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Algérie : accusés de « chantage », des journalistes et bloggeurs se retrouvent en prison

L’opinion publique s’inquiète face à une série d’arrestations visant des journalistes et des personnalités qui seraient impliqués dans des affaires de « chantage » via le web
C'est la gendarmerie et sa section de lutte contre la cybercriminalité qui ont mené les enquêtes (AFP)

Les journalistes et éditeurs algériens de presse électronique Abderrahmane Semmar, Adlène Mellah et Merouane Boudiab ont été arrêtés entre les 22 et 24 octobre et présentés devant la justice. 

Adlène Mellah, directeur des sites d’information Algérie Direct et Dzair Presse, a été inculpé « d’outrage aux institutions », « enregistrement ou prise de vue sans autorisation ou consentement » et « atteinte à la vie privée », puis incarcéré, a indiqué à l’AFP son avocat MAdelghani Badi. 

Il est visé par des plaintes émises par Anis Rahmani, PDG d’Ennahar, groupe média pro-pouvoir et conservateur, par le wali (préfet) d’Alger Abdelkader Zoukh et par le PDG du conglomérat algérien d’électronique et électroménager Condor, Abderrahmane Benhamadi, précise l’AFP. 

Adlène Mellah a été déféré avec un ancien footballeur, un comédien et le frère d’Amir.dz, un cyberactiviste basé à l’étranger qui dénonce sur sa page Facebook aux deux millions d’abonnés les supposées turpitudes de certains dirigeants algériens et que ses détracteurs accusent de se livrer au chantage.

En parallèle, la gendarmerie algérienne a annoncé avoir démantelé un réseau utilisant les « réseaux sociaux et Internet à des fins criminelles ».

L’enquête porte sur des faits de chantage, publication de photos dégradantes sur Facebook, émission de fausse monnaie, diffusion de données personnelles obtenues illégalement, atteinte à la vie privée et diffamation, précise la gendarmerie, qui n’a pas divulgué l’identité des personnes arrêtées.

Plainte du groupe média Ennahar

M. Rahmani et Ennahar TV sont, depuis plusieurs semaines, l’une des cibles privilégiées d’Amir.dz, qui dénonce leurs liens présumés avec certains dirigeants algériens et qui affirme que le père du patron de presse aurait été un harki durant la guerre d’Indépendance algérienne.

De leur côté Abdou Semmar et Merouane Boudiab, respectivement rédacteur en chef et journaliste du site d’information Algérie Part, placés la semaine dernière en garde à vue, ont été inculpés de « diffamation » à l’encontre d’Ennahar, sur plainte de M. Rahmani, a indiqué à l’AFP leur avocat, MeAmine Sidhom.

« Nous ne connaissons pas exactement l’article » visé par la plainte « car nous n’avons pas encore obtenu copie du dossier », a-t-il expliqué. Algérie Part a récemment relayé des accusations lancées contre M. Rahmani par Amir.dz, a constaté l’AFP. La diffamation est passible de deux à six mois de prison, selon le code pénal algérien.

« La Constitution algérienne consacre la liberté de la presse depuis 2016 avec la suppression, notamment, de la peine d’emprisonnement pour délit de presse »

- Syndicat national des jouranlistes algériens

« Abdou Semmar, Merouane Boudiab et Adlène Mellah, journalistes, éditeurs de presse électronique basés en Algérie, ont été traités comme de grands délinquants dans une procédure d’urgence à charge dont les motivations, en l’absence de communication de la justice, sont aussi confuses que douteuses », a dénoncé le Syndicat algérien des éditeurs de la presse électronique le 28 octobre dernier.

De son côté, Souhaieb Khayati, directeur du bureau Afrique du Nord de Reporters sans frontières, a déclaré qu’« aucun journaliste ne devrait se retrouver en prison pour des faits de diffamation ». 

Le Syndicat national des journalistes algériens a, pour sa part, réagi en rappelant que « la Constitution algérienne consacre la liberté de la presse depuis 2016 avec la suppression, notamment, de la peine d’emprisonnement pour délit de presse ».

