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Abdallah, le roi qui gouverne la Jordanie « à distance », selon un dissident

Laith Shubeilat, l’un des principaux dissidents de Jordanie, a accordé une interview exclusive à MEE
En janvier, le roi Abdallah II de Jordanie a célébré le centenaire de la révolte arabe contre la domination de la région par les Turcs ottomans (AFP)

Laith Shubeilat a la particularité d’être le député le plus populaire de Jordanie. En tant que critique implacable et véhément de l’autocratie et partisan des droits de l’homme et de la démocratie respecté par la communauté internationale, il est une épine dans le pied de deux rois de Jordanie, Hussein et Abdallah.

Ci-après, Shubeilat discute avec Middle East Eye de la Jordanie, de sa rencontre avec Bachar al-Assad, du Printemps arabe et de l’agitation croissante qui se profile selon lui.

MEE : Quand avez-vous commencé à encourager des réformes politiques en Jordanie ?

Laith Shubeilat : Après avoir fait pression en faveur de réformes tout au long d’un premier mandat au Parlement (1984-1988), j’en suis venu à la conclusion qu’aucune réforme n’était possible sans réformes constitutionnelles. J’étais le premier à dire en 1989 que nous avions besoin d’une monarchie constitutionnelle. En fait, nous avons une sorte de monarchie constitutionnelle, mais elle n’est pas appliquée. Je l’ai dit au roi Hussein à deux reprises. Une fois lorsqu’il est venu me sortir de prison en personne et l’autre lorsqu’il m’a appelé pour une audience après une précédente peine de prison. Je lui ai dit : « Vous avez posé un problème, à moi et à vous-même. J’ai été élu président de l’Association des ingénieurs jordaniens et vous m’avez choisi comme membre du Conseil consultatif national. À 40 ans, vous m’avez plongé dans la politique. J’ai lu la constitution pour la première fois, puis je l’ai appliquée. Votre Majesté, cette constitution n’est pas faite pour être appliquée. »

Par exemple, dans notre constitution, l’article premier stipule que nous sommes une monarchie héréditaire et parlementaire. Chaque fois que le Parlement est mentionné dans la constitution, il précède toute référence au roi et le cabinet est responsable des décisions du roi, ce qui est significatif. Lors des élections législatives de 1989, je me suis présenté dans une circonscription libérale, une proposition difficile pour un islamiste comme moi. J’ai récolté le plus grand pourcentage de voix en Jordanie. Cinquante-trois pour cent alors que quinze à vingt candidats concourraient contre moi.

À ce moment-là, il était clair pour moi que ce que je faisais ne suffisait pas. Je ne voulais pas soulever la question de la réforme constitutionnelle, parce que si je l’avais fait, le gouvernement l’aurait toujours emporté. Alors j’ai dit : « Écoutez, je veux que nous revenions à la Constitution de 1952 avant l’introduction de plusieurs amendements. Je suis un révisionniste qui veut revenir en arrière. Vous avez fait tant de modifications qui ont ruiné cette constitution. » Personne n’était de mon côté et j’en ai payé le prix.

MEE : En allant en prison ?

LS : En 1992, j’étais à la tête de la commission d’enquête parlementaire ; nous enquêtions sur le Premier ministre et étions sur le point de l’inculper. Un mois plus tard, j’étais en prison pour « avoir fomenté un coup d’État ». Quatre mois plus tard, je fus condamné à mort. Deux jours après, le roi accorda une amnistie générale. Il a appelé mon frère, un de ses amis, et lui a dit : « C’est pour ton frère, dis-lui d’arrêter de toucher à la constitution. »

Je suis retourné au Parlement. Le roi voulait changer la loi électorale parce qu’il voulait faire passer le traité Wadi Araba [le traité de paix avec Israël]. Pour ce faire, il fallait que tout le monde soit présent à l’Assemblée lors du vote, mais en nombre qui permettrait l’adoption du projet de loi. Pour cela, il avait besoin que chaque faction soit représentée au Parlement.

