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Nadia Tazi : « Travailler sur la virilité, c’est toucher à ce qui fait mal »

Le dernier livre de la philosophe Nadia Tazi explore le sujet encore méconnu des masculinités dans le monde musulman. Par le biais d’une approche interdisplinaire, elle propose une analyse fouillée des liens entre virilité et pouvoir
L’armée iranienne défile devant le sanctuaire du fondateur de la République islamique, l’ayatollah Khomeini, en septembre 2015 (AP)

Le dernier essai de Nadia Tazi, Le Genre intraitable. Politiques de la virilité dans le monde musulman, s’ouvre sur une scène connue du monde entier : l’exécution par pendaison de Saddam Hussein le 30 décembre 2006.

À l’aube de sa mort, face à ses bourreaux, le dictateur déchu lance à ses détracteurs une dernière provocation : « C’est donc cela la virilité pour vous ? ». Une question qui sert de point de départ à la philosophe pour une réflexion qui traverse son ouvrage : quels sont les socles idéologiques de la virilité dans le monde musulman ?  

La virilité des hommes musulmans, tour à tour louée, fantasmée ou pointée du doigt dans les sociétés occidentales, se révèle être un sujet d’étude riche et passionnant, au carrefour de l’histoire, de la philosophie et de l’anthropologie.

MEE : La situation des femmes dans le monde arabe a donné lieu à une grande littérature scientifique, notamment en Occident. Pourquoi la masculinité a-t-elle été oubliée ?

Nadia Tazi : Un peu partout, les études sur les masculinités sont relativement récentes. Dans le monde musulman également, on commence à aborder cette thématique qui reste un tabou, et qui soulève des problèmes difficiles mais passionnants.

Ces sociétés traversent actuellement une période tragique. Elles ont vécu et vivent encore l’oppression, l’échec, l’humiliation. La blessure narcissique est béante

La virilité est implicite, elle est perçue comme une qualité naturelle, une expression de puissance voulue par Dieu, ce qui est hautement contestable. De plus, elle a toujours été le lieu du préjugé de « l’Occident » contre « l’Orient », et elle fait encore l’objet de tous les sarcasmes.

Ces sociétés traversent actuellement une période tragique. Elles ont vécu et vivent encore l’oppression, l’échec, l’humiliation. La blessure narcissique est béante. Travailler sur la virilité, c’est toucher à ce qui fait mal, et qui n’est pas nommé, identifié comme tel.

De là, la nécessité d’un certain tact pour déconstruire ce qui relève de l’idéologie, qui outrepasse la question des femmes, et renvoie aussi aux rapports de rivalité et de domination des hommes entre eux.

MEE : Comment ne pas tomber dans l’essentialisation en pensant une virilité spécifiquement arabe ?

NT : Le concept de genre réfute par définition l’essentialisation. C’est le propre du viril que de penser en termes essentialistes : un homme est un homme, il ne saurait en être autrement, c’est destinal.

Un prix prestigieux pour une série de photos sur les hommes dans le monde arabe
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J’ai essayé de construire une généalogie de la virilité comme archè [concept en philosophie grecque qui signifie le fondement ou le commencement d’un principe] dans le monde musulman, pas seulement arabe – je traite aussi des Ottomans, des Iraniens et des Afghans.

Et à travers des séquences archétypiques, je marque des différences historiques et géographiques majeures : elles déterminent des types de virilité et des spécificités politiques.

Il existe évidemment des similitudes entre les deux rives de la Méditerranée, comme l’avait montré Germaine Tillion dans Le Harem et les cousins.

Il m’a semblé plus judicieux de travailler sur l’islam au regard de la crise politique que connaît cette religion-culture, en tenant compte de l’autoritarisme en vigueur partout et de la montée en puissance des islamistes, qui sont d’abord et avant tout virilistes [« exacerbation des attitudes, représentations et pratiques viriles »].

MEE : Dans quelle mesure le principe de virilité influence les fondements du despotisme politique et social dans le monde arabe ?

NT : Au départ, le despote en Grèce, c’est le maître de maison, celui qui pourvoie aux besoins de sa maisonnée. La domination implique la protection, l’une se justifie par l’autre.

Le despote au sens strictement politique, ce n’est pas seulement le tyran, c’est plus précisément celui qui, selon Montesquieu, confond le public et le privé : l’intérêt général et l’espace public sont annihilés. Le pays est gouverné comme s’il s’agissait du territoire du prince, de sa propriété à lui, à ses familiers et ses clans. La politique est réduite à l’indignité des affaires de famille et des intérêts privés, et la corruption sévit partout. 

Fondamentalement, le despotisme renvoie à toute une culture politique où il y a une homologie structurale, un jeu de miroirs entre le haut et le bas : entre le père de la nation et le père de famille. L’un est la condition de possibilité de l’autre, et c’est circulaire.

MEE : Vous commencez votre livre en évoquant la figure de Saddam Hussein comme incarnation du dictateur arabe pétri de virilité. En quoi est-il un exemple pertinent pour illustrer les politiques de la virilité dans le contexte arabe ?

