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La mission américaine à Ryad soutient dans un tweet les protestations contre les régimes tyranniques

L’ambassade des États-Unis à Riyad a partagé sur Twitter une vidéo promouvant la protestation non-violente, puis l’a supprimée après avoir reçu une demande de commentaires de MEE
La désobéissance civile non-violente contribue à « garantir une véritable société civile », selon une vidéo du département d’État (Capture d’écran)

L’ambassade des États-Unis en Arabie saoudite a tweeté une vidéo promouvant la protestation pacifique comme vecteur de « changements sociaux et politiques positifs ». Toutefois, ce message a été supprimé vendredi, après que des journalistes ont demandé si la mission encourageait les Saoudiens à descendre dans la rue.

Cette vidéo fait suite à un tweet, il y a plusieurs mois, du ministère canadien des Affaires étrangères sur les arrestations de militants saoudiens. Ce tweet avait suscité une querelle diplomatique entre Ottawa et Riyad, qui avait ensuite expulsé l’ambassadeur canadien, gelé le commerce et les investissements, et ordonné le départ du Canada de milliers d’étudiants saoudiens.

Envoyé en août, le tweet canadien exprimait ses préoccupations face à la détention de militants de la société civile et des droits des femmes.

Ce mercredi, la mission américaine à Riyad a partagé une vidéo produite par le département d’État et sous-titrée en arabe, prônant la désobéissance civile non-violente comme moyen « de garantir une authentique société civile ».

« Malgré un contexte d’oppression et d’autoritarisme, les contestataires peuvent adapter leurs campagnes et ainsi les faire aboutir », affirme une voix off dans la vidéo, qui présente un montage de photos d’archives de grands mouvements protestataires.

« Quand de nombreux manifestants se concentrent de manière non-violente sur un seul lieu, tout en déployant des actions dispersées comme les boycotts ou les grèves, même les régimes les plus brutaux peinent à réprimer ces mouvements indéfiniment. »

La vidéo, partagée par l’ambassade, est hébergée sur le site web de ShareAmerica, qui se déclare membre du Bureau des programmes d’information internationaux du département d’État.

Le Bureau « travaille avec les ambassades et consulats américains dans plus de 140 pays afin d’engager dans le monde entier le dialogue sur la politique étrangère et la société américaines ».

Vendredi matin, Middle East Eye a contacté le département d’État pour obtenir des précisions sur la vidéo, et notamment savoir si l’ambassade incitait les Saoudiens à se soulever.

Moins de 20 minutes après un appel confirmant que les questions de MEE avaient été reçues, le tweet de l’ambassade des États-Unis a été supprimé.

Capture d’écran du tweet supprimé

Traduction : « Regardez la vidéo pour découvrir comment des manifestations pacifiques peuvent conduire à des changements sociaux et politiques positifs. Les recherches montrent qu’entre 1900 et 2006, les manifestations non-violentes ont été plus de deux fois plus efficaces que leurs homologues violente »

Peu de temps après, un responsable du département d’État a répondu : « La vidéo contenue dans le post est extraite de la série ‘’Share America’’ et retrace des événements historiques. Le post n’était ni une incitation, ni un appel à protester ».

Le département d’État n’a pas répondu à un courriel ultérieur demandant pourquoi le tweet avait été supprimé.

« Absurde hypocrisie »

La suppression de ce tweet s’inscrit dans le droit fil de l’alliance historiquement étroite de Washington avec Riyad, qui fait désormais l’objet d’intenses critiques suite au meurtre en octobre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul.

Le président américain Donald Trump a fait de l’Arabie saoudite un élément central de sa politique au Moyen-Orient et s’est engagé le mois dernier à « faire bloc » avec le royaume, prenant fait et cause pour le roi Salmane et le prince Mohammed ben Salmane (MBS), accusé d’avoir commandité le meurtre de Khashoggi.

