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Antoine Sfeir, « très libanais mais tellement français ! »

Les réactions s’enchaînent après le décès du journaliste, écrivain, chercheur et politologue Antoine Sfeir, ce 1er octobre à Paris. Qui était-il ? Des proches racontent à Middle East Eye
Antoine Sfeir a été salué comme un des chercheurs les plus pointus sur le Moyen-Orient (AFP)

BEYROUTH - Beaucoup d’émotion et des témoignages de respect : le décès, dans la nuit de dimanche à lundi, du journaliste et politologue franco-libanais Antoine Sfeir, spécialiste du monde arabe et musulman, directeur des Cahiers de l’Orient, revue qu’il a fondée, a suscité une onde de tristesse de Paris à Beyrouth, sa ville natale.

C’est là qu’Antoine Sfeir a vu le jour, un 5 novembre 1948, et qu’il a commencé sa carrière de journaliste, au quotidien francophone L’Orient le Jour. En 1976, un an après le début de la guerre civile au Liban, il est enlevé par une milice palestinienne pro-syrienne, et torturé pendant une semaine. 

C’est alors qu’il s’exile en France, dont il devient citoyen. Christian Chesnot, journaliste à France Inter, proche d’Antoine Sfeir, évoque pour Middle East Eye ce « grand cœur, cet épicurien, ce Levantin dans toute sa splendeur ». En 2009, ils ont coécrit un livre, Orient Occident, le choc ? (Calmann-Lévy). Enlevé en Irak, en 2004, avec George Malbrunot, Christian Chesnot se souvient, alors que les deux hommes se connaissaient encore peu : « Antoine avait été très présent avec ma famille ».

Traduction : « Au revoir Antoine » 

« Il savait raconter le Moyen-Orient. C’était un conteur qui avait du charisme, une voix et une gueule », témoigne encore le journaliste français. Cette voix, ce charisme, Bérénice Murgue-Khattar, chercheuse et ancienne élève d’Antoine Sfeir, en parle aussi : « Il adorait s’exprimer, le contact, les échanges et le débat », mais surtout « vulgariser, être à la portée du plus grand nombre », confie-t-elle à MEE.

Dominique Olivier, auteur et libraire, a organisé en décembre 2014 une conférence avec Antoine Sfeir à Cannes, dans le sud de la France. « Elle s’appelait ‘‘Comprendre le Moyen-Orient’’. Et comme la plupart de ses conférences, elle était suivie d’un débat. C’est ce que les gens appréciaient le plus. Il a répondu à tout le monde, il aimait ça. »

Dominique Olivier se souvient avoir rencontré Antoine Sfeir lors d’un voyage en Iran qu’il organisait, en juin 2014. « Il m’a d’ailleurs avoué que son rêve, c’était d’être libraire ! ».

Éclaireur et humble

« Il avait pris ses distances avec l’actualité chaude il y a quelques années », relève Bérénice Murgue-Khattar, son ancienne élève, pour se concentrer sur ses thématiques phares, le sunnisme et le chiisme, l’impact des religions dans la mosaïque du Proche et Moyen-Orient.

« Il voulait comprendre l’information, la digérer, puis donner son avis. Il voulait du temps mais n’en avait pas, et trouvait cela insupportable », raconte Dominique Olivier. 

Antoine Sfeir collaborait aussi avec de grands groupes industriels. L’un de ses représentants raconte : « Antoine nous apportait un éclairage important pour comprendre les enjeux et les acteurs de cette région. Sans cet éclairage, on aurait mal apprécié ce monde et on aurait fait des erreurs ».

Pendant sa carrière de chercheur, cet « homme sympathique », comme le décrit l’islamologue Ziad Majed, était empreint d’humilité. « Il nous a appris qu’il fallait être humble pour comprendre », témoigne à MEE un industriel français. « Il nous donnait les clés pour entrevoir de façon plus claire ce monde compliqué. »

« Antoine a commencé au Jour en 1968, jusqu’en 1976 et la fusion avec L’Orient en 1971. J’étais son supérieur direct », se souvient Issa Goraieb, éditorialiste à L’Orient Le Jour. « Au début de la guerre, nous avions beaucoup d’envoyés spéciaux qui venaient nous rendre visite pour comprendre les tenants et les aboutissants. Je n’avais pas toujours la patience de les recevoir mais Antoine, oui. Il s’est fait de nombreux amis comme cela, ça l’a aidé lorsqu’il est parti là-bas. » 

Entre deux mondes

« Il travaillait au service international », poursuit Michel Touma, rédacteur en chef au premier quotidien francophone du Liban. « Il était très bon vivant, il voyait la vie du bon côté. Pendant la guerre, il avait des laissez-passer de plusieurs milices, ce qui lui permettait de bouger plus facilement. »

Claude Moniquet, spécialiste du contre-terrorisme et du Moyen-Orient, le présente comme « clairement à cheval entre les deux mondes, très libanais, profondément ‘’chrétien d’Orient’’ avec toutes les blessures que cela peut signifier, mais tellement français ! Il nous manquera… ».