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Intégrer l’antisionisme à l’antisémitisme, l’annonce polémique d’Emmanuel Macron

L’annonce selon laquelle la France adoptera dans ses textes une définition de l’antisémitisme élargie à l’antisionisme a suscité des réactions critiques dénonçant l’amalgame entre antisémitisme et critique d’une idéologie politique
Le président du CRIF, Francis Kalifat (à droite), et le président français, Emmanuel Macron, lors du 33e dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le 7 mars 2018 à Paris (AFP)
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C’était lors du 34e dîner du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) organisé le mercredi 20 février que le président de la République française a prononcé un discours attendu après la multiplication récente des actes antisémites en France.

La veille, à Quatzenheim, suite à la profanation d’un cimetière juif, Emmanuel Macron avait promis : « On prendra des actes, on prendra des lois et on punira. »

Une promesse concrétisée par l’annonce  de plusieurs mesures visant à palier « l’échec » des politiques de lutte contre l’antisémitisme en France. Parmi elles, la prochaine mise en œuvre d’une définition de l’antisémitisme intégrant l’antisionisme, l’opposition au projet développé par Theodor Herzl d’établissement d’un État pour les juifs en Palestine et, par extension, à la politique israélienne d'occupation et de colonisation.

Selon le président français, l’antisionisme est « une des formes modernes de l’antisémitisme ».

Une mesure inspirée de la définition de l’antisémitisme que cherche à faire adopter lAlliance internationale pour la mémoire de lHolocauste (IHRA), promue par Israël. Selon l’IHRA, est considéré comme « antisémite » le fait de « cibler l’État d’Israël, conçu comme une collectivité juive », ou le fait de « nier le droit à l’autodétermination des juifs en prétendant que l’existence d’un État d’Israël est un projet raciste ».

L’annonce d’Emmanuel Macron a suscité une polémique dans la sphère politique et intellectuelle. À l’instar de la députée Laurence Vichnievsky, qui explique que « l’antisionisme n’est pas un délit ».

La sénatrice Esther Benbassa a également estimé qu’« intégrer l’antisionisme à la définition de l’antisémitisme est une idée très problématique. On peut certes condamner l’antisionisme aspirant à la destruction d’Israël. Mais au-delà? ». Elle critique notamment « l’instrumentalisation de l’antisémitisme ».

D’autres personnalités politiques vont plus loin dans la critique. Pour la sénatrice Nathalie Goulet, le risque est « d’importer le conflit israélo-palestinien en France » et de produire le « résultat inverse de celui souhaité ».

Certains intellectuels ont aussi dénoncé l’adoption de cette mesure. Dans une tribune publiée dans Le Monde, l’intellectuel et journaliste Dominique Vidal a expliqué que « l’opposition à une pensée politique [le sionisme] ne doit pas constituer un délit d’opinion ».

Il y a un an, Dominique Vidal expliquait déjà à MEE que confondre antisionisme et antisémitisme était « une erreur majeure ».

« On ne peut laisser traîner l’idée que le délit d’opinion pourrait être instauré en France. Ce serait contraire à la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à toutes les lois, y compris européennes », observait-il.

Le journaliste s’interrogeait également : « Aujourd’hui, la majorité des juifs continue à ne pas vivre en Israël. Faut-il les qualifier d’antisionistes et donc d’antisémites ? Des millions de juifs seraient antisémites par refus du projet sioniste ? »

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Pour Dominique Vidal, « cette discussion de loi contre l’antisionisme vise, en réalité, à contrer le mouvement BDS [Boycott, Désinvestissement, Sanctions]. »

Pour le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface, l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme « permettra d’entraver les critiques à l’égard du gouvernement israélien » et risquera « d’être contreproducti[ve] dans la lutte contre l’antisémitisme »

L’Association France Palestine Solidarité (AFPS) a pour sa part publié un communiqué dans lequel elle dénonce le choix d’Emmanuel Macron « de l’instrumentalisation et de la division ».

Mardi 19 février, Emmanuel Macron s’était dit pourtant défavorable à la pénalisation de l’antisionisme suite à une proposition du groupe d’étude de l’Assemblée nationale sur l’antisémitisme en faveur de « la reconnaissance officielle de l’antisionisme comme antisémitisme ». Le président français avait déclaré : « Je ne pense pas que pénaliser l’antisionisme soit une solution ».

Pour l’AFPS, il s’agit donc là d’« un revirement spectaculaire en moins de 24 heures qui en dit long sur le pouvoir d’influence du gouvernement israélien et de ses relais en France ».