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Radhya al-Mutawakel : « Les Yéménites méritent de reconstruire leur pays sous l’État de droit »

Dans un Yémen ravagé par une terrible crise humanitaire, Radhya al-Mutawakel, l’une des 100 personnalités les plus influentes au monde selon le Time Magazine, lutte avec son ONG Mwatana pour dénoncer les crimes d’une guerre qui dure depuis près de cinq ans
L'ONG yéménite Mwatana a répertorié au moins 1 117 cas d’enfants recrutés ou utilisés à des fins militaires en 2018 au Yémen (AFP)
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PARIS, France

En 2017, elle fut la première femme yéménite à intervenir au Conseil de sécurité de l’ONU pour alerter sur la gravité de la guerre civile qui ravage son pays depuis 2015. Son travail à la tête de Mwatana for Human Rights, une organisation fondée en 2007 pour recenser les violations des droits humains commises par tous les belligérants dans le conflit, lui vaut d’être nommée parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde par le Time Magazine en 2019. 

En juillet dernier, Radhya al-Mutawakel s’est déplacée à Paris pour y présenter le dernier rapport annuel de l’association, « Vies en péril : la situation des droits humains au Yémen en 2018 », basé sur 2 065 entretiens avec des victimes du conflit, leurs proches, des témoins oculaires et du personnel médical et humanitaire. 

« Cette guerre ne détruit pas seulement le Yémen d’aujourd’hui, mais aussi son avenir », avertit l’ONG yéménite, qui dénonce l’impact du conflit sur les enfants, de plus en plus exposés sur la ligne de front.

Mwatana a ainsi répertorié au moins « 1 117 cas d’enfants recrutés ou utilisés à des fins militaires en 2018 », y compris des filles. Selon sa présidente, Radhya al-Mutawakel, Mwatana est la première organisation yéménite à avoir enquêté sur des cas de recrutement de mineurs dans ce conflit. 

Quels sont les responsables du recrutement de mineurs ? Comment envisager la paix dans un Yémen déchiré par la guerre ? Radhya al-Mutawakel répond à Middle East Eye.

Middle East Eye : D’après votre dernier rapport, plus d’un millier d’enfants ont été recrutés par l’armée. Pouvez-vous nous donner plus d’informations ? 

Radhya al-Mutawakel : Depuis le début de la guerre, les belligérants de tous bords au Yémen ne cessent de recruter des enfants et de les envoyer au combat ou de leur faire assurer la sécurité, par exemple, en les plaçant aux postes de contrôle ou en les préposant au soutien logistique aux opérations militaires. 

Mwatana construit une mémoire des droits de l’homme pour la justice et la responsabilité à l’avenir

À cet égard, les belligérants bénéficient de la détérioration constante de la situation économique et humanitaire dans le pays : les enfants ne vont pas à l’école et deviennent plus vulnérables face à l’enrôlement et à la mobilisation dans l’armée.

Rien qu’en 2018, Mwatana a recensé au moins 1 117 enfants recrutés ou utilisés à des fins militaires. 

MEE : Comment avez-vous mené l’enquête ?

RM : L’enquête concernant le recrutement d’enfants ou leur utilisation à des fins militaires s’est faite à travers 689 observations et entretiens dans tout le Yémen par nos chercheurs sur le terrain.  

Face à ce type de violations, il est généralement très difficile de réaliser des entretiens, par conséquent, nous utilisons aussi l’observation directe. Chaque fois que nos chercheurs sur le terrain constatent que des enfants sont utilisés à des fins militaires, ils consignent toutes les informations, notamment où et quand ils les ont vus, ce qu’ils faisaient, les tenues qu’ils portaient, dans quelle zone ils se trouvaient et sous le contrôle de qui.

MEE : Les Houthis sont-ils les seuls responsables du recrutement d’enfants ? 

RM : Non. Selon nos dossiers, en 2018, 72 % d’enfants ont été recrutés ou utilisés par le groupe armé Ansar Allah [Houthis]. Les forces par procuration des Émirats arabes unis [les forces appelées « Ceinture de sécurité » et les forces d’élite hadhramies fidèles au Conseil de transition du sud qui combattent contre les forces loyales au président Hadi] étaient responsables dans 17 % des cas. Les forces loyales au président Abdrabbo Mansour Hadi et les groupes affiliés à la Résistance populaire [qui combattent les Houthis] étaient responsables dans 11 % des cas. 

Développement apparemment nouveau et très préoccupant, Mwatana a également documenté l’utilisation par Ansar Allah de jeunes filles pour des fouilles et des inspections lors de raids de maisons, ainsi que pour organiser des événements de mobilisation et de recrutement de combattants.

Des filles figureraient aussi dans les rangs des milices houthies, selon l’association Mwatana (AFP)
Des fillettes figureraient aussi dans les rangs des milices houthies, selon l’association Mwatana (AFP)

MEE : Pourriez-vous nous parler de votre travail et de l’ONG que vous avez fondée ?

RM : Mwatana est actuellement une équipe d’environ 71 hommes et femmes travaillant dans tout le Yémen. L’une des principales actions de Mwatana est la surveillance et la documentation des violations des droits de l’homme via des visites et recherches sur le terrain, la collecte de témoignages et l’étude des éléments de preuve conformément aux législations locales et internationales. 