« Les États-Unis entendent rester un partenaire inconditionnel de l’Arabie saoudite et veiller aux intérêts de notre pays, d’Israël et de tous les autres partenaires dans la région », a déclaré Donald Trump dans son allocution du 20 novembre.

« Notre objectif ultime est d’éradiquer complètement la menace terroriste dans le monde entier ! »

La classe politique américaine ne s’est toutefois pas montrée aussi compréhensive : la semaine dernière, le Sénat a adopté à l’unanimité une résolution rendant MBS responsable de l’assassinat de Khashoggi.

Vendredi, Dennis Horak, ancien ambassadeur du Canada en Arabie saoudite, expulsé du royaume après le tweet de son ministère des Affaires étrangères en août, a fait part à MEE de son étonnement devant la diffusion de cette vidéo.

« Ce fiasco du tweet effacé illustre parfaitement l’absurde hypocrisie de l’Amérique. Il n’est tout simplement pas possible de promouvoir les droits de l’homme à la carte »

- Sarah Leah Whitson, Human Rights Watch

« On a eu la résolution du Sénat la semaine dernière, qui tenait MBS responsable du meurtre, puis on a vu la réaction, plutôt hostile, des Saoudiens, qui ont en même temps souligné toute l’importance de cette relation », a commenté Horak vendredi.

« C’est en contradiction totale avec leur réaction disproportionnée cet été à notre égard ; mais eux, ce sont les États-Unis, pas nous. »

Depuis qu’il a été désigné prince héritier, MBS s’est présenté comme un réformateur : il a levé l’interdiction de conduire qui frappait depuis longtemps les Saoudiennes,  ouvert pour la première fois des salles de cinéma et tenté de sortir le royaume de sa dépendance au pétrole.

Néanmoins, ces changements se sont accompagnés de mesures visant à étouffer les voix contradictoires, avec l’emprisonnement de centaines de dirigeants, d’anciens responsables gouvernementaux, de chefs religieux et d’activistes – dont les femmes qui avaient milité pour la levée de l’interdiction de conduire.

Bruce Riedel, ancien agent de la CIA et chercheur à la Brookings Institution, a déclaré à MEE : « C’est très étrange. Sous le prince héritier Mohammed ben Salmane, le royaume est plus répressif que jamais : aucune dissidence ou protestation n’est tolérée. Voir ce qu’a fait le département d’État me laisse sans voix ».

Sarah Leah Whitson, directrice exécutive de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch, a déclaré que le tweet avait apparemment « fuité du compte Twitter saoudien ».

« Il ne fait aucun doute qu’il était destiné aux Iraniens et aux Vénézuéliens, les États-Unis se soucient profondément du droit de protester dans ces pays », a déclaré Leah Whitson à MEE.

« Les droits de protestation des Saoudiens, Égyptiens, Palestiniens et Bahreïnis ? Ils n’y tiennent pas tant que ça. Ce fiasco du tweet effacé illustre parfaitement l’absurde hypocrisie de l’Amérique. Il n’est tout simplement pas possible de promouvoir les droits de l’homme à la carte. »

Ce tweet a laissé perplexes plusieurs utilisateurs des réseaux sociaux.

Le journaliste saoudien Hani al-Abndi, dont la biographie sur Twitter indique qu’il vit aux États-Unis parce la liberté de la presse n’existe pas dans le royaume, a demandé : quelqu’un pourrait-il « nous expliquer la blague politique que nous a sortie l’ambassade des États-Unis ? ».

« Ils encouragent les citoyens saoudiens à protester pacifiquement... », a-t-il twitté. « Mais enfin, si les Saoudiens sont réticents à protester, c’est parce qu’ils ont peur d’être arrêtés et éliminés. »

« J’espère que l’Arabie saoudite accueillera bientôt les troupes russes et chinoises et expulsera l’ambassadeur des États-Unis », a tweeté quelqu’un d’autre.

Traduit l’anglais (original) par Dominique Macabies.