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Mohamed Sowane : « La défaite de Haftar est un échec de l’axe du mal arabe : l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats »

Président du parti islamiste Justice et Construction, Frère musulman et Misrati : par son CV, Mohamed Sowane est plus que jamais incontournable dans une Libye qui voit chaque jour le recul des forces de son ennemi, Khalifa Haftar
Pour Mohamed Sowane, « Haftar ne doit pas faire partie de l’équation. C’est un criminel de guerre » (MEE/Mathieu Galtier)
Pour Mohamed Sowane, « Haftar ne doit pas faire partie de l’équation. C’est un criminel de guerre » (MEE/Mathieu Galtier)
Par
TUNIS, Tunisie

Le parti Justice et Construction (JCP), proche des Frères musulmans, est la seule formation politique à avoir maintenu son influence depuis sa création officielle en 2012. Avec les déroutes militaires de son principal ennemi, le maréchal Khalifa Haftar, le poids du parti – qualifié de « terroriste » par l’homme fort de l’est – se retrouve renforcé.

Le président du JCP, Mohamed Sowane, pense donc déjà à l’après-Haftar. Si la formation de cet ancien gérant d’hôtel a toujours su placer ses hommes dans les instances du pouvoir, à commencer par les différentes institutions politiques nées de l’accord de Skhirat en 2015 sous l’égide de l’ONU pour mettre fin à la crise dans le pays, le JCP n’a jamais réussi, contrairement aux islamistes en Égypte ou en Tunisie, à remporter de scrutin. Le Misrati espère bien changer cela.

Les propos qui suivent ont été recueillis depuis Tunis par vidéoconférence.

Un combattant des forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) dans la ville de Tarhouna, le 5 juin 2020, après la reprise de la ville des mains des hommes de Haftar (AFP)
Un combattant des forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) dans la ville de Tarhouna, le 5 juin 2020, après la reprise de la ville des mains des hommes de Haftar (AFP)

Middle East Eye : Que signifient pour vous les récentes défaites subies par Khalifa Haftar à l’ouest ?

Mohamed Sowane : C’est la défaite du projet militaire autoritaire que voulait imposer le rebelle Haftar au détriment d’un Gouvernement d’union nationale [GNA] reconnu par les Nations unies. C’est l’échec de l’axe du mal arabe : l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui ont toujours refusé la démocratie portée par le Printemps arabe. 

MEE : Que comptez-vous faire avec Khalifa Haftar : négocier ou le chasser ?

MS : Ce qu’a fait Haftar est une rébellion militaire. Quand il a lancé son offensive sur Tripoli le 4 avril 2019, nous étions en train de préparer le dialogue politique voulu par l’ONU.

Je rappelle que ce jour-là, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, était à Tripoli ! Aujourd’hui encore, notre premier choix est le dialogue avec tous les Libyens, mais Haftar ne doit pas faire partie de l’équation. C’est un criminel de guerre qui veut imposer un régime militaire.

La France a misé sur le mauvais cheval, pensant que Haftar était un homme fort, et voyez la situation actuelle…

MEE : Pensez-vous que ses parrains internationaux vous laisseront faire ?

MS : Les pays arabes ne vont pas l’abandonner facilement car ils ne veulent pas que l’expérience démocratique réussisse en Libye. Mais les lignes sont déjà en train de bouger pour ces pays : les Américains ont condamné l’offensive de Haftar et les mercenaires russes de Wagner [société de sécurité proche du Kremlin] se retirent du pays. 

Ces signes montrent que la communauté internationale refuse la solution militaire. La position de la France évolue aussi. Sa décision de soutenir Haftar était étrange parce qu’elle a été la première à aider la révolution du 17 février [2011]. Elle a misé sur le mauvais cheval, pensant que Haftar était un homme fort, et voyez la situation actuelle…

MEE : Des combats se déroulent actuellement à Syrte, porte d’entrée occidentale du croissant pétrolier contrôlé par Khalifa Haftar depuis 2016. Le contrôle des terminaux est-il le prochain objectif ?

MS : Les institutions et infrastructures doivent être réunifiées sous l’autorité du Gouvernement d’union nationale.

MEE : Sauf qu’à Syrte, les forces du GNA font face aux avions et aux mercenaires russes et soudanais pendant qu’à l’est et au sud, les champs pétroliers sont entre les mains de tribus encore alliées à Haftar…

MS : Les forces russes de Wagner se retirent. Et la visite récente d’Ahmed Miitig [vice-Premier ministre du GNA] à Moscou doit permettre de réactiver l’ancien partenariat russo-libyen.

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Pour les soutiens de Haftar en Libye, nous pensons qu’après ces défaites, ils vont se détourner de lui. 

À l’ouest, c’est une question de semaines, comme le prouve l’actualité [Tarhouna et Bani Walid, deux bastions de Haftar, sont tombés sans résistance le week-end du 6-7 juin]. 

À l’est, ça prendra plus de temps, plusieurs mois peut-être, mais ses alliances avec les tribus sont fragiles. Leurs positions peuvent changer, selon leurs intérêts.

MEE : Depuis 2011, la Libye post-Kadhafi n’a jamais réussi à trouver la stabilité. Quelles solutions préconisez-vous ?

MS : La vision du parti Justice et Construction est basée sur une période de transition qui doit amener à des élections.

Cette phase comprend une réforme du Gouvernement d’union nationale, l’intégration des milices dans les institutions de l’État et la tenue d’un référendum sur la Constitution.

La feuille de route existe déjà, c’est celle des accords politiques de Skhirat. Le principal obstacle a été la guerre. Une fois celle-ci terminée, les choses s’arrangeront petit à petit.

Pour ce qui est de la forme de l’État, nous n’avons qu’une exigence : que ce soit une forme de gouvernement décentralisé car le pays est vaste. Pour le reste, c’est aux Libyens de décider.