Tout le monde était contre une nouvelle loi électorale, laquelle était écrite par l’ambassadeur extraordinaire des États-Unis, Edward Gergian. Les députés de l’opposition comme ceux en faveur du gouvernement ont averti qu’elle briserait le tissu social du pays. Cependant, le roi a insisté ; les Frères musulmans et tous les autres partis qui avaient juré de ne pas se présenter aux législatives ont viré de bord. Le roi a prononcé un discours très dur. Il a déclaré : « Je change la loi et vous allez vous présenter. Et si vous ne vous présentez pas, j’en serai contrarié. » Alors, quand j’ai entendu ce discours, j’ai dit que les genoux des Frères musulmans allaient fléchir. Ils ne pouvaient pas supporter ce fardeau.

Quatre jours plus tard, leur dirigeant, Mohammed Khalifa, est venu vers moi et m’a dit : « Le roi a appelé et nous obéirons. » Par conséquent, le lendemain matin, j’ai annoncé que j’abandonnais mon activité politique, mais pas la pensée politique. Je donnerais mon avis, mais je ne me présenterais pas au Parlement, ni n’accepterais de poste, ni ne m’organiserais politiquement.

MEE : Quand vous êtes-vous brouillé avec le roi Abdallah ?

LS : Heureusement pour moi, les attentats du 11 septembre 2001 ont aidé à détourner l’attention de ce que je révélais publiquement concernant la confiscation des terres au profit personnel du roi. Je donnais une conférence lorsque quelqu’un m’a donné un document, lequel révélait que le roi Abdallah confisquait des terres en son nom, des milliers de dounams [un dounam équivaut à 1 000 m²] dont personne n’osait parler, exceptée la libérale et distinguée Mme Toujan Faisal (elle en a également payé le prix plus tard). Donc, j’ai dit que c’était illégal. Al Jazeera m’a filmé, mais ils ne l’ont pas diffusé.

Le Palais a envoyé des voyous qui ont démoli ma voiture. Le lendemain matin, le chef de la police d’Amman m’a dit : « La prochaine fois, ce sera votre cou. » Je lui ai rétorqué : « Alors, vous confirmez que vous êtes derrière ce qui s’est passé cette fois. » L’officier s’est écrié : « Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. » Al Jazeera a diffusé la citation, mais deux jours plus tard, c’était le 11 septembre et tout le monde s’est concentré là-dessus. Voilà pourquoi j’ai eu de la chance la première fois. La seconde fois, des voyous m’ont attaqué dans une boulangerie après m’avoir suivi.

MEE : Mais cela ne vous empêche pas de vous exprimer.

LS : Les gens me disent : « Vous dites que vous avez pris votre retraite, alors pourquoi êtes-vous toujours en première ligne ? » Je leur dis que je ne suis pas en première ligne. J’occupe le même terrain depuis 1993, mais les gens autour partent en retraite, donc par défaut, je deviens le porte-étendard. Entre [les événements en] Tunisie et en Égypte, j’ai écrit une lettre de treize pages au roi. Dans celle-ci, je lui ai dit : « Vous m’avez envoyé des messages montrant que vous êtes prêt à m’assassiner. Il est de notoriété publique que vous seriez responsable si quelque chose devait m’arriver. (Le chef du renseignement, M. Qaysi, m’a dit une fois : « Nous marchons sur la pointe des pieds en espérant que vous ne trébucherez pas dans un escalier, on nous accuserait d’avoir arrangé ça. »)

Al Jadeed TV au Liban m’a fait participé pendant une heure à un programme sur la corruption par rapport à cette lettre et dans lequel j’ai dit que la corruption arrive jusqu’au roi. Je suis retourné en Jordanie. Le lendemain matin, mon domicile était cerné par la police. Je n’y étais pas à ce moment-là. J’ai appelé un ami et lui ai demandé de vérifier ce qui se passait. Il a donc appelé des personnes qu’il connaissait dans la police et elles ont répondu : « Non, non, ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas mauvais. »

La police m’a dit que Sa Majesté leur avait ordonné de mettre des forces de sécurité 24 heures sur 24 à ma disposition et à mes ordres. Alors, bon d’accord. Il m’a protégé pendant six mois. Ce qui est sympa c’est que la police m’a dit : « nous avons l’ordre de tirer sur toute personne vous approchant, même si elle vient d’autres services. »

MEE : Quelle est la différence entre le roi Hussein et le roi Abdallah ?

