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Après Mossoul : l’adolescent unijambiste qui rêve encore de mourir pour l’État islamique

La bataille de Mossoul est terminée, mais gagner les esprits des enfants endoctrinés pendant les trois années passées sous la domination de l’EI risque d’être une bataille plus difficile encore
Ahmed a indiqué avoir perdu sa jambe il y a trois ans lors d’une frappe aérienne contre un camp d’entraînement de l’EI (MEE/Alessio Romenzi)

Ahmed a 16 ans. Il a le sourire et l’attitude provocante d’un adolescent qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense, même si ce qu’il pense, c’est qu’il aimerait mourir au nom d’Allah.

Jusqu’en mai, Ahmed (un pseudonyme) a vécu dans la partie ouest de Mossoul ; mais il n’était pas un civil cherchant à fuir.

Ahmed a perdu sa jambe il y a trois ans dans une frappe aérienne de la coalition contre un camp d’entraînement de l’État islamique (EI) où lui et d’autres enfants apprenaient à se battre et à mourir.

En dépit de son invalidité, de son arrestation et de sa détention par les services de renseignement irakiens, Ahmed affirme que son désir de mener la mission pour laquelle il a été entraîné demeure intact.

« Le martyre est le but ultime des combattants de l’État islamique ; c’est notre désir, le désir de tout combattant »

- Ahmed, enfant soldat de l’EI

« Le martyre est le but ultime des combattants de l’État islamique ; c’est notre désir, le désir de tout combattant », a assuré Ahmed, parlant à MEE en présence d’un agent de renseignement irakien dans un lieu sûr à Qayyarah, une ville au sud de Mossoul.

« C’est un niveau qu’aucun homme sur terre ne peut atteindre à moins de combattre avec Daech. Chaque soldat désire le martyre, le rang le plus élevé parmi les combattants est celui du martyr. »

Ahmed est l’un des nombreux mineurs arrêtés par les forces de sécurité irakiennes depuis le début de l’offensive pour libérer Mossoul.

Bon nombre d’entre eux sont désormais en prison à Bagdad ou à Erbil, au Kurdistan irakien, mais certains se trouvent encore à Qayyarah, où ils sont cachés en lieu sûr par des agents de renseignement irakiens qui les interrogent ou les utilisent comme informateurs, craignant que des cellules dormantes de l’EI ne soient encore présentes à Mossoul et ne planifient des représailles.

« Beaucoup de ces gamins ont des contacts actifs avec des cellules dormantes qui sont loin d’être éliminées. En effet, elles sont actives et vont devenir plus dangereuses dans les mois à venir », a déclaré Fasi, l’agent de renseignement, à MEE.

« Le début de la guerre »

Le père d’Ahmed était un soldat de l’armée irakienne tué il y a trois ans par l’EI, a rapporté Fasi.

« En dépit de cela, Ahmed, son fils aîné, a rejoint leurs rangs. Ce gars n’est pas qu’une source de renseignements pour nous. Nous devons découvrir ce qu’il va se passer à l’avenir et ce à quoi les habitants de Mossoul devront faire face. »

Ahmed représente les « racines profondes » de l’EI, a-t-il ajouté. « Il nous rappelle que reprendre Mossoul n’est pas une fin, mais seulement le début de la guerre. »

Ahmed a rapporté que la perte de sa jambe signifiait qu’il était ignoré pour les « missions de martyre » (MEE/Alessio Romenzi)

Fasi est encore jeune, au début de la trentaine, mais il a les yeux fatigués de quelqu’un qui travaille jour et nuit.

Lorsqu’il nous a escortés vers le lieu sûr où nous pourrions rencontrer Ahmed, Fasi a expliqué qu’il veillait depuis 30 heures déjà et venait d’orchestrer l’arrestation de l’épouse d’un dirigeant de haut rang de l’EI.

« Une source nous a informés qu’elle vivait à l’est de Mossoul avec ses cinq enfants. Personne n’était parvenu à l’arrêter, mais j’ai réussi. Et soyez assurés qu’elle restera là pendant longtemps. Elle n’est pas innocente », a raconté Fasi.

« La véritable guerre commence maintenant »

– Fasi, agent de renseignement irakien

La fonction d’agent de renseignement ressemble davantage à une mission qu’à un travail, a-t-il estimé.

