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Ahmed Ben Salah ou le volontarisme orphelin 

Quand tout était à construire, Ahmed Ben Salah a mené, de 1961 à 1969, d’ambitieuses « réformes de structure », notamment les coopératives agricoles, avant de tomber brutalement en disgrâce. Il lègue une question aux décideurs d’aujourd’hui : peut-on transformer le modèle tunisien ?
L’ancien ministre tunisien Ahmed Ben Salah, décédé ce mercredi, photographié en décembre 2012 (MEE/Thierry Brésillon)
L’ancien ministre tunisien Ahmed Ben Salah, décédé ce mercredi, photographié en décembre 2012 (MEE/Thierry Brésillon)
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TUNIS, Tunisie

Le nom d’Ahmed Ben Salah est entouré d’une aura paradoxale, un mélange de vénération et d’hostilité. Nul doute qu’avec sa disparition, le 16 septembre à 94 ans, la première prendra définitivement le dessus.

Ministre le plus puissant de Habib Bourguiba, il fut durant les années 1960 l’artisan d’une modernisation volontariste de l’économie et de l’éducation en Tunisie, avant de tomber brutalement en disgrâce en septembre 1969 et d’être condamné en mai 1970 à dix ans de travaux forcés par une haute cour spécialement instituée pour lui, pour haute trahison et pour avoir trompé la confiance du chef de l’État.

Habib Bourguiba (à droite) en compagnie d’Ahmed Ben Salah (au centre), à l’époque secrétaire général de l’UGTT (Wikimedia Commons)
Habib Bourguiba (à droite) en compagnie d’Ahmed Ben Salah (au centre), à l’époque secrétaire général du syndicat UGTT (Wikimedia Commons)

Il avait longtemps cru qu’Habib Bourguiba, qui l’avait jusqu’alors soutenu sans faille, était le jouet des intrigues de palais, avant de l’entendre, en 1972, l’accuser d’avoir voulu le renverser. Persuadé alors qu’il risquait d’être assassiné sur ordre du président, il s’était évadé le 4 février 1973, grâce à la complicité d’un gardien et les autorités algériennes, qui l’avaient accueilli après sa traversée de la frontière à pied.

Il a conservé jusqu’à la fin de sa vie le burnous dont le président Houari Boumédiène l’avait recouvert en signe de protection, le soir de son arrivée à Alger. Après avoir séjourné en Europe, il n’a pu rentrer en Tunisie qu’après la mort de Bourguiba, en 1988.

Alors qu’il vieillissait sagement dans sa modeste maison de la banlieue sud de Tunis, sa réputation sulfureuse se dissipait, mais pas au point qu’il soit réhabilité, ni que les leçons de son expérience soient pleinement tirées. Son échec était-il économique ou politique ? Mais surtout, condamne-t-il la Tunisie à demeurer une économie dépendante et marquée par de profondes inégalités ?

Transformation économique et réforme

Militant nationaliste dès l’âge de 17 ans, en 1943, Ben Salah est élu en décembre 1954 secrétaire général de la puissante centrale syndicale, UGTT, deux ans après l’assassinat de Farhat Hached par les services secrets français.

Il milite en faveur d’une fusion du syndicat et du parti du Néo-Destour de Bourguiba, persuadé que transformation économique et réforme sont indissociables, pour former un parti travailliste sur le modèle du Labour britannique, une option qu’il défendra jusqu’à sa dernière heure.

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L’idée ne plaît guère à Bourguiba, qui obtient son éviction en décembre 1956 avant de le nommer, en août 1957, secrétaire d’État à la Santé, où il mettra sa vision et ses capacités de mobilisation à l’œuvre : souvent sur le terrain, il lance des campagnes contre le trachome, la tuberculose, le palud…

Alors que le secteur privé tunisien anémique n’a pas les moyens de remplacer le capital étranger (et notamment français) qui a fui après l’indépendance, Bourguiba opte pour une économie dirigée par l’État. Il nomme Ahmed Ben Salah secrétaire d’État au Plan, en janvier 1961.