NT : Toute l’histoire très shakespearienne de Saddam tourne autour de la virilité, depuis le roman de sa prise de pouvoir aventureuse jusqu’à la scène stupéfiante de sa pendaison, en passant par son système de parti dirigiste et son ordre policier, par la militarisation de la société irakienne, par les guerres surtout – pas moins de trois dont une qui a duré huit ans contre l’Iran et deux contre l’hyperpuissance américaine –, par ses frasques mégalomaniaques… 

« Toute l’histoire très shakespearienne de Saddam [Hussein] tourne autour de la virilité », selon Nadia Tazi (AFP)
« Toute l’histoire très shakespearienne de Saddam [Hussein] tourne autour de la virilité », selon Nadia Tazi (AFP)

C’est un mélange fascinant de brutalité, d’ambition et d’orgueil démesurés, et finalement d’inintelligence. Saddam a construit l’Irak d’une main et il l’a détruit de l’autre : l’Irak était sa chose, la glaise de sa volonté de puissance. Pour illustrer mon propos, j’ai choisi des figures représentatives de chaque type de virilité. Saddam incarne l’alliage fascistoïde de la virilité – dans ce qu’elle peut avoir d’archaïque – et de la modernité.  

MEE : Un dictateur européen comme Mussolini, justement, ne s’est-il pas reposé sur la virilité ? En quoi les virilités arabes différent-elles des virilités occidentales ? N’est-ce pas finalement partout la même rengaine de la domination des hommes par le biais du politique ?

NT : On ne peut pas, d’un côté, insister sur l’identité au nom de la lutte contre la mondialisation ou contre les forces postcoloniales et, de l’autre, refuser sa singularité lorsqu’elle dérange. Dans ses valeurs, ses institutions, son expressivité, le fascisme est toujours viriliste.

Le problème est, de part en part, politique. Souvent, les hommes n’ont d’autres modes d’affirmation de soi que le virilisme. D’un côté, on les écrase, de l’autre, on rehausse le machisme, avec ce qu’il en coûte pour eux-mêmes et pour les autres

Je me défie des comparaisons parce que les prémisses anthropologiques et religieuses dont les sociétés musulmanes sont encore très imprégnées sont très différentes des sociétés occidentales.

Pour n’en citer qu’une, et non des moindres, contrairement au dogme paulinien [dans le christianisme], la chair n’est pas coupable dans l’islam

Par ailleurs, la modernité – dont le fascisme est une perversion – est une greffe qui n’a pas toujours bien pris dans ce monde. Elle n’est pas autochtone et elle a souvent été imposée d’en haut, de manière autoritaire et fractionnée : on en retient surtout les technologies, les mythes et les modes, non les principes politiques d’égalité, de liberté et de transparence à soi et à autrui. 

MEE : Dans Le Mythe de la virilité, la philosophe Olivia Gazalé dit qu’il existe des « preuves de la virilité », que chaque civilisation a des rituels de passage qui marquent l’acquisition de ce capital viril. Existe-t-il de tels rituels dans le monde arabo-musulman ? Si oui, comment ces rites se manifestent-ils ? 

NT : Le plus évident de ces rituels est celui de la circoncision, qui n’est pas en principe une obligation religieuse. Il s’agit de séparer le petit garçon de sa mère et du doux monde des femmes, et de l’initier aux rigueurs de l’homosocialité et du métier d’homme : tu es comme nous, tu nous appartiens, en voici la marque, au point le plus sensible de ton corps – là où s’inscrit la vérité de ton être et par quoi tu dois devenir ce que tu es.

 Je citerai encore l’exposition publique du drap de la mariée au lendemain de la nuit de noces, qui est une épreuve pour les deux sexes. Il y a aussi tous les rituels des fraternités non-mixtes : des confréries, des corporations, des divers regroupements ethniques ou religieux qui dans le passé ont construit la civilité de la Cité islamique.

MEE : Au terme de son étude « Understanding Masculinities », Shereen El Feki, l’auteure du très documenté « La Révolution du plaisir », dresse un portrait plus que mitigé de l’évolution des mentalités dans le monde arabe. Selon elle, les jeunes de la région sont les seuls au monde à avoir une conception de l’égalité homme-femme plus rétrograde que les générations précédentes. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?

NT : La régression populiste, on l’observe aujourd’hui partout, aux États-Unis avec Trump, au Brésil, en Europe de l’Est, en Italie, en France avec les Le Pen, etc. Tous ces mouvements partagent bien des valeurs avec les islamistes. Dans le monde musulman, on n’a pas encore construit de modèle adéquat du masculin, un modèle qui soit à la fois authentique et moderne, puissant et juste, désirable et accessible.

Des soldats israéliens frappent un Palestinien en Cisjordanie (Reuters)
Des soldats israéliens frappent un Palestinien en Cisjordanie (Reuters)

Mais encore une fois, le problème est, de part en part, politique. Souvent, les hommes n’ont d’autres modes d’affirmation de soi que le virilisme. D’un côté, on les écrase, de l’autre, on rehausse le machisme, avec ce qu’il en coûte pour eux-mêmes et pour les autres. Les frontières se ferment et le monde est virtuellement offert sur internet. Les islamistes ont spéculé sur les contradictions et sur l’humiliation des hommes.

La jeunesse des populations est un atout : pour autant qu’on le veuille un tant soit peu, on peut éduquer, ouvrir à d’autres perspectives, d’autres valeurs, d’autres plaisirs, et changer.