LS : Le père était charismatique et aimable. Il avait une certaine noblesse en lui. Il était beaucoup plus proche du peuple, bien qu’il ait mené des politiques inacceptables. Le roi Abdallah avait la tâche difficile de devenir plus populaire que son père. Toutefois, le consensus sur la lutte contre le terrorisme en Jordanie l’aide. Il se pose en leader fort capable de mener à bien cette mission. Cependant, les liens de sa famille avec la corruption constituent l’aspect négatif.

Vous savez que le mari de sa tante est un criminel reconnu coupable et condamné à 37 ans de prison et au remboursement de plusieurs millions de dinars ? Il est en liberté. Ce n’est qu’un exemple, inutile de les multiplier ; la confiscation des terres en est un autre.

De plus, il semble gouverner le pays « à distance » étant donné qu’il est toujours à l’étranger. Je lui ai dit dans ma lettre : « Vous dépensez un million de dinars [1,3 million d’euros] par jour. » Un ancien Premier ministre m’a dit qu’il était désormais à 2 millions de dinars par jour. (Il est difficile de croire qu’un ancien Premier ministre puisse me dire ça.) Avion privé pour lui, avion privé pour elle. Éventuellement avions pour les enfants. Sans compter les dépenses de l’entourage.

C’est un pays très pauvre, sans pétrole. Quand j’ai fait cette interview, il a réduit ses voyages et les voyages de la reine au minimum pour cette année-là.

Le chiffre officiel indique qu’il passe 25 % de son temps en dehors de la Jordanie. Aucun autre chef de l’État ne le fait. Il devrait entrer dans le Livre Guinness des records. Y a-t-il un autre chef d’État qui quitte son pays pendant un quart de son temps ?

Le chambellan de l’époque, M. Nasser Lozi, m’a rendu visite et je lui ai fait part de mes critiques. Lozi a répondu qu’ils n’avaient pas quitté le pays depuis plusieurs mois. J’ai rétorqué : « Tant mieux pour vous, continuez ainsi. » Puis, en réponse à ma critique par rapport au fait que le roi dirige le pays comme s’il s’agissait d’une sorte de monarchie présidentielle, il veut être président avec des conseillers, embauchant un personnel constitué d’environ 5 000 personnes, et être monarque dans un pays dont la constitution donne les pouvoirs exécutifs quotidiens à un cabinet responsable devant un Parlement.

C’est totalement contraire à la Constitution. La Constitution stipule que le roi exerce ses pouvoirs par l’intermédiaire des ministres et non d’un gouvernement parallèle au sein du Palais. Il m’a dit qu’il a réduit le personnel à 2 000 personnes ! C’est risible. Quoi qu’il en soit, le nombre d’employés a augmenté depuis.

MEE : Croyez-vous encore au Printemps arabe ?

LS : Non, plus maintenant ; au début, oui. Puis, après les cafouillages et après l’usurpation du mouvement par les services de renseignements étrangers et locaux rétablissant l’ancien état, non.

La première fois que les gens ont appelé à manifester, c’était en janvier 2011. Juste après l’immolation de Mohamed Bouazizi [un vendeur de rue tunisien]. Alors, il y a eu un appel à manifester. Puis j’ai entendu que les Frères musulmans refusaient, tout comme les associations professionnelles. Alors j’ai dit à mon ami : « Maintenant, nous devons aller à la manifestation. Nous ne pouvons pas laisser ces jeunes seuls. » Je n’ai pas défilé au premier rang. J’ai marché derrière. Je ne voulais pas prononcer de discours, mais ils ont insisté alors j’ai dit quelques mots.

J’ai dit : « Écoutez, ne croyez pas en ma génération. Nous vous avons trahis. Il y a eu 1989 et la démocratie et nous les avons utilisés pour nous faire une place. Nous sommes devenus encore plus incapables que les gens avant nous. Si votre mouvement réussit, n’invitez pas des gens comme moi à vous rejoindre. Nous devons marcher derrière vous. Ensuite, une fois que vous aurez réussi, choisissez des gens que nous n’avons pas corrompus. »

Ils ont donc créé un mouvement pour ceci, un mouvement pour cela. Quant à moi, j’ai écrit un programme pour eux contre la monarchie absolue. J’ai dit que les jeunes devaient choisir leurs propres dirigeants et puis promouvoir une conférence nationale dont ils choisiraient les invités. Ensuite, j’ai découvert que les jeunes souffraient de la même maladie que nous. Il n’était question que de savoir qui dirige. Rien n’a changé. Voilà donc comment nous avons vécu ce qui se passait sous le nom de « printemps ».

