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Litige frontalier entre Israël et le Liban : « l’accord du siècle » et les enjeux économiques accélèrent un règlement

Après des années de blocage, le dossier du tracé des frontières entre le Liban et Israël semble progresser. En filigrane, des enjeux gaziers et pétroliers colossaux, mais aussi des considérations géopolitiques liées au plan de paix israélo-arabe de l’administration Trump
Des véhicules de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) patrouillent dans le village de Kfar Kila, dans le sud du Liban, près du mur de béton construit par Israël, le 4 décembre 2018 (AFP)
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BEYROUTH, Liban

À l’issue de la visite à Beyrouth, le 28 mai, du secrétaire d’État adjoint pour le Proche-Orient, David Satterfield, les dirigeants libanais semblaient optimistes au sujet du tracé des frontières avec Israël. Le diplomate américain chargé de cet épineux dossier multiplie les va-et-vient entre Beyrouth et Tel Aviv depuis le début de cette année sans enregistrer de percée notable.

Les responsables libanais avaient toujours l’impression que Satterfield était plus un ardent défenseur des intérêts israéliens qu’un honnête médiateur. Lors de son dernier déplacement, un début de progrès a toutefois été constaté. Le ministère libanais des Affaires étrangères a déclaré que les « touches finales » étaient en train d’être mises au premier stade de la médiation américaine.

Même optimisme côté israélien, où l’agence de presse Reuters a indiqué qu’Israël serait « ouvert à des négociations, sous l’égide de Washington, avec le Liban afin de résoudre le contentieux » frontalier entre les deux pays.

S’exprimant à l’issue d’une réunion avec M. Satterfield à la veille de son arrivée à Beyrouth, le ministre israélien de l’Énergie, Yuval Steinitz, a estimé que de tels pourparlers et la délimitation de la frontière seraient « bénéfiques pour les deux pays », étant donné leur « intérêt à exploiter les réserves de gaz naturel et de pétrole ».

Israël accepte trois conditions libanaises

Des sources informées à Beyrouth affirment qu’Israël aurait accepté les trois principales conditions libanaises.

Premièrement, le tracé des frontières terrestre et maritime doit être simultané. Sur ce point, les dirigeants libanais étaient divisés. Le président de la République Michel Aoun et le Premier ministre Saad Hariri n’avaient pas d’inconvénients à délimiter d’abord la frontière maritime pour permettre au Liban d’exploiter ses ressources offshore en hydrocarbure.

Des sources politiques informées pensent que la soudaine flexibilité israélienne pourrait être liée au calendrier américain concernant l’annonce de « l’accord du siècle » visant à régler le conflit israélo-arabe

Le chef du Parlement, Nabih Berry (un chiite originaire du Liban-Sud), insistait, lui, pour la concomitance, arguant du fait que si Israël obtenait satisfaction en mer, il ne serait plus pressé de conclure un accord sur terre. Redoutable négociateur jouissant du soutien total du Hezbollah, M. Berry a obtenu gain de cause.

Aujourd’hui, la limite entre les deux pays est fixée par la « ligne bleue », tracée en 2000 après le retrait israélien, sous l’égide des Nations unies. Elle ne fait pas office de frontière officielle et le Liban revendique plusieurs millions de mètres carrés, encore occupés.

Israël souhaite soumettre le tracé terrestre à ses impératifs militaires et c’est dans cette optique qu’il a commencé la construction d’un mur à la frontière. Mais les travaux sont souvent interrompus à cause des protestations de Beyrouth, car l’ouvrage empiète sur le territoire libanais.

Israël aurait donc accédé à la demande libanaise de négocier aussi bien le tracé des frontières terrestre que maritime. Un compromis aurait été trouvé. Il consiste à commencer par la frontière maritime quitte à ce que les résultats des négociations ne soient annoncés qu’après la conclusion d’un accord sur la frontière terrestre.

Des officiers de l’armée israélienne tiennent une position dominant le sud du Liban le 16 novembre 2017 (Reuters)
Des officiers de l’armée israélienne tiennent une position dominant le sud du Liban le 16 novembre 2017 (Reuters)

Deuxièmement, le Liban exigeait que les négociations se déroulent sous l’égide des Nations unies, alors qu’Israël souhaitait des négociations tripartites sous le parrainage des États-Unis.