Fasi est né dans un village près de Hawija, dans le gouvernorat de Kirkouk, une place forte de l’EI et l’une des dernières régions d’Irak reprise aux militants.

« L’EI n’est pas né en 2014 », a déclaré Fasi, sirotant son café en se remémorant l’influence exercée sur ses pairs par Abou al-Zarqawi, le fondateur d’al-Qaïda en Irak, tué en 2006 au cours d’une frappe aérienne américaine.

« Dans mon village, il y avait deux possibilités : se radicaliser ou choisir de se sauver. J’ai choisi les livres. J’ai lu et étudié », a-t-il expliqué.

« C’est pourquoi je pense que la véritable guerre commence maintenant. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de travailler sur les plus jeunes, et pour cela, je décide des conditions de leur détention, de leurs interrogatoires et du lieu où il est plus utile qu’ils soient placés. »

« Ils m’ont simplement coupé la jambe »

Lorsque nous sommes arrivés à Qayyarah, Ahmed était assis dans un canapé à regarder un film américain, la béquille dont il se sert pour marcher posée sur une chaise à côté de lui.

« Des centaines d’enfants ont été tués. Ils m’ont simplement coupé la jambe », a-t-il déclaré, au souvenir de la frappe aérienne de la coalition qui a fait de lui un amputé il y a trois ans.

MEE n’est pas en mesure de corroborer les détails du récit d’Ahmed. Toutefois, la campagne aérienne menée par les États-Unis a été tenue responsable de centaines de morts à Mossoul.

« Pour participer à une mission de martyre, il fallait attendre son tour, et souvent, il y avait des centaines de combattants en attente »

- Ahmed, enfant soldat de l’EI

La frappe aérienne est survenue quelques semaines après son sermon d’allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de l’EI, à l’âge de seulement 13 ans.

« Nos familles ne savaient rien, nous avons décidé d’y aller de notre plein gré, j’ai décidé avec mes plus proches amis de rejoindre l’EI. Nous étions le centre du monde, la capitale du califat, nous le savions à l’époque, comme nous le savons aujourd’hui », a raconté Ahmed.

Lorsque le camp d’entraînement a été touché, un haut-commandant a rassemblé les survivants, leur expliquant qu’il était temps de viser les villes européennes en représailles.

« Ils ont tué nos enfants, nous tuerons les leurs. Nous irons chez eux. Nous détruirons leurs vies », leur a-t-il affirmé, selon Ahmed, la voix pleine de colère, de ressentiment et de désir de vengeance.

L’EI a utilisé des véhicules blindés pour monter des attaques suicides contre les forces irakiennes à Mossoul (Tom Westcott/MEE)

Ahmed a également évoqué sa frustration par rapport au fait que son infirmité l’a empêché de participer à une « mission de martyre », une attaque suicide dans l’un des véhicules piégés et blindés que l’EI déployait régulièrement contre l’avancée des forces irakiennes.

Avec une seule jambe, a-t-il indiqué, il était toujours ignoré pour les missions recherchées avec les voitures piégées.

« Pour participer à une mission de martyre, il fallait attendre son tour, et souvent, il y avait des centaines de combattants en attente. » Le vœu de chaque martyr est d’avoir un Hummer ou un pick-up Silverado, blindé.

À LIRE : Irak : les enfants soldats de l’EI, toute une génération perdue

« Tout le monde veut les plus gros véhicules parce qu’ils tuent davantage de gens. Et plus le combattant tue de gens, plus il sera récompensé. »

Ceux qui ne pouvaient avoir de véhicule piégé étaient chargés de se faire exploser avec des ceintures d’explosifs.

« Tout le monde veut mourir. Tous les garçons veulent mourir, a affirmé Ahmed. Trois de mes meilleurs amis sont des martyrs. L’un d’eux était le fils du pharmacien, issu d’une famille riche. Il avait 15 ans et il voulait être martyr ; il a beaucoup pleuré lorsque son chef lui a ordonné d’attendre son tour. »

« Un jour, le commandant lui a donné un sac, un sac à dos avec un détonateur, il s’est dirigé vers une base de l’armée irakienne. Il a tué neuf infidèles. Et c’était un bon joueur de foot. Il était très rapide. »

Les combattants étrangers étaient « les plus féroces »

Ahmed a indiqué avoir vu à Mossoul des centaines de combattants étrangers, dont de nombreuses femmes, originaires de pays tels que la France, la Belgique, l’Azerbaïdjan et le Tadjikistan.