MEE : Quel rôle ont joué l’Arabie saoudite et les Émirats ?

LS : Malheureusement, hormis Israël, les seuls pouvoirs institutionnels qui rivalisent pour la domination partielle ou totale de la région sont la Turquie et l’Iran. En outre, la quasi-totalité des politiques arabes sont chaotiques.

Commençons d’abord avec l’Iran avant d’en arriver aux Arabes. L’Iran après Khomeini est totalement pragmatique avec un programme nationaliste portant en son sein un rêve sectaire. En dépit de tout l’antagonisme existant entre l’Iran et les États-Unis, ils se sont unis et ont marché de concert. L’Iran a facilité l’invasion américaine de l’Afghanistan et de l’Irak, aide sans laquelle cela aurait été une entreprise impossible.

Les Américains ont fait du très mauvais travail en Irak et ont finalement remis le pays aux mains des Iraniens, qui sont les occupants aujourd’hui. L’Arabie saoudite, qui a utilisé Saddam Hussein contre l’Iran, s’est retournée contre lui et le résultat, c’est qu’elle est aujourd’hui seule face à l’Iran et sans l’expertise de l’armée irakienne.

À l’époque, en 1991, les Irakiens m’ont demandé entre autres de m’assurer que l’Iran s’opposerait à l’invasion américaine. Je me suis rendu à Téhéran où j’ai finalement durement critiqué leur soi-disant révolution contre le Grand Satan. J’ai remis à Khomeini [le guide suprême] une critique co-écrite par le Soudanais Hassan Tourabi et le Tunisien Rached Ghannouchi.

J’ai rencontré le chef de la commission chargée de la politique étrangère dans le salon de l’Istiqlal Hotel. Il s’est levé, disant avec colère qu’il ne laisserait pas passer ces dures critiques à Téhéran. J’ai crié en retour : « Asseyez-vous ! Asseyez-vous ! N’oubliez pas que [le conseiller américain à la sécurité nationale de l’époque Robert] McFarlane [du scandale Iran-Contra] se trouvait au 10e étage (Hilton) alors asseyez-vous ! » Il s’est assis. Au bout du compte, l’accord nucléaire a institué l’Iran en tant que puissance dans la région.

Les Saoudiens, ayant perdu l’effet de levier de Saddam Hussein sur l’Iran et découvrant que les Américains avaient remis l’Irak à l’Iran, savaient qu’ils étaient foutus. Ce qu’ils essaient de faire, c’est de rééquilibrer l’équilibre du pouvoir. Ce qui nous amène à la Syrie et au Yémen.

Mais ce qui se passe est une pure folie. Cela ferait boguer tout programme informatique auquel on soumettrait le problème. Tout politicien sain d’esprit sait que ce qui se passe est de la folie. Ils veulent lutter contre l’Iran, mais ils veulent combattre les Frères musulmans, qui ne sont pas leurs ennemis. Pourtant, ils coopèrent avec les Frères musulmans en Syrie et au Yémen, mais leur sont catégoriquement opposés en Égypte, en Libye et en Tunisie et ils veulent avoir des relations chaleureuses avec Israël ?

Ils ne sont pas attaqués, mais ils sont contre les révolutions quelle que soit la partie de la région. Ce qui est étrange, c’est qu’ils sont pour la révolution en Syrie. Ils ont financé le coup d’État du 3 juillet en Égypte et ils ont financé la Libye. Ils ont essayé de détruire la révolution tunisienne.

MEE : Mais vous critiquez également les Frères musulmans et le camp nationaliste.

LS : Les Frères musulmans sont forts, mais ils sont médiocres et pas encore au niveau sur le plan politique puisqu’ils ne coopèrent pas honnêtement avec d’autres factions réformistes. Ils veulent être seuls aux commandes. Je les critique beaucoup, mais si je devais voter, je voterais pour eux, parce que les autres sont encore moins capables.

