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EXCLUSIF : Le plan secret saoudien pour saper un sommet islamique concurrent

Un document montre comment le gouvernement saoudien a chargé des journalistes locaux de critiquer le sommet organisé par la Malaisie et prendre pour cible les organes de presse dans des pays comme le Pakistan et la Jordanie
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan quitte la scène après son discours lors du sommet de Kuala Lumpur, le 19 décembre 2019 (Reuters)

L’Arabie saoudite a été tellement effrayée par la perspective de voir les grandes nations musulmanes se réunir au sommet de Kuala Lumpur en décembre dernier, hors du contrôle de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) qu’elle préside, qu’elle avait préparé une campagne médiatique pour dénigrer son importance, révèle Middle East Eye.

Le ministère saoudien des Médias a compilé une série de messages que les médias locaux et les commentateurs avaient été « chargés » de publier, ainsi que les journaux, les sites web et les chaînes de télévision à cibler dans des pays comme le Pakistan, l’Indonésie et plusieurs pays arabes.

Selon un document du ministère obtenu par MEE, les objectifs de la campagne étaient de mettre en évidence le rôle de l’OCI au service des causes de la oumma (communauté musulmane), de minimiser le sommet malaisien et de souligner l’aide apportée par l’Arabie saoudite au monde islamique, en particulier à la Palestine.

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Traduction : Le plan de la campagne médiatique pour faire face aux initiatives visant à convoquer un mini-sommet islamique sur invitation de la Malaisie

Le sommet de Malaisie du 19 décembre a réuni les dirigeants de l’Iran, de la Turquie et du Qatar, ainsi que des délégations de 56 pays.

L’absence du Premier ministre pakistanais Imran Khan, à la tête de la deuxième nation du monde à majorité musulmane, a été remarquée, conséquence des efforts acharnés des Saoudiens pour l’empêcher d’y assister.

En février 2019, le prince héritier Mohammed ben Salmane a annoncé une enveloppe d’investissements de vingt milliards de dollars au Pakistan.

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Khan s’est incliné devant la pression, envoyant son ministre des Affaires étrangères à sa place, mais a ensuite regretté sa décision.

S’exprimant lors d’une conférence de presse plus tôt ce mois-ci aux côtés de l’hôte du sommet de Kuala Lumpur, Mahathir Mohamad, qui a démissionné de ses fonctions de Premier ministre lundi, Khan a déclaré : « Certains de nos amis proches pensaient que la conférence diviserait la oumma, ce qui n’était pas le but de la conférence. Je pense qu’il est du devoir des pays musulmans de sensibiliser les pays occidentaux et les autres nations à l’islam. »

Le ministère saoudien des Médias a reconnu l’importance du sommet malgré ses efforts pour saper l’événement.

Il a déclaré : « En raison de l’importance de cet événement et de ses effets et dimensions sur le cours de l’action islamique conjointe, un plan médiatique a été préparé pour mettre en évidence l’action islamique conjointe menée par l’OCI et le rôle central joué par le royaume dans le soutien à cette organisation et ses efforts. »

Le document stipule que l’objectif principal de la campagne était de « minimiser l’importance du sommet et les décisions qui pourraient en découler au regard de l’absence ou de l’abaissement du niveau de participation des États islamiques qui jouent un rôle central dans la direction du monde islamique et au service de ses causes ». 

Il est demandé aux journalistes d’écrire que la convocation d’un mini-sommet en Malaisie en dehors du cadre de l’OCI pourrait « encourager la création de blocs similaires parmi les autres États islamiques qui n’ont pas été invités. Ces États seraient tentés de convoquer d’autres sommets. Par conséquent, ce serait des efforts gâchés, tout comme l’effort de réforme de la structure de l’organisation ».

Le document stipule également de souligner le retrait d’Imran Khan du sommet.

« L’absence d’États islamiques pivots du sommet malaisien, l’annulation de la participation du Premier ministre pakistanais Imran Khan et l’abaissement du niveau de représentation à celui de ministre des Affaires étrangères reflètent le manque de conviction qu’il soit possible de parvenir à un succès en dehors du cadre de l’OCI de la part d’un pays qui a joué un rôle déterminant dans l’organisation de ce sommet. »

Les « mécanismes de mise en œuvre » dévoilés dans le document secret sont encore plus révélateurs.

Il s’agissait notamment « de donner pour instruction aux chroniqueurs de critiquer tout groupement formé dans le but d’atteindre de petits objectifs politiques en dehors de l’OCI », ainsi que de préparer des reportages télévisés soulignant le rôle du royaume dans la fondation de l’OCI et l’accueil d’analystes politiques.

