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George Nader, conseiller du prince héritier émirati, a rencontré des hauts responsables irakiens

L’homme d’affaires controversé George Nader, témoin dans l’enquête du procureur Mueller, s’est entretenu avec le président, le Premier ministre et un dirigeant chiite de haut rang dans un contexte de guerre d’influence entre les pays du Golfe en Irak, ont indiqué des sources à MEE
Nader a par le passé conseillé l’ancien président irakien Nouri al-Maliki (capture d’écran)

Un homme d’affaires américano-libanais controversé, témoin dans l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur le financement de la campagne de Donald Trump, est à nouveau en action au Moyen-Orient, ont déclaré à Middle East Eye deux responsables irakiens et une troisième source.

Lors d’une visite à Bagdad il y a deux semaines, George Nader, condamné pour pédophilie, s’est entretenu avec certains des plus hauts responsables irakiens et a été accueilli dans la maison d’un haut dirigeant chiite ayant des liens étroits avec l’Iran, ont indiqué ces sources.

« Nader est parfaitement placé pour négocier des accords avec les partis politiques [chiites] irakiens, les milices Hachd et leurs alliés iraniens »

- Muhanad Seloom, professeur associé à l’Université d’Exeter

La visite de Nader intervient alors que l’Irak apparaît comme le dernier champ de bataille entre le Qatar d’un côté et les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite de l’autre, dans un conflit prolongé qui a pratiquement détruit les relations diplomatiques entre ces pays.

Dans le but de gagner en influence en Irak, pays à la position stratégique, les trois rivaux du Golfe ont ces derniers mois inondé le pays avec des millions de dollars en projets de construction et un soutien aux partis politiques et aux politiciens, ont déclaré à MEE trois conseillers politiques et observateurs irakiens.

Leur course à l’influence coïncide avec l’intention du gouvernement irakien, suite à la défaite militaire du groupe État islamique, de relever le défi de la reconstruction du pays après quatre décennies de conflits et de sanctions.

« Il ne s’agit pas seulement de contrats, mais d’influence », a déclaré Anas al-Tikriti, dirigeant britanno-irakien de la Cordoba Foundation, un groupe de recherche et de conseil basé au Royaume-Uni. « La position de l’Irak est idéale pour ceux qui veulent exercer une quelconque influence sur la région. »

Nader, conseiller du prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed al-Nahyane, revient sur les radars après son apparition plus tôt cette année en tant que personnage clé de l’enquête de Robert Mueller visant à déterminer si des pays étrangers ont tenté d’influer sur les élections présidentielles américaines en 2016.

Mueller aurait interrogé cet homme d’affaires âgé de 58 ans pour savoir si les EAU ont donné de l’argent aux membres de l’administration Trump pour obtenir des faveurs, notamment dans leur dispute avec le Qatar. Nader coopérerait avec Mueller en échange d’une immunité.

Le procureur spécial Robert Mueller après une réunion avec la commission judiciaire du Sénat américain en juin 2017 (AFP)

L’une des raisons pour lesquelles Nader est susceptible d’intéresser Mueller est son rôle depuis plus de dix ans en tant qu’intermédiaire régional, organisateur et participant à des réunions qui peuvent désormais constituer des informations importantes dans l’enquête.

Comme l’a précédemment mentionné Middle East Eye, Nader a organisé fin 2015 un sommet de dirigeants arabes qui se sont réunis sur un yacht en mer Rouge pour déterminer comment remplacer le Conseil de coopération du Golfe et la Ligue arabe.

Il a également organisé une réunion avec des responsables des services de renseignement saoudiens en mars 2017 au cours de laquelle lui et d’autres hommes d’affaires ont présenté un plan de 2 milliards de dollars visant à saboter l’économie iranienne, a rapporté le New York Times ce mois-ci.

Au cours de cette réunion, selon l’article, les Saoudiens ont demandé si Nader et d’autres hommes d’affaires présents à la réunion seraient disposés à assassiner de hauts responsables iraniens. Ils ont déclaré qu’ils devaient consulter leur avocat, qui leur a conseillé de ne pas s’impliquer.

« Tant de fonctions »

Lors de sa récente visite à Bagdad, Nader a, selon les sources, rencontré le président irakien nouvellement élu, Barham Saleh, et le Premier ministre Adel Abdel-Mehdi.

Selon deux des sources, il aurait également été logé au domicile d’Ammar al-Hakim, chef du mouvement al-Hikma, un parti politique chiite. MEE a rapporté plus tôt cette année que al-Hakim avait mis Nader en contact avec le corps des Gardiens de la révolution islamique iraniens, qui ont ensuite utilisé Nader pour transmettre des messages aux États du Moyen-Orient.

« Il est normal qu’ils se soient rencontrés sous une forme ou une autre, mais cela ne veut pas dire qu’il y a une quelconque forme d’accord ou de coopération »

– Mohammed al-Rahdi, proche conseiller d’Ammar al-Hakim

MEE a adressé au porte-parole de Saleh trois demandes de commentaires sur la rencontre avec Nader, mais n’a pas reçu de réponse. L’avocat de Nader, Sandeep Savla, a déclaré par téléphone qu’il tiendrait compte des demandes formulées par MEE, mais n’a pas répondu aux questions envoyées par courrier électronique.

Mohammed al-Rahdi, proche conseiller d’al-Hakim, a démenti les affirmations selon lesquelles Nader aurait rendu visite à ce dernier au cours des dernières semaines ou des derniers mois, concédant toutefois que des réunions avaient eu lieu auparavant.