J’ai demandé au roi Hussein alors que celui-ci m’escortait hors de prison : « Pourquoi ne faites-vous pas entrer les Frères musulmans au gouvernement pour vous débarrasser d’eux ? Le peuple va les chasser. Les gens veulent gagner leur vie et s’ils n’y parviennent pas, le peuple va les chasser, et s’ils y parviennent, cela va ajouter à votre force et à votre popularité. Pourquoi en faire des héros ? »

Regardez ce qu’il se passe, si vous persistez à les interdire, comme c’est le cas en Égypte aujourd’hui, vous ne pouvez pas vous attendre à une réforme des Frères musulmans. Ceux-ci se concentrent sur [le président Abdel Fattah al-]Sissi, pas sur leurs erreurs. Je les critiquais beaucoup, mais après le 3 juillet, j’ai publié un communiqué dans lequel je disais : « Désormais, vous m’incitez à ne plus critiquer les Frères musulmans parce que vous êtes des idiots et avez fait quelque chose de terrible. C’est un coup d’État militaire et les nationalistes sont encore plus mauvais ».

Je suis membre de l’Arab National Conference. Malheureusement, la plupart des nationalistes adoptent certaines positions parce qu’ils détestent les Frères musulmans. Personne ne prend position parce qu’il aime son pays. J’aime mon pays alors je peux faire face à quelqu’un que je déteste. Donc, tous ces nationalistes se sont rangés du côté de Sissi. Abdel Bari Atwan [un journaliste] pense comme moi. Il m’a dit, quelque chose ne va pas dans cette conférence, est-il possible que nous soyons les seuls de cette conférence à considérer cela comme un coup d’État ?

Les islamistes ont fait une terrible erreur. Ils ont choisi l’intervention étrangère au Conseil national syrien à Istanbul en 2011. Ensuite, les nationalistes ont commis une autre faute grave. Ils ont choyé les militaires. Tous deux ont fait de terribles erreurs, mais il est faux de dire que les islamistes et les nationalistes ne peuvent pas se réconcilier à cause de divergences idéologiques. Le fait est que des nationalistes trompeurs ne peuvent rencontrer des islamistes trompeurs.

Nous avons tenu des conférences communes où nationalistes et islamistes ont accepté deux grandes lignes : aucune intervention étrangère et aucun militarisme. Toutes deux ont été foulées aux pieds.

Pour commencer, chaque côté devrait se retrouver et annoncer qu’il a fait une grave erreur. Les nationalistes devraient se réunir et ils devraient annoncer qu’ils ont eu tort de soutenir un coup d’État qui a tourné au bain de sang. Et les islamistes devraient confesser avoir sollicité une aide étrangère. Ce n’est qu’alors que nous pourrons travailler à les réunir. Je refuse de m’adresser à eux aujourd’hui. Je ne peux pas m’assoir avec des gens trompeurs. Ils mentent. Nous jouons avec le destin de nos pays, ce n’est donc pas seulement le roi et les présidents qui le font.

MEE : Vous avez rencontré Assad avant les manifestations à Deraa.

LS : Lorsque la Tunisie et l’Égypte ont réussi, tout le monde était très heureux. Mais j’étais triste. J’avais prévenu que si quelque chose arrivait à la Syrie, nous serions condamnés. J’allais au Liban en voiture. Alors j’ai appelé Bouthaina Shaaban [la conseillère en communication de la présidence syrienne] et je l’ai rencontrée. Elle m’a dit : « S’il vous plaît, M. Shubeilat, vous devriez rencontrer le président. Il doit écouter ce que les gens comme vous disent. Quand ça vient de moi, les autres autour de nous me causent des problèmes. »

Alors, elle m’a appelé 15 minutes plus tard et a annoncé que le président aimerait me rencontrer. C’était le 3 mars 2011, douze jours avant le début des manifestations à Deraa.

