des manifestants ont bloqué plusieurs axes routiers majeurs lundi au Liban pour exprimer leur « colère » face à la dégradation sans fin de leurs conditions de vie et à l’inaction des dirigeants politiques (AFP)
Des manifestants ont bloqué plusieurs axes routiers majeurs lundi au Liban pour exprimer leur « colère » face à la dégradation sans fin de leurs conditions de vie et l’inaction des dirigeants politiques (AFP)
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BEYROUTH, Liban

Après des mois d’une relative accalmie, le mouvement de protestation a repris de plus belle au Liban. Lundi 8 mars a été décrété « journée de de la colère » par une myriade de groupes proches de la contestation et de partis politiques hostiles au président de la République Michel Aoun

Partout dans le pays, des manifestants ont bloqué des routes à l’aide de pneus enflammés, de bennes à ordures ou des blocs de pierres. À l’entrée sud de la ville de Tripoli, dans le nord du pays, les protestataires ont même construit un mur en travers de la chaussée. 

Des manifestants construisent un mur pour fermer l’autoroute à l’entrée sud de Tripoli, le 8 mars 2021 (AFP)
Des manifestants construisent un mur pour fermer l’autoroute à l’entrée sud de Tripoli, le 8 mars 2021 (AFP)

Fait inédit, les troubles ont gagné des régions à majorité chiite qui se tenaient relativement à l’écart du mouvement de contestation qui a éclaté en octobre 2019 pour dénoncer la corruption et l’incurie de la classe politique. Des routes ont été coupées dans la banlieue sud de Beyrouth, un bastion du Hezbollah, principal allié du président Aoun. 

La colère des Libanais a été attisée ces dernières semaines par la chute vertigineuse de la livre libanaise, qui a atteint un niveau historiquement bas : il s’échange désormais à 11 000 livres pour un dollar, contre 1 500 livres avant le début de la crise.

L’effondrement de la monnaie nationale a détruit le pouvoir d’achat des Libanais, entraînant une flambée des prix des produits de consommation. Des vidéos d’empoignades violentes dans les supermarchés, où les clients se disputaient des denrées subventionnées par l’État, sont devenues virales sur internet ces derniers jours. 

« Ces scènes ont réveillé en moi les souvenirs de la guerre civile [1975-1990], lorsque les gens se battaient devant les boulangeries pour un paquet de pain », se souvient Assaad, un ingénieur qui a vécu toute la guerre du Liban.

Fortes pressions sur Aoun et le Hezbollah

Ce nouveau round de protestation intervient dans un contexte particulier caractérisé par de fortes pressions politiques exercées sur le Hezbollah chiite et son principal allié chrétien Michel Aoun. 

Le président de la République est la cible d’une campagne médiatique et politique visant à lui faire assumer la responsabilité des blocages qui empêchent la formation d’un nouveau gouvernement depuis sept mois. 

Le Premier ministre désigné, Saad Hariri, l’accuse de lui mettre des bâtons dans les roues et le chef de l’ex-milice chrétienne des Forces libanaises (FL), Samir Geagea, a exigé sa démission, arguant qu’une telle mesure serait susceptible de sortir le pays de sa crise. 

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Présidant une réunion sécuritaire et économique d’urgence le lundi 8 mars, Michel Aoun a évoqué une « hausse injustifiée » du taux de change de la livre par rapport au dollar, alimentée selon lui par des « rumeurs visant à porter atteinte à la monnaie nationale et à déstabiliser » le pays. 

Il a exigé des mesures rapides contre ceux qui « manipulent les moyens de subsistance » des Libanais en augmentant les prix des différentes denrées, mettant en garde contre les « dangers » de telles actions sur « la sécurité sociale et nationale ».

Le président Aoun s’interroge donc, d’une manière implicite, sur le caractère spontané de la protestation et sur les réelles motivations des manifestants qui paralysent le pays.

Un point de vue partagé par le cheikh Sadek Nabolsi. « Ce mouvement n’est pas innocent », affirme dans une vidéo cet ouléma proche du Hezbollah. « Il s’inscrit dans le cadre d’une stratégie américaine, israélienne et saoudienne, ayant pour but de faire pression sur la résistance [le Hezbollah] et sur sa base populaire afin que celle-ci se retourne contre elle. »

Ce plan viserait, selon cheikh Nabolsi, à « paver la voie à une action militaire contre le Hezbollah », une éventualité qu’« il ne faut plus écarter ».  

