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Amel Grami : « Il y a une spécificité des Tunisiennes qui choisissent le djihad »

Que s’est-il passé dans la tête de la kamikaze le 29 octobre 2018 à Tunis ? L’islamologue tunisienne, spécialiste de la radicalisation des femmes, tente d’apporter des éléments de réponse
Le lundi 29 octobre 2018, une jeune femme de 30 ans fait exploser une bombe artisanale dans un sac dans le centre de Tunis, faisant 26 blessés (AFP)

Lundi 29 octobre 2018. Une jeune femme de 30 ans originaire de la région de Mahdia, à 200 kilomètres de Tunis, fait exploser une bombe artisanale dans un sac dans le centre de Tunis, faisant 26 blessés. Selon le ministère de l’Intérieur, des explosifs ont été saisis au domicile de la jeune femme, qui aurait aussi prêté allégeance au groupe État islamique (EI) un peu avant de commettre l’attentat.

Dans Les femmes et le terrorisme : études de genre, un livre publié en 2017 avec la journaliste Monia Arfaoui, l’islamologue spécialiste en droit des femmes et genre, Amel Grami, analyse l’engagement des femmes dans des actes terroristes ou des zones de combat, sur la base d’entretiens avec des femmes radicalisées, des femmes en charge du recrutement, mais aussi des mères de combattants partis en Syrie ou en Irak.

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Elle y souligne également combien l’approche par le genre a souvent été ignorée dans les débats autour de l’islamisme armé et de la radicalisation alors même que les femmes ont souvent joué un rôle important : Abou Moussab al-Zarqaoui avait, dès 2003, poussé les femmes à mener des attentats-suicides. L'EI a, en 2014, créé une milice féminine, la brigade al-Khansaa. C’est aussi une femme qui dirigeait la cellule de communication du groupe tunisien Ansar Charia.

La Tunisie est l’un des pays qui a envoyé le plus de combattants dans les zones de conflit (Irak, Syrie et Libye) après la révolution. Les chiffres varient entre 5 000 et 6 000 Tunisiens à l’étranger.

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En 2016-2017, le ministère de l’Intérieur avait commencé à aborder la question de l’avenir des combattants islamistes armés revenus en Tunisie, estimant à l’époque qu’ils devaient être environ 800. Mais après plusieurs manifestations contre leur retour, le débat avait été enterré. 

En juillet 2018, la mort de neuf gardes nationaux dans une embuscade à la frontière tuniso-algérienne a montré que la menace était toujours présente, les forces de l’ordre étant particulièrement ciblées. Les cellules armées, certes affaiblies par la lutte menée par les autorités depuis 2015, restent toutefois opérationnelles comme l’a prouvé l’attentat du 29 octobre. 

La police scientifique inspecte les lieux après l’attentat kamikaze perpétré en plein centre de Tunis, le lundi 29 octobre (AFP)

Middle East Eye : L’attentat du lundi 29 octobre était le premier mené par une femme en Tunisie. Pouvait-on s’attendre à cela ? 

Amel Grami : Quand on regarde le développement et la stratégie des groupes djihadistes en Tunisie, les femmes sont bien présentes. La participation d’une femme dans une action terroriste n’est donc pas surprenante. 

Ceci dit, ce n’est pas propre à la Tunisie : en 2016, au Maroc, le ministère de l’Intérieur a démantelé un groupe de dix femmes dont sept mineures qui s’apprêtaient à commettre un attentat. 

La femme reste un outil pour les organisations terroristes : elle ne joue pas forcément un rôle toujours direct mais on voit qu’elle peut être présente dès les premiers pas vers la radicalisation. Notamment quand elle recrute sur internet. 

Au cours de mes recherches, j’ai constaté qu’il y a une véritable stratégie sur la façon dont les femmes présentent les arguments religieux pour recruter d’autres femmes. Celles qui recrutent occupent une certaine place au sein des organisations, tandis que celles qui n’ont pas ce talent sont cantonnées à des missions opérationnelles, par exemple, devenir kamikaze.

« Cette attaque est un message : les réseaux sont bien actifs en Tunisie et ils peuvent agir à tout moment. Je pense que cette tentative n’est pas la dernière et qu’il faut rester vigilant »

MEE L’attentat-suicide du 29 octobre n’a pas été revendiqué. Le ministère de l’Intérieur a déclaré de son côté que la kamikaze avait fait allégeance au groupe État islamique. Pensez-vous que c’était un acte isolé ou qu’elle a agi via un réseau bien installé ? 

AG : Je pense que son acte est surtout un avertissement des réseaux djihadistes qui n’ont pas forcément voulu donner trop d’ampleur à l’acte terroriste. Il s’agissait d’attirer l’attention du ministère de l’Intérieur, des policiers, et de toucher un symbole : l’avenue Habib Bourguiba. 