Donc, nous nous avons parlé pendant deux heures. Ce fut une très bonne conversation. Je l’aimais bien alors. Nous n’étions pas d’accord. Mais il n’était pas un menteur. Comme d’habitude, j’ai été très franc. J’ai lancé tous les sujets, les Alaouites, la corruption, etc. Il m’a dit qu’il [avait] commencé à faire le ménage, il a mis certains de ses proches en prison parce qu’ils faisaient de la contrebande de cigarettes. Il m’a même dit qu’il allait réduire les voiles du magnat Rami Makhlouf, son neveu. Il m’a parlé de ses réformes.

Je lui ai dit : « Écoutez Docteur. Vos réformes sont trop lentes. Le rythme des événements est beaucoup plus rapide. Il va se passer quelque chose en Syrie… »  Il a répondu : « Non, non, non. Nous sommes nationalistes et nous avons une très bonne politique étrangère, anti-Israël. » J’ai insisté : « Regardez, il va se produire quelque chose, Docteur. » Je m’adressais à lui par son titre de médecin. « Je ne suis pas d’accord avec vous. Je ne veux pas que cela se produise. Mais ça arrivera. Si cela arrive, je vous en prie, rangez-vous du côté du peuple contre les centres de pouvoir. » Il a répliqué : « Je n’ai pas de centres de pouvoir. »

Après notre rencontre, je lui ai écrit une lettre, expliquant que je n’étais pas satisfait de l’issue de la réunion : son programme de réforme était lent, le rythme de la demande était beaucoup plus rapide et les mundassin [infiltrés] étaient en réalité dans ses rangs et non dans ceux du mouvement populaire. C’était le 15. Le 24, je suis passé par la Syrie et j’ai remis la lettre à Bouthaina Shaaban. Je l’ai publiée quatre mois plus tard. Il avait dit qu’il y avait des infiltrés. J’ai dit que les infiltrés étaient dans son régime. J’ai dit : « Pour l’amour du ciel, allez à Deraa, comme le Roi Hussein a été à Maan en 1989, vous serez bien reçu par votre peuple. Ils avaient mis leurs espoirs en vous. N’écoutez pas les faucons. Ils enveniment les choses entre vous et le peuple. »

L’une des principales personnalités de l’opposition était en prison. C’est le seul ami à qui j’ai rendu visite pendant que j’étais en Syrie, Haitham al-Maleh, chef de la commission judiciaire de la coalition aujourd’hui. Il était en prison. J’ai demandé au président : « Pourquoi gardez-vous ce vieil homme en prison ? Il est honnête, il a de très bonnes idées. Vous devriez l’écouter. » Assad l’a libéré et j’ai dit à Maleh plus tard : « Ne militarise pas le soulèvement. S’il te plaît, reste à Damas et ne va pas à Bruxelles. Ce serait le début de la chute de ton mouvement. » Il n’a pas écouté.

J’ai écrit récemment une lettre aux Frères musulmans en Égypte. Je leur ai dit de ne pas répéter l’erreur que leurs compagnons avaient fait en Syrie. Ne donnez pas la légalité au régime. Si vous militarisez, vous donnez la légalité au régime de recourir à la force. Là, tout ce qu’il fait, c’est illégal. En Syrie, je leur ai dit, si vous tenez à vous battre, battez-vous mais au bout du compte, vous allez vous asseoir ensemble. Vous ne pouvez pas chasser Assad et les siens hors du pays et il ne peut pas vous chasser hors du pays. Vous devrez apprendre à vivre ensemble. Alors, pourquoi ne pas le faire, sans que des centaines de milliers de personnes en meurent ? C’est stupide. Comme nous le faisons dans les travaux d’ingénierie, lorsque je soumets une offre, je pense à quelque chose que je peux réaliser, un livrable, et je travaille à partir de cela pour arriver à mon prix.

Vous avez un livrable dans vos rêves, un beau pays, qui n’a que des islamistes, pas d’Alaouites, pas de chrétiens. C’est fou. Ceci est un rêve tordu. C’est le rêve de quelqu’un qui devrait être placé en asile. Cependant, ça n’en reste pas moins un rêve. N’êtes-vous pas assez intelligent pour réaliser que c’est un rêve qui ne peut pas se réaliser ? D’accord, ils sont au pouvoir. Donc, ce que nous voulons faire, c’est diminuer leur pouvoir et obtenir plus de pouvoir.

