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EXCLUSIF : Le FBI a mis en garde des dissidents saoudiens aux États-Unis après le meurtre de Khashoggi

Des agents du FBI ont rendu visite à au moins quatre Saoudiens et à un dissident arabe basé aux États-Unis, lié au journaliste assassiné, parce qu’ils craignaient que leur vie ne soit en danger, révèle MEE
« Ils étaient genre “Ouais, nous sommes inquiets pour votre sécurité. Votre nom a été signalé ici et en Europe” », raconte un dissident à MEE

Le FBI a rendu visite à des dissidents saoudiens aux États-Unis et à d’autres personnes liées à Jamal Khashoggi dans les semaines qui ont suivi le meurtre du journaliste pour les avertir d’une menace potentielle pour leur vie provenant du royaume, révèle Middle East Eye.

Ces visites ont commencé un mois après le démembrement de Khashoggi par un commando saoudien à l’intérieur du consulat du royaume à Istanbul en octobre dernier et se sont poursuivies jusqu’à il y a six semaines encore, confient à MEE plusieurs des personnes approchées.

Au moins quatre dissidents saoudiens dans plusieurs villes du pays ont reçu des visites. Au moins un militant arabe non saoudien a été averti en raison de ses liens avec Khashoggi.

L’un d’eux dirige une chaîne YouTube populaire qui critique le gouvernement saoudien. Un autre avait participé à une conférence de l’opposition saoudienne, tandis qu’un troisième collaborait avec Khashoggi sur plusieurs projets.

« Ils étaient genre “Ouais, nous sommes inquiets pour votre sécurité. Votre nom a été signalé ici et en Europe” »

- Un dissident arabe aux États-Unis mis en garde par le FBI

Tous ceux qui ont parlé à MEE l’ont fait sous le couvert de l’anonymat et à condition que les renseignements concernant leur localisation ne seraient pas divulgués pour des raisons de sécurité.

« Ils étaient genre “Ouais, nous sommes inquiets pour votre sécurité. Votre nom a été signalé ici dans certains cercles et en Europe” », raconte un des militants arabes ayant travaillé avec Khashoggi.

On sait déjà que la CIA et des agences de renseignement étrangères ont approché des proches collaborateurs de Khashoggi au Canada, en Norvège et aux États-Unis, craignant pour leur vie, mais c’est la première fois qu’on signale l’implication du FBI.

Un porte-parole du FBI a déclaré à MEE dans un email que l’agence « interagit régulièrement avec les membres des communautés que nous servons pour construire la confiance mutuelle autour de la protection du public américain ».

En vertu d’une directive de 2015, les services de renseignement américains sont légalement tenus d’informer les citoyens américains et non américains des menaces de meurtre, de blessures corporelles graves et d’enlèvement.

Le porte-parole a refusé de dire si un élément spécifique, en dehors du meurtre de Khashoggi, avait déclenché ces visites ou si elles avaient été menées pour se conformer à la directive.

 « J’ai un peu peur de traiter avec vous les gars »

Ceux ayant parlé à MEE disent ne pas avoir été mis au courant de menaces spécifiques. Dans certains cas, ils affirment que les agents ont cherché à les tranquilliser pendant l’approche, téléphonant d’abord, avant de se rencontrer dans un lieu public près de chez eux – parfois dans des Starbucks.

Des agents ont confié à un dissident arabe qu’ils étaient désolés du meurtre de Khashoggi, résident américain, et qu’ils « faisaient tout ce que [ils pouvaient] pour aller au fond des choses ».

Avec un autre, les agents ont cherché à se distancier de l’administration Trump.

« Je leur ai dit que j’avais un peu peur de traiter avec eux parce que le gouvernement actuel travaille en étroite collaboration avec [le prince héritier] Mohammed ben Salmane et le gouvernement saoudien », témoigne un dissident saoudien qui a rencontré des agents début novembre.

« Ils ont dit : ‘’Ne vous inquiétez pas. Nous sommes ici pour protéger les gens de partout. Peu importe qui est à la Maison-Blanche’’ »

- Un dissident saoudien vivant aux États-Unis

« Ils ont dit : “Ne vous inquiétez pas. Nous sommes ici pour protéger les gens de partout. Peu importe qui est à la Maison-Blanche.” »

Mais ce même dissident reconnaît s’être méfié quand les agents ont suggéré qu’il pourrait aider l’agence, s’il le souhaitait, contre une aide dans son dossier de demande d’asile.

L’un des dissidents arabes raconte qu’on lui a également demandé si des agents pouvaient lui rendre à nouveau visite. Il dit leur avoir répondu : « “Si c’est juste pour discuter ou quelque chose comme ça, je ne suis pas disponible”. Je ne voulais pas avoir un rendez-vous régulier avec lui. »

Ce dissident arabe raconte avoir été approché alors qu’il tentait d’acheter un billet pour un voyage international. Il a alors été averti qu’il n’était pas en sécurité dans plusieurs endroits à l’étranger. Selon lui, la visite du FBI lui a laissé le sentiment d’être en sécurité « environ 90 % du temps » sur le sol américain.

Il s’est également inquiété des révélations publiées plus tôt cette année dans une enquête menée par ProPublica et l’Oregonian selon lesquelles l’Arabie saoudite avait aidé au moins une vingtaine de Saoudiens vivant aux États-Unis à échapper à des poursuites et à fuir le pays depuis 1988.