Cet attaque est un message : les réseaux sont bien actifs en Tunisie et ils peuvent agir à tout moment. Je pense que cette tentative n’est pas la dernière et qu’il faut rester vigilant. 

Il y a un autre élément à prendre en compte, celui de la révolte et du chômage des jeunes. Les femmes sont plus touchées par le chômage que les hommes – 12,5 % pour les hommes contre 22,8 % chez les femmes en 2018 selon l’Institut national de la statistique. 

On constate aussi que sur les bateaux de migrants clandestins, les femmes sont plus présentes qu’avant. Elles partent même souvent avec leurs enfants. Il y a donc une détresse de la jeunesse et des femmes que nous ne pouvons pas nier. Même si sur le terrain, Daech s’est retiré et s’est affaibli en Syrie, à mon avis, l’utopie du califat est toujours vivante chez certains Tunisiens et elle reste pertinente pour certains jeunes. 

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MEE Le profil de la kamikaze, solitaire, assez isolée dans sa famille, correspond-il aux profils que vous avez étudiés pour votre livre ? 

AG : De ce que j’ai pu noter dans le témoignage de sa mère, elle présente plusieurs symptômes de la radicalisation, notamment l’isolement face à sa famille et son entourage. Elle se retrouve seule sur internet et sur la oumma [communauté] virtuelle, comme beaucoup d’autres. Elle n’a pas fini ses études et manque donc d’alternatives pour améliorer sa condition et trouver du travail. 

MEE Cela fait plus de deux ans que vous avez commencé votre recherche sur les femmes islamistes armées. Diriez-vous que le phénomène de la radicalisation féminine a été sous-estimé en Tunisie ? 

AG : Non, car on a vu de nombreuses vidéos de propagande circuler avec des femmes. Mais le ministère de l’Intérieur tunisien reste assez machiste dans ses représentations sociales et religieuses de la femme. 

Notre société reste traditionnelle et conservatrice et les forces de l’ordre reflètent aussi cette vision. Peut-être que pour eux, la femme reste encore un symbole de paix, de cohésion, ou de médiation. Ils ont tendance à nier ce développement de la radicalisation au féminin. 

Les chercheurs et sociologues qui ont étudié la question terroriste et la radicalisation ont souvent aussi mis de côté les femmes dans la recherche, surtout dans les travaux faits en langue arabe. 

Le phénomène de la radicalisation féminine n’a pas été sous-estimé. Mais le ministère de l’Intérieur tunisien reste assez machiste dans ses représentations sociales et religieuses de la femme

MEE Autant le profil et l’identité de la kamikaze ont été médiatisés très rapidement, autant il ne semble pas y avoir de suivi sur son mode opératoire et les groupes auxquels elle a pu s’identifier. Pourquoi ? 

AG : En Tunisie, il faut que tout rentre dans l’ordre rapidement. Regardez les médias égyptiens : la notion d’alerte est omniprésente à la télévision égyptienne, tout comme les spots télévisés pour la protection contre la radicalisation. Il y a également des débats et des émissions sur le sujet pour travailler sur la prévention. Alors que les médias tunisiens restent attachés à l’idée du scoop mais pas forcément à un suivi ou une enquête. La notion de prévention n’existe pas vraiment chez nous. 

Cela reflète aussi le travail de prévention fait dans les ministères, qui n’est pas vraiment intersectoriel. Chaque ministère travaille à sa manière sur la prévention de la radicalisation, sans communication. 

Le ministère de la femme a mis au point de nombreux programmes, le ministère des affaires religieuses aussi, mais il y a toujours un fossé entre ce qu’ils font et les prêches du vendredi, pas vraiment en adéquation avec le discours officiel contre la radicalisation. Du côté de la société civile et des universités en revanche, il y a une demande pragmatique sur la façon d’agir pour contrer le phénomène. 

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MEE Vous écrivez que le phénomène de la radicalisation féminine n’est pas nouveau. Quand a-t-il commencé ? 

AG : Dès 2011, avec les manifestations de femmes en niqab sur l’avenue Habib Bourguiba, suivies par l’affaire de l’interdiction du port du niqab à l’Université de La Manouba. C’était la première fois que l’on voyait cela en Tunisie. À ce moment-là, des vidéos circulaient dans lesquelles des femmes parlaient aussi de l’application de la charia. Il y avait une dynamique qui allait à l’encontre de cette image de la femme tunisienne sécularisée, moderne, féministe etc…

J’ai pris conscience que cette homogénéité autour de la femme tunisienne n’était pas partagée par tous. J’ai voulu suivre ce cheminement du déclin des valeurs que nous partagions nous, en tant que femmes tunisiennes. Il y avait aussi de nombreuses pages Facebook et des blogs de groupes salafistes tunisiens, donc matière à étudier. 