« Les femmes étaient armées comme des hommes, elles avaient leurs propres armes. Les hommes et les femmes d’origine étrangère étaient les combattants les plus féroces. Ils sont venus du monde entier pour devenir des martyrs. »

« Nous sommes en nombre suffisant ici, restez en Europe, tuez là-bas. Si vous ne trouvez pas d’armes, prenez des couteaux et tuez-les dans les rues bondées, utilisez des voitures, brûlez leurs maisons. Tuez leurs enfants »

- Un commandant de l'EI

Un jour, son commandant a prononcé un discours public devant plusieurs centaines de combattants étrangers, les exhortant à rentrer chez eux et à persuader leurs amis et leurs proches de rester en Europe parce que l’Europe serait le prochain champ de bataille.

« Nous sommes en nombre suffisant ici, restez en Europe, tuez là-bas. Si vous ne trouvez pas d’armes, prenez des couteaux et tuez-les dans les rues bondées, utilisez des voitures, brûlez leurs maisons. Tuez leurs enfants. »

Ce discours reflétait les propos d’Abou Mohammed al-Adnani, propagandiste en chef de l’EI, qui avait appelé les partisans de l’EI à improviser des attaques dans les pays occidentaux.

Adnani le souhaitait « et nous devions tous faire de notre mieux pour tuer autant de personnes que possible », a déclaré Ahmed.

Une vidéo de propagande de l’EI montre des enfants issus de sa division des « jeunes lions » (capture d’écran)

Fasi écoutait silencieusement les paroles d’Ahmed, tout en prenant des notes et en secouant la tête, tandis qu’Ahmed évoquait son désir d’être un martyr.

Au moins un demi-million d’enfants en Irak ont vécu pendant trois ans sous la domination de l’EI et beaucoup d’entre eux, comme Ahmed, ont été éduqués et endoctrinés selon l’idéologie meurtrière du groupe.

Lorsque nous avons repris la route après l’entretien, Fasi a parlé d’une voix forte de ce que nous avions entendu.

« Il veut vraiment mourir, c’est son désir profond, nous devons travailler sur ce désir de mort. Ces gars ne veulent pas simplement tuer, ils ont un désir profond de mourir et c’est la chose la plus dangereuse que l’EI ait ancrée dans l’esprit de ces petits garçons : ils sont prêts à tout et tout type de violence est normalisé à leurs yeux. »

Zarqaoui, « un héros »

Des questions se posent cependant quant aux procédés et aux conditions de détention des anciens combattants présumés de l’EI.

Lorsque MEE a demandé à Fasi ce qu’il advient des détenus dans les prisons, où il n’y a pas de distinction entre les mineurs et les adultes et où les journalistes ne peuvent pas entrer, il a secoué la tête et n’a pas souhaité répondre.

« Ils n’ont aucune chance, ils ont été élevés au nom de la haine et ils ne peuvent pas changer, donc nous devons les tuer »

- Un jeune soldat de Badoush

« Il n’y a pas de véritables projets de déradicalisation », a-t-il déclaré suite à notre insistance.

Le risque que la détention de centaines d’enfants formés et éduqués par l’EI puisse elle-même alimenter un nouveau cycle de violence à l’avenir constitue l’un des problèmes cruciaux de l’après-guerre.

« Ces garçons citent Zarqaoui comme un héros, comme un exemple à suivre ; au fond de moi, je sais que ces gars sont des victimes, et peut-être deux fois, parce qu’ils ont souvent été forcés par leur propre père, mais je comprends le sentiment de revanche qui anime le peuple de Mossoul », a déclaré Fasi.

Chaque jour, de nouveaux épisodes de représailles touchent également des familles soupçonnées d’être en lien avec l’EI.

Au moins 170 familles ont été déplacées de force par les forces de sécurité irakiennes dans des camps de « réhabilitation » à l’est de Mossoul qu’elles ne peuvent pas quitter, a rapporté Human Rights Watch en juin.

À LIRE : Massacre à Mossoul : « Nous avons tué tout le monde – l’EI, les hommes, les femmes et les enfants »

« Les autorités irakiennes ne devraient pas punir des familles entières à cause des actes commis par leurs proches », a déclaré Lama Fakih, directrice adjointe de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch.