« George Nader, c’est un homme d’affaires. Il est allé partout, a expliqué Radhi. Il a rencontré tellement d’institutions et de personnes de tous niveaux et de toutes les spécialités. »

« Il y a deux semaines, il n’y a pas eu de telle réunion […] mais auparavant, M. Nader a occupé tant de fonctions […] Il est normal qu’ils se soient rencontrés sous une forme ou une autre, mais cela ne veut pas dire qu’il y a une quelconque forme d’accord ou de coopération. »

Ammar al-Hakim, dirigeant du mouvement al-Hikma (AFP)

Rahdi a admis qu’un crise existait entre les pays du Golfe, mais a soutenu qu’al-Hikma n’avait obtenu de l’argent d’aucun de ces pays et que le mouvement n’avait pas été invité à modifier sa position politique pour convenir à l’un des pays. « Je peux vous assurer qu’il n’y a pas eu d’accords cachés », a-t-il affirmé.

Il a également contesté les informations selon lesquelles al-Hakim aurait contribué à créer un canal d’arrière-plan entre le corps des Gardiens de la révolution islamique iraniens et les pays du Golfe, en utilisant Nader comme intermédiaire. 

« Ils n’ont pas besoin d’un tel canal », a-t-il déclaré à propos des Iraniens, des Émiratis et des Saoudiens. Ils ont leurs propres canaux, ils en ont tellement. »

Une course à l’influence

L’afflux récent d’argent du Golfe en Irak a commencé pour de bon l’année dernière. Selon une source, la ruée a commencé après que les Qataris ont versé plus de 300 millions de dollars en avril 2017 à la milice chiite des Kataeb Hezbollah et à d’autres partis suite à l’enlèvement à la fin de l’année 2016 de neuf membres de la famille royale et de seize autres ressortissants qataris en voyage en Irak pour participer à une chasse au faucon.

« La position de l’Irak est idéale pour ceux qui veulent exercer une quelconque influence sur la région »

– Anas al-Takriti, dirigeant de la Cordoba Foundation

« Après avoir payé, les Qataris ont profité de cet argent pour nouer de bonnes relations avec les partis [chiites] au pouvoir et les milices Hachd », a expliqué Muhanad Seloom, professeur associé en politique et relations internationales à l’université d’Exeter.

Lors de la formation du gouvernement irakien cette année, a-t-il déclaré, les Qataris ont accru leurs investissements financiers et ont pu aider leurs alliés sunnites à gagner en influence et à obtenir des postes haut placés au sein du gouvernement.

« En revanche, les responsables politiques sunnites proches de l’Arabie saoudite n’ont pas pu matérialiser leurs ambitions malgré le soutien régional, a poursuivi Seloom. Contrairement à l’Arabie saoudite, le Qatar ne représente pas une menace stratégique pour l’Iran et ses alliés en Irak. »

En plus de donner de l’argent à des groupes et responsables politiques, les pays du Golfe ont également investi dans des accords commerciaux majeurs qui bourgeonnent aujourd’hui en Irak alors que le gouvernement se concentre sur la reconstruction du pays après sa victoire face à l’État islamique.

« L’Irak est doté d’immenses ressources naturelles, de réserves en eau, de terres fertiles et d’une position géopolitique indispensable qui peut en faire la plaque tournante du commerce et des interventions économiques à l’échelle de la région », a déclaré jeudi le président irakien Barham Saleh à la conférence MED Dialogues organisée à Rome.

« Mais les décennies de guerre, de sanctions, de conflits, de mauvaise gestion économique et de corruption ont transformé l’Irak en un État extrêmement rentier. C’est tout simplement insoutenable. »

La tentation d’investir en Irak est forte, selon Tikriti : « Tout le monde veut faire partie de l’Irak qui se dirige vers une certaine forme de stabilisation. Il y aura des mégaprojets de reconstruction, un semblant de normalité. »

Ces flux de trésorerie dissimulent toutefois une lutte géopolitique pour le pouvoir et l’Irak constitue d’après Tikriti une pièce maîtresse. 

Seloom et Tikriti se sont tous deux demandé à quel point les Américains pourraient être impliqués dans la course du Golfe en Irak, étant donné les relations entre Nader et de hauts responsables américains.

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« Si l’Arabie saoudite a une base solide en Irak, alors les Américains l’ont également, a déclaré Tikriti. Ainsi, au lieu d’y envoyer des troupes, les Américains profiteront de leurs bons contacts et n’auront donc pas besoin d’une présence énorme qui leur coûtera des vies. » 

Il ne s’agirait pas de la première aventure de Nader en Irak : en 2012, il a officié en tant que conseiller informel auprès du président irakien de l’époque Nouri al-Maliki en aidant à négocier un contrat d’armement de 4,2 milliards de dollars entre l’Irak et la Russie.

Le contrat aurait été rompu lorsque les Russes ont commencé à se méfier de l’intermédiaire, exigeant de négocier directement avec al-Maliki. L’accord a été conclu fin 2012 mais a été annulé plusieurs mois plus tard pour des soupçons de corruption.

Seloom a estimé que les antécédents de Nader ne seraient pas problématiques pour lui en Irak, pas plus que la mauvaise presse dont il a récemment fait l’objet. Selon lui, il prospérerait dans la controverse.

« Nader est parfaitement placé pour négocier des accords avec les partis politiques [chiites] irakiens, les milices Hachd et leurs alliés iraniens », a-t-il déclaré.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.