La planification est alors l’outil central des politiques économiques, surtout dans les pays nouvellement indépendants où tout est à réinventer. À cette position stratégique, Ben Salah va progressivement centraliser les portefeuilles des finances, de l’économie, du commerce et de l’industrie, de l’agriculture et de l’éducation.

La Tunisie est un terrain d’expérimentation idéal pour les nouvelles théories du développement, élaborées alors par des économistes comme François Perroux ou Gérard de Bernis. Ce dernier propose à la Tunisie de drainer le maximum de ressources pour lancer une dynamique d’industrialisation – les fameuses « industries industrialisantes » – en s’appuyant sur le phosphate, le fer et les industries chimiques. On n’hésite pas à parler alors de « mobilisation autoritaire de l’économie ».

La tentative de modernisation de l’agriculture

C’est dans cette perspective que Ben Salah entreprend la politique de modernisation de l’agriculture grâce notamment aux coopératives auxquelles son souvenir est désormais associé.

« On a toujours prétendu que l’avenir de la Tunisie était agricole. On revient aujourd’hui à de meilleurs sentiments », confiait-il au journal Le Monde, en 1956. « L’industrie est une source de richesse. » L’agriculture n’est qu’un levier.

L’agriculture tunisienne était alors « le secteur pauvre d’un pays pauvre », où les colons avaient accaparé les meilleures terres pour produire pour le marché français, tandis que les trois quarts des paysans vivotaient sur de minuscules parcelles. Tout le nord était privé de culture maraîchère, les tenures foncières étaient morcelées entre une multitude de statuts, dont les terres tribales, peu exploitées.

« Notre rêve, c’était que ces 750 000 hectares que nous allions récupérer soient un ferment fantastique de rééquilibrage de la société tunisienne »

- Ahmed Ben Salah

Ahmed Ben Salah mise donc sur une rationalisation de l’exploitation pour sortir l’agriculture de ce marasme et de son inégalité structurelle, en particulier sur les coopératives et la récupération des terres des colons. « Notre rêve, confiait-il à la journaliste Noura Borsali en 2004, c’était que ces 750 000 hectares que nous allions récupérer soient un ferment fantastique de rééquilibrage de la société tunisienne. »

Mais dans un premier temps, le mouvement des coopératives est lancé prudemment. En 1962, sont créées les quinze premières « unité de production ». On évite alors les termes à connotation socialisante.

D’ailleurs, lorsqu’il évoque en 1956 les conceptions économiques de l’UGTT, Ahmed Ben Salah inscrit les coopératives dans la tradition de la propriété tribale plutôt que dans l’esprit collectiviste des pays socialistes. Une loi de 1963 prévoit en outre qu’après cinq ans, les « coopérateurs » récupèrent la propriété privée des terres. Le projet est même financé par la Banque mondiale, sous contrôle américain et peu encline à encourager la socialisation de l’économie.

Malgré tout, l’orientation socialiste se précise. En 1963, les circuits commerciaux sont centralisés dans des offices d’État et des coopératives de vente. Au congrès du Néo-Destour à Bizerte en octobre 1964, l’option est assumée et le parti rebaptisé « Parti socialiste destourien ».

Contrecoup

Entre temps, Bourguiba a pris son ministre de court et décrété la nationalisation de l’ensemble des terres coloniales. Pour le président tunisien et les cadres du parti au pouvoir, il s’agit moins d’une option idéologique que de mobiliser plus rapidement les moyens nécessaires à la transformation du pays. 

Bourguiba, affaibli, prend ombrage de ce qu’il interprète comme des manœuvres de son ministre pour lui succéder, voire l’évincer

En 1966, les cultures fruitières du Sahel et de Cap Bon, tenues par des exploitants individuels, sont à leur tour collectivisées. En 1969, Bourguiba, alerté par un malaise cardiaque en mars 1967, veut aller vite et généraliser les coopératives à l’ensemble de l’agriculture avant la fin de l’année, contre l’avis d’Ahmed Ben Salah.

