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« Une victoire importante » : les ONG se félicitent que la France renonce à la livraison de bateaux aux garde-côtes libyens

La livraison de six navires à la Libye pour renforcer le contrôle de ses côtes est annulée, officiellement en raison de « la situation » dans le pays. Les ONG, elles, dénoncent depuis longtemps le traitement inhumain réservé aux migrants
Les migrants qui ont survécu au naufrage d’un canot pneumatique gonflable au large de la côte libyenne sont ramenés à terre, à l’est de Tripoli, le 29 juin 2018 (AFP)
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Huit associations dont Médecins sans frontières France (MSF) avaient saisi en avril la justice pour dénoncer la « complicité » de la France dans les violations des droits humains en Libye. Elles avaient aussi demandé la suspension d’une livraison d’équipements prévue par le ministère des Armées à destination des garde-côtes libyens pour intercepter réfugiés et migrants en mer et les ramener de force en Libye.

L’information divulguée ce 2 décembre par l’AFP, selon laquelle la France renonce à cette livraison, est dont pour elles une « victoire importante », selon les termes de Lola Schulmann, chargée des questions migratoires chez Amnesty International, obtenue « grâce à la pression publique » et qui doit « marquer un tournant dans les relations de la France avec la Libye en matière de politique migratoire ».

Selon des sources concordantes, le don de ces six embarcations rapides, des semi-rigides Sillinger de douze mètres, annoncé par la ministre française des Armées Florence Parly en février, a donc été abandonné en raison de « la situation ».

« Si la cession a été, un temps, envisagée au bénéfice de la Libye, la ministre a finalement décidé de ne pas livrer les embarcations à cet État », écrit le 26 novembre le ministère des Armées dans un mémoire envoyé à la Cour administrative d’appel de Paris, saisie par huit ONG qui demandaient l’annulation de cette livraison.

« Ainsi, les conclusions à fin d’annulation de la décision du ministère des Armées (...) ont perdu leur objet », peut-on encore lire dans ce document dont l’AFP a obtenu une copie.

« La situation en Libye ne permet pas de réaliser ce don d’embarcations », a confirmé à l’AFP le ministère des Armées.

Routes de migration de la Méditerranée centrales (UNICEF, rapport « Un périple meurtrier pour les enfants », février 2017)

La Libye, plongée dans le chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, est régulièrement dénoncée par les ONG et les médias pour sa politique à l’égard des migrants originaires d’Afrique de l’Est, du Sahel et du Moyen-Orient qui en ont fait une destination privilégiée pour rejoindre l’Europe.

Le nombre total de décès de migrants qui tentent de traverser la Méditerranée a diminué en 2019 par rapport aux dernières années, mais l’Organisation internationale pour les migrations a fait état en novembre d’une « recrudescence » des départs de migrants depuis la Libye, après de nouveaux raids sur Tripoli et les environs de la capitale libyenne, théâtre d’affrontements meurtriers depuis avril.

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L’agence de l’ONU pour les réfugiés (HCR) relève également que plusieurs milliers de migrants se trouvent bloqués en Libye, dans des conditions déplorables et leur situation est devenue plus critique encore depuis le déclenchement du conflit armé près de la capitale.

Le 30 novembre, la marine libyenne avait annoncé avoir secouru plus de 200 migrants qui tentaient de rejoindre l’Europe au cours d’une opération de sauvetage menée au large de Tripoli.

L’Union européenne apporte un soutien aux garde-côtes libyens pour qu’ils freinent les arrivées sur les côtes italiennes, distantes de quelque 300 km des côtes libyennes. En 2017, elle avait validé un accord conclu entre l’Italie et Tripoli pour former les garde-côtes libyens et depuis, le nombre d’arrivées en Europe via la Méditerranée a fortement chuté. 

Plus de 5 000 personnes dans des centres de détention

Les migrants secourus en mer et ramenés en Libye sont d’abord accueillis par le Croissant rouge libyen, les personnels de l’OIM internationale pour les migrations et d’organisations locales qui leur offrent soins et nourriture. Ils sont ensuite placés dans des centres de détention surpeuplés, sans liberté de mouvement, des lieux régulièrement décrits par les ONG comme des zones de non-droit.

Selon des chiffres de l’OIM, au moins 5 200 personnes sont actuellement dans ces centres de détention dont certains sont illégaux.  

Les ONG dénoncent depuis des années les conditions de détention des migrants. En juillet 2017, un reportage dans le centre de détention de Sorman, à environ 60 kilomètres de Tripoli, à proximité de Sabratha et Zaouïa, publié sur Middle East Eye, raconte que dans certains centres, « les hommes sont fréquemment battus tant qu’ils ne s’arrangent pas pour que des proches envoient plus d’argent en Libye. Sinon, ils sont exploités dans des usines ou des raffineries de pétrole ». Quant aux femmes, elles « sont souvent livrées à l’exploitation sexuelle ».

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Mais les abus ont aussi parfois lieu dès le « sauvetage ». « Les garde-côtes libyens ont à plusieurs reprises délibérément mis en danger la vie et la sécurité des réfugiés et migrants qu’ils sont censés secourir : en repoussant à l’eau des personnes en détresse, en les menaçant de leurs armes, en tirant des coups de feu. Des cas de vols sur les rescapés ont été également recensés, de même que des menaces à l’encontre d’équipages de navires d’ONG engagées dans des opérations de sauvetage », souligne MSF.

« Nous nous félicitons de l’abandon de cette initiative qui aurait fait de la France la complice officielle des crimes commis sur les personnes migrantes et réfugiées en Libye », ont salué les huit ONG dans un communiqué commun lundi.

Elles demandent désormais à Paris de poser « des conditions strictes à toute coopération bilatérale et européenne avec la Libye afin que les droits et la sécurité » des migrants « soient garantis et respectés ».

Dans son mémoire où il jugeait la demande des ONG « mal fondée », le ministère des Armées assurait de son côté que la cession des embarcations aurait eu « pour seul objectif d’accompagner l’État libyen dans le processus de consolidation de l’État de droit et de reconstruction des capacités militaires de sa marine nationale ». 

Selon le ministère, il n’existait donc pas de « lien suffisamment direct » entre le don de ces embarcations et la défense des migrants pour justifier le recours des ONG.