Des accusations, notamment de meurtre et de viol, étaient portées contre certains Saoudiens, dont beaucoup étaient des étudiants bénéficiant de bourses d’études financées par le gouvernement. Mais au lieu d’être jugés, ils ont rapidement été emmenés hors du pays par des employés des consulats saoudiens, relate l’enquête.

Les forces de l’ordre américaines, selon l’enquête, sont au courant des agissements des Saoudiens, mais les administrations américaines consécutives n’ont pas réussi à faire pression sur le gouvernement saoudien de peur de perturber le partage de renseignements entre les deux pays.

« Étant donné l’administration actuelle, je ne suis pas sûr [d’être en sécurité] – et étant donné comment les jeunes Saoudiens ont réussi à fuir hors du pays après avoir tué des Américains sans avoir le moindre compte à rendre, sans parler du secrétaire d’État – tout cela ne me rend pas très confiant », avoue le dissident arabe.

« Un allié formidable »

Les révélations sur les préoccupations du FBI concernant la sécurité de dissidents saoudiens sur le sol américain soulèvent d’autres questions sur les déclarations faites par le président américain Donald Trump dans lesquelles il a minimisé le rôle du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, connu sous le nom de MBS, dans le meurtre de Khashoggi.

En novembre, alors même que des agents du FBI rendaient visite à des dissidents, Trump soulignait l’importance des liens « indéfectibles » entre Riyad et Washington, trois jours seulement après que la CIA eut annoncé à la Maison-Blanche qu’elle avait conclu que l’opération avait été ordonnée par MBS.

« Il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet événement tragique – peut-être, peut-être pas ! » a déclaré Trump dans un communiqué le 20 novembre, trois jours après la publication du rapport de la CIA.

Mohammed ben Salmane et Donald Trump lors de leur rencontre en marge du sommet du G20 au Japon (AFP)

« Dans tous les cas, notre relation est avec le royaume d’Arabie saoudite. Il est un grand allié dans notre très important combat contre l’Iran. Les États-Unis ont l’intention de rester un partenaire indéfectible de l’Arabie saoudite pour assurer les intérêts de notre pays, d’Israël et de tous les autres partenaires de la région. »

S’adressant aux journalistes après avoir rencontré MBS lors du sommet du G20 de ce mois-ci au Japon, Trump a de nouveau décrit l’Arabie saoudite comme « un allié formidable » et a déclaré que « personne jusqu’à présent n’a directement pointé du doigt le futur roi d’Arabie saoudite ».

La Maison-Blanche n’a pas répondu aux sollicitations de MEE, notamment à la question de savoir si Trump avait été informé des préoccupations du FBI et, si oui, à quel moment.

Augmentation des demandes d’asile

Le nombre de ressortissants saoudiens demandeurs d’asile a fortement augmenté depuis que MBS a été nommé prince héritier, passant de 575 en 2015 à 1 256 en 2017, selon les chiffres de l’ONU. Le nombre n’inclut pas ceux, comme Khashoggi, qui ont choisi de vivre à l’étranger en exil.

Peu après le meurtre de Khashoggi, un responsable saoudien a montré à Reuters des documents de renseignement interne évoquant une initiative visant à ramener des dissidents, dont Khashoggi, au pays.

« Il y a un ordre permanent de négocier pacifiquement le retour des dissidents ; ce qui leur donne [aux responsables saoudiens] le pouvoir d’agir sans revenir à leur hiérarchie », a indiqué Reuters citant le fonctionnaire.

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Parmi ceux qui fuient, beaucoup s’interrogent désormais à propos de leur sécurité, même au-delà de l’Arabie saoudite. Certains demandeurs d’asile saoudiens ont déclaré à MEE cette semaine qu’ils ne considéraient plus les États-Unis comme une option en raison de la relation de Trump avec MBS.

Sami Shadukhi, un agent immobilier de 37 ans, explique à MEE avoir passé cinq ans en prison en Arabie saoudite pour avoir « parlé politique », puis avoir attendu le terme d’une interdiction de voyager de cinq ans avant de s’enfuir en Allemagne et d’y demander l’asile il y a trois mois.

« [Trump] a dit : “Il a tué Khashoggi. D’accord. Aucun problème. Nous bénéficions ici de l’argent, économiquement, des emplois, des emplois, des emplois.” Donc [Trump] pense à l’argent plus qu’à la vie des gens ou des droits de l’homme ou à quoi que ce soit d’autre », témoigne-t-il.

L’éminent militant des droits de l’homme Iyad el-Baghdadi, qui était l’un de ceux approchés par la CIA plus tôt cette année au sujet des menaces pour sa vie provenant du royaume, précise à MEE que le fait que les agences de renseignement américaines détournent des ressources pour arrêter une potentielle activité saoudienne montre leur niveau d’inquiétude.

« Ils savent que MBS est profondément problématique et un allié terrible, un allié qui a menacé les gens sur votre propre territoire pour l’amour de Dieu. Quel genre d’allié fait ça ? » demande Baghdadi.

« En fin de compte, ils sont incapables de convaincre le gars à la Maison-Blanche que c’est un problème, qu’est-ce que ça nous dit ? Que les agences de renseignement américaines savent parfaitement que ce type est un problème et que la seule raison pour laquelle il peut continuer ainsi est Jared Kushner [le gendre de Trump et envoyé au Moyen-Orient] et Donald Trump. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.