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Traduction : Donner pour instruction aux chroniqueurs de critiquer tout groupement formé dans le but d’atteindre de petits objectifs politiques en dehors de l’OCI, considérée comme la deuxième plus grande organisation internationale après l’ONU.

Ceux-ci ont été diffusés sur de nombreuses chaînes de télévision saoudiennes, stations de radio et dans les journaux.

Le document énumère également un certain nombre de médias étrangers devant être ciblés par cette campagne de propagande.

Il s’agit notamment des journaux DawnDaily Jang et Nawa e Waqt au Pakistan ; les journaux et sites web Al-Rai, Al-Dustour et Ammon en Jordanie ; et d’autres chaînes d’information et publications dans des pays comme l’Égypte, le Soudan, l’Irak, l’Indonésie et l’Inde.

MEE a sollicité les réactions de toutes les publications susmentionnées mais aucune n’avait répondu au moment de la publication.

Dans la mise en œuvre de ce plan, le ministère des Médias a énuméré qu’« un certain nombre de journalistes de la presse arabe et islamique [devaient] écrire pour mettre en évidence du rôle de l’OCI et jeter le doute sur les avantages de convoquer un mini-sommet islamique en dehors du cadre de cette organisation ».

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Traduction : Objectifs de la campagne médiatique

* Souligner le rôle de l’OCI au service des causes de la oumma islamique, en sa qualité de représentant de tous les pays du monde musulman.

* Minimiser l’importance du sommet et les décisions qui peuvent en découler au regard de l’absence ou de l’abaissement du niveau de participation des États islamiques qui jouent un rôle central dans la direction du monde islamique et au service de ses causes.

* Dévoiler le montant de l’aide fournie à l’islam par le royaume dans le monde ces dernières décennies et le soutien apporté à ses causes, en premier lieu à la cause palestinienne.

Sur les réseaux sociaux, révèle le document, la campagne consistait à « envoyer des messages en arabe et en anglais aux influenceurs dans les pays arabes et islamiques et aux influenceurs locaux ».

Le bureau du Premier ministre malaisien n’a pas souhaité commenter le document après la démission présentée par Mahatir lundi.

Un responsable turc, s’exprimant sous couvert d’anonymat, indique que la propagande des autorités saoudiennes contre la Turquie n’a pas cessé depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre 2018.

« Nous ne sommes même pas surpris par tout cela », affirme ce responsable. « Ils ne cessent de salir la Turquie… Ils ne relâchent jamais leurs efforts contre la Turquie. Ils dépensent des millions de dollars là-dedans, ce qui enrichit les entreprises américaines et britanniques pour relayer de ridicules arguments à leurs propres perroquets. » 

« Les Saoudiens pensaient que la Turquie et le Qatar essayaient de créer une nouvelle division avec les pays d’Asie du Sud en ajoutant également l’Iran au tableau » 

- Un diplomate turc

Un diplomate turc a déclaré que le président turc Recep Tayyip Erdoğan était en colère contre les responsables saoudiens et émiratis pour avoir fait pression sur Imran Khan afin que ce dernier annule sa participation au sommet. 

« Les Saoudiens pensaient que la Turquie et le Qatar essayaient de créer une nouvelle division avec les pays d’Asie du Sud en ajoutant également l’Iran au tableau. Ils ont fait totalement fausse route. Ce sont les pays de la région qui ont invité la Turquie et le Qatar. Ce n’était pas dirigé par Ankara », a déclaré le diplomate. 

Erdoğan avait déclaré à l’époque que Khan avait été poussé à annuler sa visite.

S’adressant aux journalistes dans la capitale malaisienne en décembre, il affirmait : « Ce n’est pas la première fois que les administrations de Riyad et d’Abou Dabi adoptent une telle attitude. Malheureusement, nous notons que l’Arabie saoudite fait pression sur le Pakistan. Vous voyez, [les Saoudiens ont fait] des promesses au Pakistan en ce qui concerne sa banque centrale. En plus de tout le reste, il y a quatre millions de travailleurs pakistanais en Arabie saoudite », avait déclaré Erdoğan.

« Ils [l’Arabie saoudite] leur disent : “nous pouvons les renvoyer, et prendre des Bangladais à la place”. »

« D’un autre côté, en ce qui concerne la banque centrale, ils disent [au Pakistan] qu’ils pourraient retirer leur argent. Et à la suite de menaces similaires, le Pakistan, qui fait face à des conditions économiques difficiles, s’est retrouvé à prendre cette [décision de ne pas assister au sommet]. »

Middle East Eye a contacté le ministère saoudien des Médias et l’ambassade saoudienne à Londres, mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.