Le mouvement s’accompagne d’une colère croissante. Les paysans devenus salariés sont dirigés par des bureaucrates. À Msaken en décembre 1964, à Ouardanine en janvier 1969, des paysans s’opposent à la mise en coopérative de leurs terres. Les forces de l’ordre interviennent.

La protestation prend des formes plus rampantes et tout aussi dévastatrices : les bêtes vendues pour une bouchée de pain, ou même abattues, l’huile d’olive déversée des pressoirs… plutôt que d’être données à l’État.

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La perspective d’une généralisation de la collectivisation, alors qu’elle n’avait concerné essentiellement que la petite paysannerie, affole la bourgeoisie foncière, tandis que les rapports alarmistes des organisations internationales sur les effets des réformes s’accumulent. La fronde contre Ben Salah s’organise.

Bourguiba, affaibli, prend ombrage de ce qu’il interprète comme des manœuvres de son ministre pour lui succéder, voire l’évincer.

Le retournement est brutal. Le 3 août 1969, Bourguiba rejette finalement la généralisation des coopératives ; le 8 septembre, il retire à Ben Salah ses ministères économiques ; le 7 novembre, il l’évince du gouvernement. Le 29 décembre, il le fait placer en résidence surveillée et le fait juger en mai 1970.

Échec économique ou échec politique ?

Ahmed Mestiri, pourtant évincé du gouvernement en janvier 1968 pour avoir critiqué la politique d’Ahmed Ben Salah, rappelle dans ses mémoires les réalisations du régime dans les années 1960 : l’infrastructure, les établissements scolaires, la liquidation du système économique colonial.

Mais le bilan économique est loin d’être à la hauteur des ambitions. L’industrialisation et les infrastructures ont absorbé les deux tiers du budget et n’ont créé que 3 000 emplois, sans effet d’entraînement.

Le bilan économique est loin d’être à la hauteur des ambitions. L’industrialisation et les infrastructures ont absorbé les deux tiers du budget et n’ont créé que 3 000 emplois, sans effet d’entraînement

« La collectivisation a été une forme d’extorsion de la plus-value agricole au profit de l’industrialisation », déclare le sociologue et homme politique tunisien Aziz Krichen à MEE.

Jusqu’à aujourd’hui, le nom de Ben Salah reste associé, dans le monde rural, à la brutalité d’une politique conçue par des bureaucrates de la capitale, et toute évocation de forme coopérative suscite une méfiance immédiate.

« Ce fut l’étape la plus massive d’exclusion et de dépossession de la paysannerie dans l’histoire de la Tunisie. La petite paysannerie s’est appauvrie, la dépendance alimentaire du pays s’est aggravée », estime pour sa part le géographie Habib Ayeb.

La dépendance aux financements des États-Unis a fragilisé les équilibres budgétaires mis à mal par l’augmentation des dépenses publiques et amorcé une crise financière, analyse de son côté Jean-Pierre Sérini. Même le Parti communiste français, par la voix de L’Humanité du 16 mai 1970, explique que « les masses n’ont jamais été associées aux réformes. Celles-ci ont été appliquées et parfois imposées par la contrainte ».

« [La collectivisation lancée sous Ben Salah] fut l’étape la plus massive d’exclusion et de dépossession de la paysannerie dans l’histoire de la Tunisie », selon le géographie Habib Ayeb (AFP)
« [La collectivisation lancée sous Ben Salah] fut l’étape la plus massive d’exclusion et de dépossession de la paysannerie dans l’histoire de la Tunisie », selon le géographie Habib Ayeb (AFP)

Accablé d’accusations, Ahmed Ben Salah n’a eu de cesse de défendre son bilan. « Je reste persuadé qu’avec quelques années de patience et de discipline de la part du pouvoir central et régional, il y aurait eu une promotion formidable », défendait-il en 2005.

A-t-il trompé Bourguiba ? Ce dernier a toujours défendu les options de Ben Salah, validées par les instances du parti, et son bilan. A-t-il voulu aller trop vite ? C’est plutôt le chef de l’État qui a souhaité accélérer la collectivisation. Les gouverneurs, de leur côté, ont parfois créé des coopératives sans discernement.

