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Algérie : la déclaration de François Hollande pour les harkis est « électoraliste »

En Algérie, des associations de la société civile et des politiques considèrent que si la France reconnaît sa responsabilité dans l’abandon des harkis, elle doit aussi reconnaître les crimes de la colonisation
François Hollande lors de la journée nationale d'hommage aux harkis (Élysée)
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« Il existe en France un lobby néocolonialiste puissant qui influe sur les élections. C’est la raison pour laquelle le sujet des harkis comme celui de l’immigration est régulièrement instrumentalisé. Mais tout le monde sait que les harkis ont choisi leur camp, celui de la France, et que cette dernière les a sciemment laissés en Algérie où ils ont subi des exactions. » Pour Abdelhamid Salakdji, le président de la Fondation du 8 mai 1945 (située à Sétif, dans l’est algérien), contacté par Middle East Eye, la déclaration de François Hollande, ce dimanche, n'est qu'une « manœuvre électoraliste ». 

À l'occasion de la journée nationale d'hommage aux harkis, le président français a « reconnu » la responsabilité de la France « dans l'abandon des harkis », ces anciens supplétifs algériens enrôlés aux côtés de la France pendant la guerre d’indépendance (1956-1962).

Il est très compliqué d’avancer des chiffres précis mais selon les autorités algériennes, ils seraient environ 130 000 à être restés en Algérie en 1962, où ils ont été exposés avec leurs familles à de sanglantes représailles. Et selon les historiens, ils seraient environ 75 000 à avoir été accueillis en France (25 000 rapatriés par l’armée, les autres via des filières officieuses). Depuis, avec les descendants, leur communauté en France est évaluée à 500 000 personnes.   

« Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l'abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d'accueil inhumaines de ceux transférés en France », a déclaré François Hollande, applaudi par les représentants des harkis présents dans l'assistance. « La France a manqué à sa promesse, elle a tourné le dos à des familles qui étaient pourtant françaises », a également déploré le chef de l’État français.

Jeudi, l’Association harkis et droits de l’homme (AHDH) s’était interrogée sur sa page Facebook : « Le 25 septembre 2016 sera la dernière journée nationale d’hommage aux harkis du quinquennat de François Hollande. À cette occasion, le président de la République, restera t-il toujours amnésique sur sa promesse du 5 avril 2012 où il s’engageait à reconnaître publiquement la responsabilité des gouvernements français dans l’abandon des harkis, le massacre de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil des familles transférées dans les camps en France ? Mieux encore, aura-t-il, au moins, la décence d’assister à cette journée d’hommage ? Ce qui n’était pas le cas les années précédentes. »

Pour l’anthropologue et chercheuse à l’Université d’Aix-Marseille, Giulia Fabbiano, dont le livre Héritier 1962. Harkis et immigrés algériens à l’épreuve des appartenances nationales est sorti en septembre, François Hollande « a effectivement tenu ses promesses de campagne de 2012 en utilisant les mêmes expressions ». « Pour la communauté harkie, qui réclame cette reconnaissance depuis au moins trente ans, c’est une déclaration importante, explique-t-elle à MEE. Car ils considèrent que s’ils ont été victimes de massacres, c’est suite à l'abandon de la France. » 

Pollution des radiations nucléaires

François Hollande n’est toutefois pas le premier président à parler d’« abandon ».

En avril 2012, Nicolas Sarkozy, lorsqu'il était encore chef de l’État, huit jours avant le premier tour de l'élection présidentielle, s’était aussi emparé du sujet. « La France se devait de protéger les harkis de l'histoire, elle ne l'a pas fait. La France porte cette responsabilité devant l'histoire, c'est cette responsabilité que je suis venu reconnaître ici […] La France doit, comme elle l'a toujours fait, regarder son histoire en face et assumer les erreurs qu'elle a pu commettre. En l'occurrence, rien ne peut expliquer, rien ne peut excuser l'abandon de ceux qui avaient fait le choix de la France. »