MEE :  Vous demandez des élections, mais n’est-ce pas aussi parce que vous êtes actuellement le seul parti organisé en Libye ?

Le plan égyptien équivaudrait donc à un retour à un régime basé sur les tribus

MS : Les élections sont la base d’un État civil démocratique. Haftar, qui a imposé un régime militaire à l’est, a forcé les élites politiques à fuir. On parle de plus de 250 000 déplacés.

Si la répression disparaît, des douzaines de partis politiques se formeront. Mais c’est vrai que le fait que le JCP soit encore actif malgré ces années difficiles est salué par beaucoup, même par ceux qui ne sont pas d’accord avec nous.

Nous pensons que la démocratie doit reposer sur des élections entre partis politiques. C’est pourquoi le JCP mais aussi le GNA ont refusé le plan proposé par l’Égypte, le 6 juin.

D’abord, ce pays est impliqué aux côtés de l’est et ne peut donc être un médiateur neutre. Mais surtout, le plan égyptien prévoit, selon une déclaration d’Aguila Saleh [le président de la Chambre des représentants], l’exclusion des partis politiques et la dissolution du Haut Conseil suprême [organe législatif de l’ouest, dirigé par Khaled al-Michri, membre du JCP]. Ce qui équivaudrait donc à un retour à un régime basé sur les tribus.

MEE : Vous espérez la création de nouveaux partis politiques. Pourtant, en mai 2013, le Congrès général national (CGN), l’assemblée de l’époque que vous dominiez grâce à l’appui d’élus indépendants, a voté la loi d’exclusion politique qui a chassé les principaux leaders des partis adverses, à commencer par Mahmoud Jibril dont l’Alliance des forces nationales (NFA) était arrivée en tête du scrutin. Aujourd’hui, regrettez-vous cette loi ?

MS : C’est une vision des choses souvent véhiculée, mais elle est fausse. Notre parti n’était pas très enthousiaste vis-à-vis du vote de cette loi d’exclusion, nous avions proposé un autre texte moins contraignant.

Si la loi a été votée, c’est à cause des dissensions entre la NFA et le Front de salut national libyen [parti dirigé par l’alors président du CGN, Mohamed al-Magarief, qui a aussi dû démissionner à cause de la loi].

Pour ce qui est de notre majorité au Congrès, nous étions un vrai parti politique avec un projet.

L’Alliance des forces nationales, avec tout mon respect, n’était qu’un rassemblement d’une vingtaine de petits partis et d’organisations civiles. Elle était fragile et s’est effondrée rapidement. Et si de nombreux députés indépendants se sont ralliés à nous, c’est parce que nous fournissions des formations et des consultations.

MEE : En 2014, le Congrès national général refuse d’officialiser la nouvelle assemblée, la Chambre des représentants (CDR), ce qui entraînera la division du pays en deux avec le départ de la CDR pour Tobrouk, à l’est…

MS : Là aussi, c’est une vision erronée de la vérité propagée par les médias contre-révolutionnaires. Tout d’abord, c’est le Congrès qui a accepté d’organiser le scrutin de juin 2014.

Malheureusement, la nouvelle assemblée a été « kidnappée » par les services de renseignement égyptiens, dont Aguila Saleh n’est qu’un laquais. La preuve, c’est que de nombreux élus ont boycotté l’assemblée. Aujourd’hui, elle ne rassemble que 25 personnes maximum.

En fait, tout remonte au coup d’État annoncé par Haftar [le 14 février 2014]. C’est le début du travail de sape de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite pour porter Haftar au pouvoir et revenir à un régime similaire à celui de Kadhafi.

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En tout cas, l’expérience de ces élections basées sur les individus, et non sur les partis politiques [qui avaient l’interdiction de faire campagne], a été négative et ne doit plus être reproduite.

MEE :  Revenons à votre parti. Vous refusez de qualifier Justice et Construction de branche des Frères musulmans, alors que vous-même, en êtes membre. Ne faites-vous pas le jeu de vos adversaires qui vous taxent d’« organisation terroriste » ?

MS : Le parti Justice et Construction accepte tous ceux qui croient dans le processus politique démocratique. Les Frères musulmans, dont je suis membre c’est vrai, ne représentent pas plus de 20 % de la direction du parti.

Les Frères musulmans sont légalement enregistrés en Libye : ils ont des activités de charité et de plaidoyer, mais ils ne font pas de politique.

Le fait est que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont classé les Frères musulmans comme organisation terroriste. Mais nous croyons dans la démocratie représentative et nous refusons l’idéologie extrémiste [du groupe] État islamique ou des madkhalistes [courant salafiste importé d’Arabie saoudite], présents en Libye.

MEE : L’exemple du parti Ennahdha en Tunisie, qui a officiellement abandonné le prêche et qui est présent au pouvoir depuis 2011, vous inspire-t-il ?

MS : La situation en Tunisie est complètement différente. Le changement s’est effectué sans les armes. Mais on apprécie grandement la flexibilité dont a su faire preuve Ennahdha. Elle a accepté de bonnes concessions dans le cadre du processus politique. Mais nous aussi.

Nous avons accepté de signer les accords de Skhirat en 2015 qui avaient pour but de mettre fin à la guerre. Au sein du parti, tout le monde n’était pas d’accord pour faire venir à Tripoli le Gouvernement d’union nationale !

Tous les ambassadeurs et envoyés spéciaux ont compris le rôle essentiel que nous avons joué dans la mise en œuvre de ces accords. Et nous avons toujours participé aux réunions internationales, que ce soit à Paris, Abou Dabi, Palerme, Moscou, etc. – ce qui n’est pas le cas de Haftar – parce que nous ne voulons pas de la guerre.