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EXCLUSIF : Le prince héritier saoudien cherche à accélérer le procès des suspects du meurtre de Khashoggi

Un document confidentiel émirati révèle que Mohammed ben Salmane redoute que le meurtre du journaliste ne devienne un sujet très débattu pendant la prochaine campagne électorale pour la présidentielle américaine
Pour clore l’affaire, l’Arabie saoudite chercherait à obtenir des héritiers de Khashoggi qu’ils acceptent « l’argent du sang » ou un accord financier (MEE)

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane est déterminé à « accélérer » la procédure judiciaire à l’encontre du commando d’assassins envoyés pour tuer Jamal Khashoggi, avant que la campagne de Donald Trump pour sa réélection ne débute sérieusement.

Mohammed ben Salmane, qui selon la CIA et les enquêteurs turcs aurait ordonné l’assassinat du journaliste saoudien, veut clore ce chapitre aussi vite que possible, peut-on lire dans un rapport basé sur des renseignements émiratis.

« Riyad a été avisé d’agir rapidement pour clore l’enquête et inculper les responsables avant le début de l’élection présidentielle américaine », indique le document. « Autrement, ce meurtre aurait pu se transformer en sujet de débat présidentiel. »

Ce rapport fait partie d’une série mensuelle rédigée par l’Emirates Policy Centre, un think tank étroitement lié au gouvernement et aux services de sécurité émiratis.

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Intitulé « Rapport mensuel sur l’Arabie saoudite, Numéro 24, mai 2019 », ce document est diffusé à une audience restreinte et destiné aux dirigeants émiratis.  Il n’apparaît pas sur le site internet du think tank. Middle East Eye en a obtenu une copie.

Trump n’a eu de cesse de soutenir le prince héritier saoudien, qui est le dirigeant de facto du royaume, malgré le tollé international qui a suivi le meurtre de Khashoggi dans l’enceinte du consulat saoudien à Istanbul l’année dernière.

Le mois dernier, le président américain a rejeté une requête de l’ONU demandant une enquête du FBI sur la mort de Khashoggi, sous prétexte que cela compromettrait les ventes d’armes de Washington à Riyad.

La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, Agnès Callamard, a remis un rapport cinglant d’une centaine de pages concernant le meurtre du chroniqueur du Washington Post et de Middle East Eye, révélant que ses meurtriers avaient fait référence à lui comme à leur « animal sacrificiel ».

Elle estime que le FBI devrait ouvrir une enquête et « engager des poursuites pénales aux États-Unis ».

Sollicité par MEE, l’Emirates Policy Centre n’avait pas répondu au moment de la publication.

Clore l’affaire

Le document émirati révèle que les efforts saoudiens pour clore l’affaire se concentrent sur les tentatives visant à obtenir des héritiers de Khashoggi qu’ils acceptent « l’argent du sang » ou un accord financier convenu entre les parties concernées, et donc de renoncer au droit de vengeance ou « qisas » (selon le droit pénal islamique).

Les autorités saoudiennes envisagent de se servir des autorités religieuses du royaume pour clore l’affaire, ajoute le rapport.

« Il y avait des signes que des personnalités religieuses fourniraient un point de vue religieux indiquant que les héritiers de Khashoggi disposaient des choix suivants : ils pouvaient soit renoncer à leurs droits sans compensation, renoncer à se venger, prendre l’argent du sang ou accepter un accord financier convenu entre les parties concernées », peut-on lire dans le document.

« [Les héritiers de Khashoggi] pouvaient soit renoncer à leurs droits sans compensation, renoncer à se venger, prendre l’argent du sang ou accepter un accord financier »

- Rapport de l’Emirates Policy Centre

« Ces pratiques sont approuvées par la charia et communément suivies dans le processus judiciaire saoudien en cas de meurtre, où les parties choisissent de se réconcilier sur la base d’une somme d’argent. »

Salah Khashoggi, le fils aîné du journaliste assassiné, a récemment démenti que les paiements versés à la famille étaient un aveu de culpabilité de la part des dirigeants saoudiens. En avril, le Washington Post a rapporté que les enfants du journaliste avaient reçu des maisons valant un million de dollars et des paiements mensuels d’au moins 10 000 dollars.

Toutefois, dans son rapport, l’Emirates Policy Centre note que le communiqué de presse de Salah Khashoggi a été utilisé pour refuser tout accord et exiger que ceux qui ont commis, participé ou ont été associés au crime soient traduits en justice.

« Le communiqué de presse soulignait que les récompenses financières du gouvernement ne faisaient pas partie d’un accord, mais d’une aide généreuse du gouvernement et d’un geste de bonté envers ses citoyens. »

Le rapport précise que des signes indiquaient que Salah avait reçu pour instruction de publier sa déclaration.

Procédures judiciaires

Alors que le royaume et le prince héritier lui-même étaient soumis à des pressions internationales pour condamner les responsables, les commissions consultatives politiques du royaume recommandaient au gouvernement d’annoncer des procédures judiciaires pour les accusés, indique le rapport. 

Onze Saoudiens anonymes sont actuellement jugés à Riyad pour le meurtre de Khashoggi, bien que Saud al-Qahtani, un proche collaborateur de Mohammed ben Salmane soupçonné d’avoir orchestré l’assassinat, demeure libre et reste en contact avec le prince héritier, selon plusieurs rapports. Cinq des onze inculpés encourent la peine de mort.

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Le nombre de personnes jugées à Riyad contraste avec la liste des personnes que le département d’État américain juge responsables du meurtre. En avril, Washington a sanctionné et émis une interdiction de voyager à l’encontre de seize citoyens saoudiens en raison de leur implication présumée dans le meurtre de Jamal Khashoggi.

Dans son rapport, Agnès Callamard doute que justice soit rendue à Riyad.

« Le procès se déroule à huis clos ; l’identité des personnes inculpées n’a pas été divulguée, pas plus que l’identité des personnes passibles de la peine de mort », écrit-elle. 

« Au moment de la rédaction de ces lignes, au moins l’une des personnes identifiées comme responsables de la planification et de l’organisation de l’exécution de M. Khashoggi n’a pas été inculpée. »

La rapporteuse spéciale de l’ONU avertit en outre dans son rapport que l’on peut contester l’idée selon laquelle une enveloppe financière offerte aux enfants de Jamal Khashoggi soit équivalente à une indemnisation en vertu du droit international relatif aux droits de l’homme.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.