Avant lui, en 2001, Jacques Chirac avait aussi déjà parlé d’« abandon ». « Nous devons hommage et fidélité aux combattants qui ont lutté, et parfois donné leur vie pour la France. Harkis, moghaznis, tirailleurs, spahis, membres des forces régulières ou des forces supplétives, des groupes mobiles de sécurité, des groupes d'autodéfense et des sections administratives spécialisées : ils sont plus de 200 000 à avoir pris les armes pour la République et pour la France, pour défendre leurs terres et pour protéger leurs familles, avait déclaré l’ex-président français le 25 septembre 2001. La République ne laissera pas l'injure raviver les douleurs du passé. Elle ne laissera pas l'abandon s'ajouter au sacrifice. »

« Effets néfastes de la colonisation »

En Algérie, où certaines associations de la société civile et certaines personnalités politiques réclament depuis des années « une reconnaissance des crimes de la colonisation », cette déclaration de François Hollande s'inscrit dans la perspective de la prochaine élection présidentielle de 2017 et ne sert en réalité qu'à « récolter un maximum de voix parmi les plus extrêmes », explique Aïssi Kassa, membre du Front de libération nationale (FLN, parti politique au pouvoir).

« C’est aussi la raison pour laquelle la France n’a jamais reconnu ses crimes en Algérie, poursuit Abdehamid Salakdji. La visite de Jean-Marc Todeschini [secrétaire d'État auprès du ministre de la Défense, chargé des Anciens combattants et de la Mémoire] à Sétif en avril 2015 [première visite d’un responsable français à l’occasion du 70e anniversaire des massacres commis par la France coloniale qui ont fait 8000 morts selon les historiens, 45 000 selon les autorités algériennes] n’est pas suffisante ! La France n’a toujours pas reconnu la pollution des radiations nucléaires, ni les enfumades de Mostaganem, ni les fours à chaux de Guelma ! ». 

En effet, entre 1960 et 1966, la France a mené dix-sept essais nucléaires dans le désert algérien (à Reggane et à In Ecker). Les enfumades de Mostaganem font référence à l'assassinat de plusieurs centaines de membres de la tribu des Ouled Riah, asphyxiés dans la grotte où ils étaient enfermés, par le colonel français Pélissier en juin 1845. Enfin, les fours à chaux rappellent les massacres de mai 1945 dans l'est de l'Algérie. Des miliciens français y faisaient disparaître les corps des nationalistes algériens qui avaient manifesté pour réclamer plus de droits.

Ces derniers jours en France, plusieurs candidats à la primaire de la droite pour l'élection présidentielle 2017, avaient évoqué ce thème sensible, donnant à cette journée annuelle d'hommage aux harkis des allures de pré-campagne électorale.    

« Le drame des harkis est celui de toute la France [...] Une tâche de sang indélébile reste sur notre drapeau », a notamment lancé samedi Nicolas Sarkozy, lors d'un meeting électoral. 

« C'est un problème franco-français souligne Aïssi Kassa à MEE. Pour nous, la question des harkis a été réglée à l'indépendance, en 1962. Cela fait longtemps que la France a pris fait et cause pour les harkis, le jour où ils ont fait le choix abject de se ranger du côté de leur maître. Ils ne sont qu'une séquelle, un des nombreux effets néfastes de la colonisation, qui pour nous, reste un problème. »

C'est aussi l'avis d'Ahmed Chenna, président de la commission algérienne pour la criminalisation de la colonisation et président de l’Académie de la société civile, qui ne comprend pas pourquoi « la France reconnaît les droits des harkis, mais pas ceux des vraies victimes : les 7 millions d’Algériens tués entre 1830 et 1962 ! »

« Nous n’avons rien contre la France, un peuple ami et voisin mais nous somme contre cet esprit colonialiste qui règne encore aujourd’hui en France, affirme-t-il à MEE. C'est pourquoi nous demandons à nouveau à la France de reconnaître ses crimes en Algérie. »