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Si je t’oublie Alexandrie, un hommage à la communauté juive d’Égypte 

Dans son dernier roman graphique, le dessinateur français Jérémie Dres part à la découverte de ses origines au sein de la communauté juive égyptienne. Une quête intime qui lui permettra d’exhumer un passé aujourd’hui en partie oublié
Avec Si je t’oublie Alexandrie, Jérémie Dres signe sa deuxième enquête familiale (couverture)

Un mois après à la mort de sa grand-mère, et alors qu’il doit placer son grand-père en maison de retraite, l’auteur de bandes dessinées et artiste multimédia Jérémie Dres réalise l’urgence de conserver la mémoire de ses grands-parents maternels. Il entreprend alors un voyage de deux semaines en Égypte sur la trace de ses ancêtres, tous deux juifs nés à Alexandrie.

« J’avais déjà expérimenté les enquêtes familiales auparavant, avec Nous n’irons pas à Auschwitz. Mes grands-parents ont toujours représenté ce lien vers l’ailleurs. Quand ils ont disparu, j’ai senti que ce lien allait disparaître avec eux et j’ai eu peur de voir mes origines disparaître », confie-t-il à MEE.

Jérémie découvre un vieil album photo de ses grands-parents à Alexandrie (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)
Jérémie découvre un vieil album photo de ses grands-parents à Alexandrie (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)

De cet effort pour ne pas laisser tomber dans l’oubli son héritage personnel naît Si je t’oublie Alexandrie, un roman graphique émouvant qui tente de capturer la grande époque cosmopolite de l’Égypte.

Son grand-père se confie à lui et commence à dérouler la généalogie familiale (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)
Son grand-père se confie à lui et commence à dérouler la généalogie familiale (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)

Mais si ressusciter et préserver le patrimoine familial semble être le point de départ de la quête initiatique de Jérémie Dres, cette œuvre est aussi l’occasion d’exhumer un autre héritage enfoui : celui de la communauté juive d’Égypte. Une odyssée singulière qui le mènera sur le chemin de plusieurs personnages emblématiques.

Sur la trace des derniers gardiens du patrimoine juif d’Égypte

Dès son arrivée au Caire, Jérémie Dres part à la rencontre des derniers bastions de la communauté juive égyptienne. Parmi eux, Magda Haroun, avocate et responsable de la communauté au Caire, ou encore Amar Ramsès, un réalisateur égyptien qui a fait un documentaire sur les derniers juifs d’Égypte.

« J’ai voulu rencontrer ces personnes car elles témoignent toutes d’une époque révolue. Bien qu’appartenant à l’histoire égyptienne, elles sont malheureusement aujourd’hui devenues des objets de fascination. »

Arrivée au Caire, place Tahrir – début du voyage (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)

Une communauté réduite à peau de chagrin aujourd’hui, rassemblant moins d’une dizaine de personnes dans la capitale, mais qui possède un patrimoine unique dont les derniers membres s’efforcent de préserver l’avenir incertain.

On apprend d’ailleurs dans le livre que ce patrimoine est disputé entre les différentes associations de juifs égyptiens de par le monde. Tandis que certains souhaitent le laisser sur sa terre natale, d’autres voudraient le voir confier aux pays de résidence de ses ayants droit.

« Tous les objets qui sont restés là-bas étaient la propriété de personnes et maintenant, chacun veut récupérer ses affaires, mais si on laisse faire, l’histoire de la communauté juive d’Égypte sera dispersée », déplore Jérémie Dres.

Au-delà de l’épineuse question de l’avenir du patrimoine juif égyptien, Si je t’oublie Alexandrie est une invitation au voyage dans une Égypte cosmopolite où de nombreuses communautés étrangères (italienne, grecque, française et anglaise) ont vécu côte à côte.

La complexe question juive dans les pays arabes

À travers un carnet de voyage minutieusement documenté et la retranscription des nombreux entretiens qu’il a menés avec ses différents interlocuteurs, Jérémie Dres livre un état des lieux de la communauté juive d’Égypte d’aujourd’hui. Il retrace notamment les différentes périodes qui ont marqué son existence, de la création de l’État d’Israël à la nationalisation du canal de Suez, en passant par la défaite arabe de 1967.

Visite chez Albert Arié, l’un des derniers juifs du Caire (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)

Dans cet ouvrage où personne n’a ni tort ni raison, plusieurs vérités coexistent et se contredisent. On réalise qu’en Égypte, la communauté juive était plurielle, autant sur le plan ethnique et doctrinaire – karaïtes, sépharades, ashkénazes – que politique.

L’œuvre soulève aussi les différentes phases qui ont marqué l’exode juif.

Visite chez Mohamed Abu al-Gahr, premier auteur à parler des juifs d’Égypte en arabe (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)
Visite chez Mohamed Abu al-Gahr, premier auteur à parler des juifs d’Égypte en arabe (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)

Certains membres de la communauté sont partis pour des raisons économiques ou politiques à différentes périodes de l’histoire du pays. D’autres étaient patriotes et ont décidé de demeurer en Égypte contre vents et marées, même après la création d’Israël. 

Discussion avec la chercheuse palestinienne Najat Abdulhaq au sujet de la situation en Égypte après les révolutions arabes (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)
Discussion avec la chercheuse palestinienne Najat Abdulhaq au sujet de la situation en Égypte après les révolutions arabes (avec l’aimable autorisation de Jérémie Dres)

Le dernier chapitre du roman nous aide à prendre du recul avec cette histoire complexe à travers la rencontre de deux historiens, l’un Israélien, l’autre Palestinienne, qui viennent ainsi clôturer ce récit dont on ressort à la fois grandi et éclairé sur un sujet controversé que l’histoire aurait pu effacer.