Les pourparlers auront finalement lieu à Naqoura, au Liban-Sud, où se trouve le siège de la force de paix de l’ONU (FINUL), en présence du médiateur américain. Reste à savoir si les Nations unies vont assumer un rôle de parrainage, de simple observateur ou de participant actif aux négociations. 

Troisièmement, Israël voulait fixer un délai de six mois pour clore ces négociations, ce qui lui aurait permis d’exercer une forte pression sur le Liban avec l’aide des États-Unis. Beyrouth souhaitait en revanche des « pourparlers ouverts », afin de négocier dans de bonnes conditions. Il a aussi obtenu gain de cause sur ce point.

Une « source proche du dossier » a affirmé à l’AFP que les pourparlers débuteraient d’ici peu. « Il y a eu des progrès de manière générale, et la question est de régler les derniers détails avant le début des négociations », a-t-elle précisé.

D’importants gisements de gaz

La délimitation de la frontière maritime permettrait au Liban, qui traverse une crise économique sans précédent, de commencer à exploiter ses ressources gazières. Une partie de celles-ci se trouve dans une région de la Zone d’exclusivité économique (ZEE) du Liban revendiquée par Israël.

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Ce litige frontalier risque de refroidir l’enthousiasme des compagnies internationales qui sont intéressées par ces gisements. Au Liban, un consortium de trois compagnies, le Français Total, l’Italien ENI et le Russe Novatek, a obtenu la première concession. Le forage du premier puits doit commencer vers le mois d’octobre. Les travaux dans la zone disputée ont été repoussés au premier semestre de 2020.

Le Liban accuse Israël de convoiter ses ressources et refuse de céder aux pressions et aux intimidations. Il a aussi rejeté une proposition avancée en 2012 par le diplomate américain Frederic Hof, qui consiste à partager entre les deux pays les 860 km2 du bloc 9 (8 % de la surface de ce bloc), objet du litige, à raison de 60 % pour le Liban et 40 % pour Israël.

Depuis cette date, toutes les médiations menées par les États-Unis ont échoué. Les concessions présentées cette semaine par Israël seraient dictées par des « considérations économiques », affirme Nabih Berry.

Des soldats israéliens et des Casques bleus observent une manifestation du Hezbollah contre la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem en tant que capitale d’Israël, dans le village d’Alma al-Shaab, au sud du Liban, le 28 janvier 2018 (AFP)
Des soldats israéliens et des Casques bleus observent une manifestation du Hezbollah contre la décision de Trump de reconnaître Jérusalem en tant que capitale d’Israël, au sud du Liban, en 2018 (AFP)

Toutefois, des sources politiques informées pensent que la soudaine flexibilité israélienne pourrait être liée au calendrier américain concernant l’annonce de « l’accord du siècle » visant à régler le conflit israélo-arabe.

En effet, la conclusion d’un accord autour du tracé des frontières et le début de l’exploitation des ressources gazières créeraient des intérêts économiques communs entre le Liban et Israël, pays qui sont techniquement en guerre depuis 1948 et n’entretiennent pas de relations diplomatiques.

Cette nouvelle situation délégitimerait l’action résistante du Hezbollah et remettrait sur le tapis la question de ses armes

Cette nouvelle situation délégitimerait l’action résistante du Hezbollah et remettrait sur le tapis la question de ses armes. Des voix pourraient s’élever au Liban et dans le monde pour réclamer l’élaboration d’une « stratégie de défense » dans le but d’intégrer les armes du Hezbollah au sein d’une structure légale relevant de l’État libanais.

La neutralisation du Hezbollah, la seule organisation à avoir infligé des défaites à Israël depuis 1948 (libération du Liban-Sud en 2000, guerre de 2006, notamment), est une priorité de l’administration américaine et d’Israël. Washington a décrété une batterie de sanctions économiques et financières contre le parti pour assécher ses sources de financement.

Dans le dossier du tracé frontalier, le Hezbollah observe le silence. Sa position officielle, exprimée à maintes reprises par son secrétaire général Hassan Nasrallah, est qu’il soutient l’État libanais dans toutes ses démarches et quelle que soit sa décision. Le fait que le principal interlocuteur des Américains au Liban soit Nabih Berry et l’implication des Nations unies dans le processus de négociation constituent pour le parti pro-iranien de précieuses assurances.