Journalistes ou pas journalistes ?

De son côté, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) a dénoncé les procédés des médias du groupe Ennahar diffusant en boucle les images des arrestations. « Certains écrits, paroles ou images montrant sciemment des journalistes ou d’autres personnes menottées alors que l’affaire est en cours d’enquête préliminaire ou d’instruction judiciaire (censées être secrètes) condamnent ces personnes devant l’opinion publique avant même d’être jugées par un tribunal. » 

« Plusieurs médias, audiovisuels ou écrits, et même des sites, font dans le chantage des entreprises »

- Un journaliste à Alger

Ces reproches sont balayés par Anis Rahmani, le patron du groupe média Ennahar, qui évoque un « réseau de cybercriminalité » et de « chantage ». 

« Certains me disent que ceux qui sont en prison ne sont pas journalistes. Moi, je dis qu’Abdou Semmar, Merouane Boudiab et Adlène Mellah sont des journalistes », insiste sur El Watan Amine Sidhoum, avocat. « Ils sont en prison pour leurs écrits. Les chefs d’inculpation retenus contre eux sont, entre autres, ‘’la diffamation’’, ‘’l’atteinte à la vie privée des gens’’ et ‘’menaces’’. On ne peut pas dire qu’ils sont poursuivis pour d’autres délits que ceux liés à la presse, du moins d’après ce que j’ai dans le dossier. »

À LIRE ► Algérie : mort d’un journaliste condamné à deux ans de prison pour « outrage » au président

Inquiet, l’écrivain et journaliste Kamel Daoud écrit dans Le Quotidien d’Oran : « Désormais, chacun est, d’une manière ou d’une autre, le prochain désigné à être filmé menotté, à être diffamé, à être jugé par un caméraman ou une page Facebook. Il y a une peur, comme durant les années 90, de ce retour de la terreur en Algérie et des instruments de la terreur ».

Entre temps, la santé du journaliste-fixeur Saïd Chitour, en détention provisoire depuis près de 500 jour pour une affaire « d’espionnage », ne cesse de se détériorer selon ses proches. Le lundi 29 octobre, il a été transféré à l’hôpital pour une intervention urgente. Sa famille réclame sa libération. En vain.

« L’absence d’une véritable solidarité dans la profession nous a beaucoup fragilisés », regrette auprès de MEE le directeur d’un quotidien algérois, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat. 

Précarité juridique

D’autres professionnels des médias à Alger pointent « les amalgames » entre journalisme d’investigation et chantage contre des entreprises. « Plusieurs médias, audiovisuels ou écrits, et même des sites, font dans le chantage des entreprises. Il y a même eu des plaintes à ce sujet », affirme à MEE un journaliste qui a lui aussi requis l’anonymat. 

Une source officielle a également soutenu cette dernière thèse, évoquant des « dépassements » de l’éthique journalistique et des « atteintes » à l’honneur de plusieurs personnes. 

Mais ces « dérives » auraient-elles pu exister si l’État avait réellement encadré, sans l’étouffer, l’exercice des médias sur le web ?, se demandent certains.

« Il y a ce sentiment de peur qui se généralise. Comme une chape de plomb qui se met en place le temps de traverser ces histoires de cinquième mandat »

- Une militante de l’opposition

Les éditeurs de médias électroniques avaient alerté sur la précarité juridique dont souffre le secteur et avaient notamment demandé, en mai dernier, que « soient appliquées pour les journalistes professionnels des médias électroniques les dispositions légales en cours pour le reste de la presse, notamment celles qui excluent le recours à la détention dans les affaires de délit de presse ».

« Il y a ce sentiment de peur qui se généralise », confie une militante de l’opposition à MEE. « Comme une chape de plomb qui se met en place le temps de traverser ces histoires de cinquième mandat ». Cette semaine, le Front de libération nationale (FLN) a déclaré que son président, Abdelaziz Bouteflika, était son candidat pour la prochaine présidentielle.