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En France, la commercialisation d’un « hijab running » enflamme la toile

Deux ans après l’affaire du « burkini », la polémique sur les choix vestimentaires des musulmanes revient en France suite à l’annonce du groupe Decathlon de commercialiser un hijab adapté au sport
Decathlon a indiqué sur Twitter avoir reçu de nombreuses insultes et menaces suite à son annonce de vendre en France un hijab sportif (AFP)

La polémique en France autour du « hijab running », que le groupe Decathlon a renoncé à commercialiser après une levée de boucliers d’élus de tous bords politiques, rappelle, deux ans après l’affaire du « burkini », les crispations autour de la question sensible de la laïcité en France.

Le 26 février, la chaîne de magasins de sport Decathlon avait pourtant affirmé « assumer complètement » la commercialisation prochaine d’un accessoire « respirant » et « conçu pour la coureuse qui souhaite se couvrir la tête et le cou pendant la course », selon le site du groupe, qui propose déjà ce produit au Maroc.

Les flèches ont été décochées en quelques heures, de part et d’autre de l’échiquier politique français.

Le « boycott » a été réclamé à la fois par Valérie Rabault, présidente du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, et le chef de file du parti souverainiste Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan.

La porte-parole du parti présidentiel La République en marche (centre droit), Aurore Bergé, a pour sa part déclaré qu’elle ne ferait « plus confiance à une marque qui rompt avec nos valeurs », rejointe par Lydia Guirous, porte-parole des Républicains (droite), qui a accusé l’enseigne d’« accompagner la soumission des femmes ».

La polémique a enflammé les réseaux sociaux en France tandis que Decathlon a indiqué sur Twitter avoir été inondé d’appels et d’emails d’insultes et de menaces, visant également les salariés dans les magasins, « parfois physiquement ».

« Une hystérisation » du débat déplorée mercredi par la ministre française de la Justice Nicole Belloubet, qui a rappelé que ce hijab, « qui laisse le visage libre et visible » selon la marque, n’était pas contraire à la loi sur la laïcité et l’ordre public.

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À titre personnel, elle a néanmoins estimé que « le sport, c’est des valeurs d’universalisme » et qu’elle ne voyait pas « pourquoi les femmes se contraindraient elles-mêmes à porter ce type de vêtements ».

Dans une tribune pour le Huffington Post, la secrétaire d’État à l’égalité hommes-femmes Marlène Schiappa, pour qui le voile, « c’est la preuve de l’emprise de la religion […] une forme de promotion de l’islam politique », juge « nécessaire de questionner ce choix philosophiquement ». « Quel message la France adresse-t-elle aux femmes courageuses qui, dans plusieurs pays du monde, retirent leur voile au péril de leur vie ? », interroge-t-elle.

L’association féministe et antiraciste Lallab a quant à elle publié un communiqué dans lequel elle condamne une « énième polémique sexiste, raciste et islamophobe qui stigmatise, une fois de plus, nos sœurs qui portent le voile ».

« Comment peut-on défendre l’émancipation des femmes tout en refusant à certaines l’accès à des moyens leur permettant de s’émanciper ? », s’interroge l’association.

Cette nouvelle polémique, « c’est de la folie »

Seule la ministre des Sports Roxana Maracineanu a pris clairement position en faveur de la vente de ce type de vêtements : « Je veux aller chercher les femmes, les mères, les jeunes filles partout où elles sont et comme elles sont, les encourager à la pratique du sport car c’est, j’en suis convaincue, un levier puissant d’émancipation », a-t-elle tweeté.

En 2016 en France, la commercialisation de voiles islamiques par des marques de luxe occidentales ou, plus encore, les arrêtés municipaux antiburkini (maillot de bain pour femmes couvrant le torse ainsi qu’une partie des membres et de la tête) sur les plages – finalement invalidés par la plus haute juridiction administrative française – avaient alimenté de vifs débats.

Pour le sociologue Raphaël Liogier, cette nouvelle polémique, « c’est de la folie ».

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« Quel est le point commun entre l’idée d’être plus élégante, de se baigner ou de faire du sport en public ? Dans les trois cas, c’est interdit par l’islam », a déclaré à l’AFP l’auteur de La Guerre des civilisations n’aura pas lieu.

« Ces femmes qui portent ces vêtements sont pour la modernisation de l’islam. Donc en demandant de retirer le hijab, on soutient les fondamentalistes », ajoute-t-il.

« Plus on accule les femmes qui portent le foulard à l’ôter ou plus on les culpabilise, plus les fondamentalistes trouveront une légitimité et diront : ‘’voyez, la France est contre l’islam, donc tenez à votre foi’’ », explique Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Selon le chercheur, « l’idéologisation du foulard en France est de plus en plus éloignée du monde réel. […] Un peu partout maintenant, il y a des femmes qui portent le foulard et qui participent à l’espace public, à la politique, à la mode... On est là dans une forme archaïque de laïcité ».

« La France se ridiculise » pour le Washington Post

L’irruption de la mode islamique dans l’espace public soulève régulièrement des tollés en France, suscitant souvent l’incompréhension à l’étranger. « Une nouvelle fois, la France fait tout un drame des choix vestimentaires des femmes musulmanes », pouvait-on lire mardi dans le Washington Post.

Le quotidien britannique The Guardian, qui souligne que cette affaire est « la dernière tempête politique sur les vêtements des femmes musulmanes », rappelle la liste des polémiques qu’a connues la France, de l’interdiction du voile intégral en 2010 par Nicolas Sarkozy au fameux débat sur le burkini.

« Pendant ce temps, la France continue son effondrement national et politique sur la façon dont les femmes musulmanes doivent s’habiller », a dénoncé Rowaida Abdelaziz, une contributrice régulière du Huffington Post.

L'AFP a contribué à cet article.