A-t-il été autoritaire et voulu faire le bien du peuple sans lui, voire malgré lui ? Il se justifiait en citant Léon Blum : « S’il y a dictature, c’est la dictature de la persuasion. »

A-t-il trop misé sur l’État ? « Mais qui pouvait faire quelque chose en Tunisie, à part l’État ? En quoi consistait le secteur privé à l’époque en Tunisie ? Des nuées de petits négociants dans des boutiques, fruits de l’exode rural. Il n’y avait pas de secteur privé productif, à part les petits artisans et les mécaniciens », se rappelait-il.

Il soupçonnait notamment les notables d’avoir manipulé la colère des petits paysans pour fomenter les troubles. Il accusait également la France (et notamment son ambassadeur) d’alimenter la campagne contre lui et d’encourager ses opposants au sein du pouvoir

Ahmed Ben Salah expliquait son échec par les intérêts qu’il contrariait : « Nous avons commencé à prendre les terres coloniales et tout le problème venait de là, des organes à la présidence ou du parti donnaient ou louaient des terres à des individus. Le blocage venait de ceux qui avaient des terres coloniales, soi-disant anciens combattants. »

Il soupçonnait notamment les notables d’avoir manipulé la colère des petits paysans pour fomenter les troubles. Il accusait également la France (et notamment son ambassadeur) d’alimenter la campagne contre lui et d’encourager ses opposants au sein du pouvoir.

« Mon autocritique. Je peux la faire », confiait Ben Salah en 2004. « Elle se résume en peu de choses : mon erreur est d’avoir compté sur Bourguiba. J’ai vu le comportement de certains, de cette espèce de déification, de courtisanerie, de soumission. » Son autre regret était de ne pas avoir été assez marxiste pour lire les antagonismes sociaux que suscitait sa politique et mieux les neutraliser.

Des leçons à tirer pour les dirigeants d’aujourd’hui

Toujours est-il qu’au volontarisme dont Ahmed Ben Salah avait été le moteur, a succédé le verrouillage du pouvoir par Bourguiba, passé par une longue dépression en 1970, et l’enlisement du pouvoir dans une interminable fin de règne, l’accommodement aux intérêts des élites établies et la lente consolidation des situations de rente et leur corollaire, la pérennisation des fractures économiques. Un renoncement dont l’ombre se projette jusqu’à aujourd’hui, malgré la révolution.

La vision, la stratégie, la volonté politique et l’organisation du pouvoir au service d’objectifs de transformation, le désintéressement que déployaient Ahmed Ben Salah et les dirigeants de sa génération, contrastent cruellement avec l’errance de la classe politique post-révolutionnaire.

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Les dirigeants de cette époque avaient la certitude que, disposant de la connaissance, l’État pouvait faire descendre verticalement ses décisions, même accompagnées de pédagogie, pour transformer la société selon ses conceptions.

Ils étaient persuadés qu’ils pouvaient se dispenser d’impliquer les publics affectés par leurs politiques dans la description de leurs expériences et de leurs contraintes dans l’élaboration des politiques, qu’ils seraient mécaniquement obéis. Que l’unité du pouvoir suffisait à unifier tous les rapports sociaux. Leur échec est d’abord l’échec de cette conception démiurgique et fatalement autoritaire de l’exercice du pouvoir. Même animée des meilleures intentions.

Au-delà de l’explication de l’échec de la politique suivie dans les années 1960 par les limites du modèle socialisant ou les résistances au changement, l’expérience d’Ahmed Ben Salah invite à réfléchir à la manière de gouverner et de réformer.

Comment éviter l’écueil de l’autoritarisme sans renoncer à transformer ? Comment bâtir un soutien populaire à des réformes pour mieux les protéger des intrigues de cour ? Comment construire une image juste des contraintes, des intérêts de la multiplicité des publics concernés pour mieux les dépasser ? Comment concilier expertise et expérience du peuple ?

Plutôt qu’une vénération idolâtre et stérile, ou une condamnation définitive de son utopie socialisante, voilà les questions qu’Ahmed Ben Salah lègue en héritage aux décideurs politiques d’aujourd’hui.