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À Alger, Souhil vit les attaques de Paris « dans sa chair »

Du sang, des larmes et de l’effroi : les attaques de Paris réveillent chez les Algériens le traumatisme de la décennie noire
Un homme marche dans une rue d'Alger marquée par les inscriptions du FIS, janvier 1992 (AFP)

ALGER - « Les images qui me sont revenues devant les yeux sont celles de l’attentat de l’aéroport d’Alger en août 1992. Je n’avais que 9 ans, mais je me souviens des vitres brisées, des vêtements déchirés, du sang. Et de mon père qui décroche le téléphone, et à qui un parent dit que notre cousin a été tué. »

Depuis la soirée de vendredi, Loubna, enseignante en mathématiques, n’a pas éteint sa télé. Elle y suit les informations en continu sur les attaques qui ont fait 128 morts à Paris. A Baraki, dans cette banlieue Est d’Alger particulièrement frappée par la violence des islamistes armés dans les années 90, « forcément, on se sent très concernés », confie encore la jeune femme à Middle East Eye.

La victoire du Front islamique du Salut aux élections législatives de 1992, annulées par les militaires au pouvoir, avait conduit à une insurrection armée d’une dizaine d’années. « Je sais au fond de moi ce que les gens ressentent. C’est comme si on souffrait à nouveau d’une maladie déjà vécue », ajoute Loubna.

Cette référence à la décennie noire, ou rouge, qui a fait 200 000 morts et 30 000 disparus (selon les ONG comme Amnesty International, Human Rights Watch et la Fédération international des ligues des droits de l’homme), la première réaction officielle algérienne, celle des Affaires étrangères, y a fait aujourd’hui clairement allusion.

« L’Algérie et son peuple qui ont subi les affres de l’entreprise funeste du terrorisme, solidaires du peuple et du gouvernement français ainsi que des familles des victimes, se tiennent à leurs côtés et leur expriment soutien et sympathie dans cette terrible épreuve ».

Le Premier ministre Abdelmalek Sellal a lui aussi insisté : « Le peuple algérien a, durant de longues années, souffert de ce terrorisme barbare qu’il faut combattre jusqu’à son éradication ».

Souhil Baghdadi, journaliste photographe, confie à MEE avoir vécu l’actualité « dans sa chair », « de l’intérieur ». Pendant les années 90, il couvre de nombreux attentats, scènes d’assassinats et massacres. Plus récemment, en 2009, son frère est tué par des islamistes armés. « Je ressens une très grande douleur car je sais ce que c’est, de voir des gens morts, calcinés ou amputés. Et puis je me souviens aussi qu’à l’époque, l’Algérie était toute seule. Elle disait déjà que le terrorisme n’était pas son problème uniquement mais l’affaire de tous. Seulement, personne ne voulait nous écouter. »

« Seuls face à notre malheur »

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, Nazim Mekbel –un des fondateurs de l’association Ajouad (en souvenir des victimes des années 90), dont le père, Saïd Mekbel, directeur du journal Le Matin, a été tué en 1993– rappelait que le 21 mars 1994, le siège de l’Hebdo Libéré avait lui aussi été attaqué faisant plusieurs morts parmi les rédacteurs, les photographes et les employés. « A cette période-là, nous étions bien seuls face à notre malheur », notait-il alors.

Farid, 50 ans, médecin, confesse d’ailleurs à MEE « avoir gardé une vieille rancune ». « Pendant la décennie noire, on nous disait : « les Arabes tuent d’autres arabes. Tant que cela n’atteint pas les ‘’civilisés’’, les ‘’Occidentaux’’, pourquoi s’en mêler ? » Jamel, 35 ans, cadre chez Sonatrach, l’entreprise nationale des hydrocarbures, regrette d’ailleurs que « la solidarité mondiale ne soit pas la même à chaque attentat ». « Pourtant c’est le même terrorisme qui frappe à Bagdad, Paris, New-York, Alger ou Nairobi », souligne-t-il.

Abdelaziz Bouteflika l’a rappelé au détour d’une phrase dans son message à François Hollande : « L’Algérie condamne énergiquement ces crimes terroristes qui attestent encore une fois, malheureusement, que le terrorisme est un fléau transfrontalier. »

Dans la journée de samedi, les partis politiques, en particulier les islamistes, soucieux de leur image, ont aussi réagi. Ennahdha tout en condamnant fermement les attentats de Paris et en présentant ses condoléances au peuple français, a ainsi rappelé que « le terrorisme n’a ni nationalité ni religion ». Le parti a appelé à ne pas faire « l’amalgame entre islam et terrorisme, comme le suggère certains médias, et « qui nourrit la haine entre les peuple. Nous appelons à plus de protection pour les musulmans d’Europe, surtout en France, contre des actes de vengeances et des politiques de plus en plus restrictives contre les musulmans ». Le MSP d’Abderrezak Makri (islamistes) a insisté sur « la condamnation sans condition du terrorisme dont été victimes des innocents à Paris » et dénoncé des « actes qui ne servent ni la religion, ni la Nation ».

Epicentre du terrorisme

Car c’est aussi en tant que musulmans et membres (ou proches de membres) de la diaspora que les Algériens ont réagi. Pour rappel, selon l’Algerian International Diaspora Association (Aida), il y aurait 5 millions d’Algériens en France dont un peu plus de 2 millions de binationaux. Dans les attentats perpétrés vendredi soir à Paris, la cellule de crise de l’ambassade d’Algérie en France a annoncé aujourd’hui que deux Algériens avaient été tués : un homme de 29 ans et une femme de 40 ans.

« Là tout de suite, je ne pense pas à ce qui s’est passé chez nous, je pense davantage à ma cousine, en banlieue parisienne », témoigne Salim, 42 ans, directeur d’une boite de communication à Alger, à MEE. « Elle est voilée, ses enfants sont nés en France, son mari gère une bonne affaire à Paris. Ma cousine travaille comme nounou, elle garde des gamins français, portugais, sénégalais, chrétiens comme musulmans. Elle est très estimée par les parents, ses voisins, ses amis là-bas. C’est elle qui anime la vie sociale dans son immeuble, qui prend soin des vieux restés seuls au-dessus de chez elle. Mais depuis Charlie, et cette attaque là, je sais qu’elle vit mal les regards des autres. C’est dur pour elle ».

Sur les réseaux sociaux, des messages sont publiés ça et là pour dénoncer l’histoire qui se répète. « J’ai fui avec mes deux enfants à cause des attentats des années 90. J’ai l’impression de vivre la même chose à Paris », raconte un taxi sur Twitter. « En tant qu’Algérienne qui a vécu la décennie noire, je sais ce que c’est de vivre sous la terreur. La meilleure réponse au terrorisme, c’est de vivre », écrit une Algérienne depuis l’étranger.

L’Algérie a expérimenté « dans sa chair » ce que vit Paris depuis le début de l’année, résume un ancien ministre à MEE : « Nous avons été une des premières nations confrontées au terrorisme de masse. Nous avions 35 000 hommes armés rien que dans les grandes villes du nord du pays ! Nous ressentons le drame de façon très personnelle parce que l’épicentre de cette guerre, c’était nous. Nous avons été les premiers à combattre et à vaincre une guérilla islamiste de ce type. Depuis, elle s’est propagée et aucun Etat n’arrive à prendre le dessus. »