[L’ancien président du Yémen] Ali Abdallah Saleh a été renversé. Est-il hors-jeu ? Il est l’une des trois parties à Genève. Pas en tant que président, mais en tant que chef d’une milice. Vous avez renversé Ali Abdallah Saleh, mais en avez-vous fini avec lui ?

Je n’ai jamais vu plus d’enfants jouer avec la politique qu’aujourd’hui. Les gens du Golfe ont créé Daech [le groupe État islamique]. Ils ont créé al-Nosra. Vous créez cela. Ils ont laissé ce génie sortir de la bouteille et tentent de l’y enfermer à nouveau. Aucun des négociateurs à Genève ne contrôle quoi que ce soit sur le terrain. Le terrain est contrôlé par Daech ; ils ont détruit la Syrie.

MEE : En quoi le roi est-il le gardien de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem ?

LS : Il protège les Israéliens et pas al-Aqsa. Quel genre de dépositaire est-ce ? Lorsque le Mossad a essayé d’empoisonner [le désormais leader du Hamas] Khaled Mechaal [à Amman en 1997], le roi Hussein a appelé [le président américain Bill] Clinton et a dit que si les Israéliens n’apportaient pas immédiatement l’antidote, la Jordanie romprait ses relations avec Israël. [Le Premier ministre israélien Benjamin] Netanyahou a dit à Davos qu’Israël n’a jamais eu de meilleures relations avec les pays arabes ; il faisait allusion à l’Arabie saoudite, l’Égypte et aux Émirats. Et à la Jordanie.

Netanyahou et les dirigeants arabes se sont coordonnés pendant la guerre de Gaza. Quelque chose de nouveau se profile et ce n’est ni sous le contrôle du Hamas ni sous celui du Fatah. Une génération se lève. Est-ce que quelque chose de positif va se produire ? Non. Mais est-ce que ça va finir ? Est-ce les gens vont accepter d’être contrôlés ? Toujours non. L’agitation est partout.

MEE : Voyez-vous un leadership sunnite convenable se dessiner ?

LS : Je ne le vois pas se développer, malheureusement. Cela arrivera certainement comme une promesse céleste, mais je ne le vois pas. L’Occident est coupable. Aujourd’hui, il en paie le prix. L’Afrique du Nord est juste en face de l’Europe et ils ont éveillé l’hostilité d’environ 50 millions de musulmans. Vous créez des problèmes en Afrique et au Moyen-Orient et vous ne pouvez pas arrêter les immigrants.

Voilà comment les civilisations se sont construites. Les populations se déplaçaient à cause du manque d’eau et elles arrivaient en tribus dans un endroit à cause de la famine. Si l’Occident veut résoudre le problème de l’immigration, il doit résoudre ce problème israélo-palestinien et arrêter de choyer les dictateurs. Ils ont couvert les statues de nu au Vatican pour la visite [du président iranien Hassan] Rohani. J’ai donc écrit à quel point l’Iran était devenu puissant. Je ne cherche pas à savoir si les chiites sont bons ou mauvais. Je dis juste à quel point Rohani est devenu fort sur le plan politique.

MEE : Et pendant ce temps, l’État islamique s’étend.

LS : La seule force qui peut obtenir des effectifs, c’est [le leader de l’État islamique Abou Bakr al] Baghdadi. S’il cessait de voir tout le monde comme des idolâtres, il en obtiendrait beaucoup plus. Cela importe peu pour les jeunes. Ils sont fatigués de leurs gouvernements. Ils en ont assez des gens comme moi aussi, des figures de l’opposition qui ne peuvent rien. Ils n’ont pas de gagne-pain et ils iront voir du côté de Baghdadi.

Huit jours avant que les Israéliens n’attaquent le Liban en juillet 2006, j’ai donné une conférence intitulée : Qui décidera demain ? Est-ce les régimes, l’opposition pacifique ou l’opposition militarisée ? J’ai prouvé que j’étais visionnaire. C’est arrivé moins de cinq ans plus tard.

MEE : Est-ce que vous voyez la lumière au bout du tunnel ?

LS : Non pas encore, je vois davantage de troubles. C’est très regrettable.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.