Le patriarche Rahi prône la neutralité du Liban

À cette situation chaotique se greffe un débat initié par le patriarche maronite Bechara Boutros Rahi appelant à la tenue d’une conférence internationale sous l’égide des Nations unies pour proclamer la neutralité du Liban vis-à-vis des conflits qui secouent la région. 

Samedi 27 février, le prélat maronite a martelé son message devant des milliers de personnes venues le soutenir au siège patriarcal à Bkerké, à 25 km au mord de Beyrouth. 

Un appel jugé « dangereux » par le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, qui a estimé qu’il pourrait approfondir les divisions entre les Libanais. 

Des milliers de Libanais se sont rassemblés samedi dans la cour du patriarcat maronite, au nord de Beyrouth, pour apporter leur soutien au patriarche Bechara Boutros Rahi (AFP)
Des milliers de Libanais se sont rassemblés samedi dans la cour du patriarcat maronite, au nord de Beyrouth, pour apporter leur soutien au patriarche Bechara Boutros Rahi (AFP)

Ce n’est pas l’avis de Sejaan Azzi, un ancien ministre proche du chef de l’Église maronite.

« Comme nombre de Libanais, le patriarche a remarqué qu’à chaque fois que le Liban, en tant qu’État ou que partis politiques, ne respectait pas la neutralité et s’alignait sur tel ou tel conflit, il y a eu la guerre chez nous », affirme à Middle East Eye cet ancien ministre.

« Pour éviter les crises, les guerres, les divisions, la faiblesse de l’État, il a prôné la neutralité en tant que système politique. »

« Le projet de neutralité a déjà trouvé un soutien de la part d’une majorité multiconfessionnelle de Libanais », soutient Sejaan Azzi, qui a longtemps occupé le poste de vice-président du parti chrétien des Phalanges libanaises (Kataëb). 

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« Il y a les chrétiens dans leur majorité, les sunnites, les druzes et même les chiites qui ne font pas partie de l’environnement du Hezbollah. Par contre, il est évident que le pouvoir libanais actuel ne va pas adopter le projet de neutralité et le proposer au Parlement ou aux Nations unies. C’est pourquoi une action internationale s’impose pour que cette neutralité soit proclamée par l’ONU. » 

Sayed Frangie, militant politique et écrivain actif dans le mouvement de contestation, a une toute autre vision. « La plupart des forces politiques et une majorité de la population ne soutiennent pas ou même s’opposent fermement à l’appel à la neutralité », insiste-t-il.

Selon lui, « l’appel du patriarche Rahi à internationaliser le dossier libanais intervient alors que le pays est écrasé par la faillite et par les crises. Cette initiative ne peut en aucun cas constituer un élément pour la refondation du pays, surtout dans les circonstances actuelles. Car la refondation doit être le fruit d’un accord entre tous les Libanais sur un nouveau régime. »

Discorde interne

Les milieux proches du Hezbollah sont convaincus que les appels à la neutralité visent avant tout à obtenir le désarmement de la branche armée du parti, qui lutte contre Israël

« Après la fondation de l’entité sioniste en Palestine, des appels à la neutralité du Liban ont commencé à fuser », fait remarquer Sayed Frangie.

« C’est la septième fois que ce projet est proposé et ce sont généralement des partis qui avaient des liens avec Israël qui plaidaient pour ce concept. Mais cela n’aboutira pas et le fait de lancer ce type d’initiative creuse les divergences entre les Libanais, encourage les velléités de ceux qui prônent la partition du Liban, et risque de provoquer la discorde interne. » 

Une analyse que ne partage pas Sejaan Azzi. « En quoi la neutralité peut-elle diviser les chrétiens et les Libanais ? », s’interroge l’ancien ministre. 

« C’est l’alignement [sur des axes régionaux] qui a divisé le peuple libanais et affaibli l’État. En quoi la conférence internationale peut-elle nuire aux intérêts des Libanais ? C’est l’absence d’une solution internationale qui a empêché les Libanais de recouvrer à nouveau leur souveraineté. Si la souveraineté divise les chrétiens, ce qui n’est pas le cas, ou les Libanais, à ce moment-là, il faut se poser la question de savoir si nous voulons vivre dans un seul pays. » 

Ces deux opinions contraires illustrent parfaitement les profondes divergences qui portent sur l’identité du Liban et le rôle que se font les Libanais de leur pays. Ce débat fondamental, qui doit normalement se dérouler dans le calme et la sérénité, se passe dans une rue qui bouillonne, alors que la population peine à se nourrir et que l’État est en pleine décomposition.