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MEE Que nous apprend l’approche par le genre sur cette question ?

AG : Les femmes qui adhèrent à des groupes armés ne répondent pas du tout aux stéréotypes imposés par la société, qui voit par exemple en elles des femmes soumises. 

Sur internet, parmi les femmes radicalisées, on trouve des poétesses qui font l’éloge de la féminité et du féminisme autrement. Elles ne propagent pas les idées des cheikhs ou d’autres figures masculines, elles s’expriment plutôt sur la façon dont elles imaginent leur vie sous le califat ou l’EI. 

J’ai vu des journalistes qui écrivaient dans les revues djihadistes pour femmes, des femmes qui s’exprimaient sur les fatwas des hommes et qui rejetaient complètement l’interprétation masculine des textes. 

Sur internet, parmi les femmes radicalisées, on trouve des poétesses qui font l’éloge de la féminité et du féminisme autrement

Les femmes radicalisées ne sont pas toujours celles qui aident les djihadistes ou qui veulent jouer un rôle traditionnel de femme au foyer. Certaines veulent un partage égal du pouvoir qui va à l’encontre de l’idée des hommes. 

Chez les nouvelles converties, par exemple, il y a souvent une méconnaissance totale de la religion. Certaines ont rejoint Daech juste pour une histoire d’amour. D’autres, animées par une vision un peu exotique ou orientaliste de l’homme arabe, parce qu’elles étaient attirées par les hommes du Machrek.

Enfin, je pense à certaines Saoudiennes qui ont rejoint la Syrie. Elles ont pris un véritable risque en quittant leurs familles avec leurs enfants pour partir seules vers Bahreïn et puis l’Irak, alors qu’elles vivent dans des sociétés extrêmement patriarcales.

MEE Quelle est la spécificité des Tunisiennes radicalisées dont certaines sont parties sur les zones de combat ?

AG : Le cas tunisien est un paradoxe. Dans les pays du Golfe, les femmes s’arrachent d’un milieu extrêmement conservateur pour aller vers une vie qui, selon elles, leur convient davantage. Le jargon féministe utilisé par Daech leur confère un rôle positif dans l’État du califat et une reconnaissance dans la société. 

À l’inverse, les Tunisiennes radicalisées, notamment celles parties en Syrie, sont des femmes qui avaient déjà certains droits. Mais elles les ont rejetés parce qu’elles veulent être reconnues comme de « vraies musulmanes ». Depuis une dizaine d’années, les chaînes religieuses étrangères affirment que les Tunisiennes ne sont justement pas « de bonnes musulmanes » en raison de toutes les libertés acquises. 

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J’ai étudié les discours des prédicateurs : depuis 2006, le message lancé aux Tunisiennes insiste sur le fait qu’elles ne sont pas dignes d’appartenir au monde musulman car elles vivent dans un pays laïc. 

Il y a aussi celles qui quittent leur famille, parce qu’elles sont victimes de violences, en pensant que les groupes qu’elles rejoignent vont les protéger, c’est une minorité mais elles sont présentes. 

MEE En 2013 et 2015, selon le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Femme, 700 femmes sont parties en Syrie. Le phénomène avait-il une réelle ampleur ?

AG : Lorsque nous avons écrit notre livre [avec Monia Arfaoui], nous n’avons pas eu accès aux prisons, ni aux statistiques réelles sur les départs [le seul document officiel sur les prisonniers islamistes armés est celui du rapport de l’Institut tunisien des hautes études stratégiques (ITES). Il fait état de cinq femmes incarcérées pour terrorisme en Tunisie]. 

Ces « 700 femmes » restent un mystère dans la mesure où nous ne savons toujours pas comment les ministères ont élaboré ces chiffres. Pour ma part, j’ai rencontré des femmes dans les mosquées, dans les bains maures, dans les hôpitaux et aussi lors des enterrements de djihadistes. 

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Elles recrutent beaucoup dans les hôpitaux pendant les heures d’attente, souvent interminables dans les quartiers populaires. Il suffit que vous portiez un hijab et que vous lisiez le Coran pour que l’une d’entre elles vous approche et commence à débattre avec vous. Cela commence comme ça et une fois les femmes convaincues, la conversation se poursuit dans des groupes sur internet. 

MEE Pourquoi avez-vous intégré les mères dans vos recherches ?

AG : J’ai travaillé avec plusieurs associations qui traitent de la résilience pour les familles de terroristes. Ces mères peuvent contribuer à ramener une certaine paix et témoigner pour les jeunes des dangers de la radicalisation. À l’inverse, j’ai aussi pu m’entretenir avec des mères qui, à une époque, encourageaient leurs enfants à partir dans les zones de combats, fières que leurs fils puissent mourir en martyrs.