Les données recueillies sont ensuite utilisées dans la production de communiqués, de rapports, de lettres ou de courts métrages qui comprennent des résumés, des recommandations et des demandes claires. Outre son plaidoyer dans le monde entier en faveur d’une protection directe des civils, Mwatana construit une mémoire des droits de l’homme pour la justice et la responsabilité à l’avenir. 

Mwatana dispose également d’avocats dans différentes provinces du Yémen qui fournissent une assistance juridique aux victimes de détention arbitraire et de disparition forcée.

En plus de tout cela, nous essayons de construire une nouvelle génération de défenseurs des droits de l’homme qualifiés grâce à la formation et à la sensibilisation. 

MEE : La vente d’armes alimente-t-elle la guerre ? Qu’en est-il du rôle de l’Occident ?

RM : Oui. La vente d’armes aux belligérants impliqués au Yémen alimente la guerre. Ce qui est triste, c’est que les pays susceptibles de jouer un rôle majeur pour arrêter la guerre au Yémen, comme les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, sont ceux-là mêmes qui vendent des armes aux Saoudiens et aux Émirats arabes unis [qui interviennent militairement dans le conflit depuis 2015], ce qui a fait que la guerre au Yémen a été ignorée pendant des années et l’a rendue plus compliquée. 

Pour que la guerre cesse au Yémen et que les civils soient protégés, il faut une pression réelle et objective de la part de la communauté internationale

Mwatana a publié un rapport, intitulé « Jour du Jugement », qui montre le rôle des États-Unis et de certains pays européens dans la mort de civils, les destructions et les traumatismes au Yémen. 

Ce rapport a documenté 27 attaques de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour lesquelles Mwatana a pu trouver des restes d’armes. Ces 27 frappes aériennes comprennent des attaques contre des rassemblements civils, des maisons de civils, des embarcations civiles, des établissements d’enseignement et de santé et des entreprises civiles. Ces attaques ont fait au moins 203 morts et 749 blessés, dont au moins 122 enfants et 56 femmes. 

« Il faut cesser d’alimenter la guerre en vendant des armes. Il faut que des comptes soient rendus » exhorte Radhya al-Mutawakel (AFP)
« Il faut cesser d’alimenter la guerre en vendant des armes. Il faut que des comptes soient rendus », exhorte Radhya al-Mutawakel (AFP)

Des restes indiquant qu’une arme fabriquée par les États-Unis était probablement en cause ont été trouvés dans 25 cas et des restes indiquant qu’une arme de fabrication britannique était probablement impliquée ont été trouvés dans 5 cas. La patte de suspension d’une bombe de fabrication américaine utilisée dans l’une des attaques a été produite en Italie.

Pour que la guerre cesse au Yémen et que les civils soient protégés, il faut une pression réelle et objective de la part de la communauté internationale. Cela n’arrivera jamais puisque le commerce des armes est au cœur de cette guerre. 

MEE : Comment envisagez-vous la paix au Yémen ? 

RM : Très possible, mais elle n’arrive jamais. 

Aujourd’hui, après cinq ans de cette horrible guerre qui a fait du Yémen la pire crise humanitaire au monde, il est très clair que l’intervention militaire ne fera que tuer plus de gens. Il devrait y avoir un accord politique global entre tous les belligérants. Les Yéménites lambda méritent de reconstruire leur pays sous l’État de droit.

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Il faut une volonté politique de la part de la communauté internationale pour aller de l’avant dans le processus de paix au Yémen. Il faut une pression réelle et objective sur tous les belligérants. Il faut une nouvelle résolution du Conseil de sécurité appelant à la paix et à l’implication de tous les autres groupes yéménites dans le processus de paix. Il faut cesser d’alimenter la guerre en vendant des armes. Il faut que des comptes soient rendus. 

MEE : Vous êtes la première militante des droits de l’homme yéménite nommée parmi les 100 personnes les plus influentes par le Time Magazine. Pourriez-vous nous parler du statut des femmes yéménites ? Quel est leur place et leur rôle dans cette guerre qui déchire leur pays ?

RM : Les femmes yéménites sont victimes de cette guerre, mais elles luttent aussi sérieusement contre elle. 

Dans la plupart des incidents de frappes aériennes et de bombardements au sol que Mwtana a documentés, le nombre de femmes tuées et blessées est énorme. Dans de nombreux cas, elles ont perdu leur soutien de famille et sont devenues plus vulnérables dans une société qui est principalement contrôlée par des groupes armés. 

Les femmes yéménites sont victimes de cette guerre, mais elles luttent aussi sérieusement contre elle

Malgré cela, de nombreuses femmes s’efforcent encore de jouer un rôle de premier plan contre la guerre. Il n’est pas nouveau pour les femmes yéménites de jouer un rôle dans la vie publique, elles étaient déjà dans le passé des leaders de la société civile et elles se battaient pour avoir plus d’espace dans le gouvernement et les partis politiques. 

Le problème est maintenant que l’État s’est complètement effondré et que l’espace de la société civile se rétrécit chaque jour.

Propos traduits de l'anglais par VECTranslation.