« Ces abus sont des crimes de guerre et sapent les efforts déployés dans le but de promouvoir la réconciliation dans les zones reprises à l’État islamique. »

À Qayyarah, de nombreuses maisons associées à des partisans de l’EI ont été détruites. Certains citoyens ont également dressé une liste de 60 familles menacées de mort si elles ne quittaient pas le village immédiatement.

Les mêmes faits se sont produits à Hamam al-Alil, à 30 kilomètres au sud de Mossoul, où les proches de combattants de l’EI ont vu leur maisons être vandalisées et ont été forcés de partir.

Le sort de nombreux hommes qui ont été arrêtés au cours des dernières semaines de la bataille de Mossoul, lorsque les généraux irakiens considéraient tout individu en âge de combattre qui se trouvait encore dans la ville comme un complice potentiel de l’EI, reste inconnu.

Des bénévoles irakiens nettoient les rues de la vieille ville de Mossoul, en décembre 2017 (AFP)

Néanmoins, dans l’ouest de Mossoul, qui a été complètement détruit et où l’odeur de cadavres en décomposition flotte encore dans l’air, les soldats qui ont affronté les combattants de l’EI éprouvent peu de sympathie pour ceux qui sont portés disparus.

Certains affirment qu’ils aimeraient tous les tuer, quel que soit leur âge.

« Ils n’ont aucune chance, ils ont été élevés au nom de la haine et ils ne peuvent pas changer, donc nous devons les tuer », a déclaré à MEE Ali, un jeune soldat dans la ville de Badoush.

D’autres prient simplement pour ne plus jamais se retrouver face à un jeune garçon avec une ceinture d’explosifs.

« Lorsque j’ai vu un enfant se faire exploser sur la ligne de front, j’ai vomi toute une journée en pensant à mon propre fils », a déclaré un autre soldat.

« Nous ne sommes pas prêts »

À Mossoul, le défi consiste à reconstruire la ville et à réhabiliter une population civile traumatisée par trois années de violence alors même que la menace de nouvelles attaques aléatoires et de tensions sectaires reste élevée.

« Notre victoire contre l’EI à Mossoul ne signifie pas que nous avons détruit ses racines »

– Fasi, agent de renseignement irakien

« Notre victoire contre l’EI à Mossoul ne signifie pas que nous avons détruit ses racines ou élucidé les causes profondes qui l’ont engendré », a déclaré Fasi.

Bien qu’il décrive Ahmed comme « un survivant », Fasi secoue la tête lorsqu’on lui demande quel sera son destin et celui des autres individus dans sa situation.

« L’Irak n’est pas prêt à réintégrer ces gars. Nous ne sommes pas prêts », a-t-il concédé.

Ahmed était quant à lui toujours animé d’un esprit vindicatif, incapable de cacher son manque de remords ou son mépris envers ses ravisseurs.

« Si vous pensez que les idéaux de Daech disparaîtront avec la guerre, vous avez tort », nous a-t-il affirmé avant notre départ.

Selon lui, la perte de Syrte, de Mossoul, de Raqqa ou de toute autre capitale de l’EI qui serait la prochaine à tomber dans son territoire en rétrécissement rapide n’a aucune importance, parce que les idéaux du califat perdureront.

« Ce ne sont que des territoires, a déclaré Ahmed. Nous pouvons les perdre à tout moment. Se débarrasser de nous revient à se débarrasser du Coran : c’est impossible. Nous sommes le peuple du futur, et même si cette guerre est perdue, nous devons continuer pour notre Prophète, le message perdurera jusqu’à la fin du monde. »

Aujourd’hui, Ahmed ne vit plus à Qayyarah.

Après plusieurs semaines d’interrogatoires, Fasi a conclu qu’il ne pouvait plus obtenir d’informations supplémentaires de sa part et l’a donc transféré dans la prison de Bagdad, où la plupart des personnes soupçonnées d’être proches de l’EI sont détenues.

MEE lui a demandé s’il existait dans cette prison des projets qui pouvaient venir en aide à l’adolescent de 16 ans, remettre en question ses opinions et peut-être ouvrir la voie à une réhabilitation future ; Fasi s’est montré sceptique. 

« Il était dangereux, a-t-il répliqué. Il ne changera probablement pas. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.