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Après sept ans d’exil, 40 000 Libyens empêchés de rentrer chez eux

À nouveau menacées par les milices après sept ans d’exil, les familles de Tawarga restent bloquées en plein désert, dans un camp de fortune
Camp pour personnes déplacées de Tawarga, à 260 km à l’est de Tripoli, début février (AFP)

TUNIS – Les milices et les autorités civiles de la ville de Misrata entravent le retour des 40 000 habitants déplacés de la ville de Tawarga : elles ont bloqué l’autoroute principale en faisant brûler des pneus au milieu des voies, tiré des coups de feu et forcé les familles à s’installer dans une sordide ville de tentes, dressées précipitamment le long de la route.

Ce blocus de trois semaines viole l’accord durement négocié par le Gouvernement d’union nationale (GNA) soutenu par les Nations unies, qui contient des dispositions spéciales prévoyant que les habitants de Tawarga retournent en toute sécurité dans leurs maisons, abandonnées ce mois-ci.

« C’est terrible de faire une chose pareille. Mes enfants me demandent tout le temps : pourquoi cela nous est-il arrivé ? Quand pourrons-nous rentrer chez nous ? »

- Mahmoud Shahed al-Ashour, ancien résident de Tawarga

Il s’agit du dernier épisode d’une histoire de sept ans d’intense haine entre deux villes, qui s’affrontent parce qu’elles n’ont pas choisi le même camp lors des premières salves de la guerre civile libyenne.

Stratégiquement située le long de la route de Syrte, ville natale de Mouammar Kadhafi, à 260 km à l’est de Tripoli, Tawarga servait de base aux attaques lancées par les forces soutenues par le dirigeant déchu contre Misrata assiégée, l’une des plus importantes enclaves rebelles pendant la guerre civile de 2011.

Pour légitimer les agissements des combattants visant à interdire aux habitants de Tawarga de rentrer chez eux, le conseil militaire de Misrata – groupe de coordination de milices locales – a publié le 1er février une déclaration dans laquelle il les accuse de ne pas avoir rempli leur part d’un accord négocié en 2016, d’avoir formulé des déclarations hostiles et conspiré avec des milices rivales dans l’est de la Libye – accusations que les habitants de Tawarga nient vigoureusement.

Middle East Eye a contacté le conseil pour recueillir d’autres commentaires, qui, au moment de la publication de cet article, n’avait pas répondu.

Au milieu de ses sept enfants qui discutent bruyamment autour de lui, l’ancien employé du gouvernement, Mahmoud Shahed al-Ashour, est en colère après ce blocus.

Après avoir parcouru 500 km à l’ouest de leur refuge temporaire à Ajdabiya, dans l’espoir de rentrer chez eux, la famille d’Ashour, ainsi qu’environ 200 autres familles, sont restées coincées dans le camp de Qararet al-Qatef, dont les tentes ont poussé comme des champignons le long de l’autoroute poussiéreuse, à une demi-heure des barrages de pneus enflammés.

Près de leur voiture, les Libyens déplacés de Tawarga attendent de rentrer dans la ville, le 1er février 2018 (AFP)

« Au début, j’ai ressenti une immense tristesse », raconte al-Ashour en évoquant le blocus qu’il a vu s’ériger à seulement quatorze kilomètres de la maison familiale abandonnée.

« Maintenant, je suis juste en colère. C’est terrible de faire une chose pareille. Mes enfants me demandent tout le temps : pourquoi cela nous est-il arrivé ? Quand pourrons-nous enfin rentrer chez nous ? »

Sept ans d’exil

Les habitants de Tawarga errent depuis si longtemps que beaucoup d’enfants du camp sont trop jeunes pour avoir gardé le souvenir de leur maison.

Depuis sept ans, les façades de briques roussies par le soleil de leur ville contemplent silencieusement la route, à dix kilomètres au sud de Misrata.

À Misrata, les habitants affirment que leurs voisins de Tawarga engagés dans l’armée nationale ont assiégé leur ville pendant trois mois et perpétré des atrocités contre les habitants. Les locaux ont déclaré aux journalistes que les habitants de Tawarga avaient violé les femmes et castré les hommes qu’ils capturaient.

Ces souvenirs ont suscité une haine farouche parmi les milices de Misrata et, pendant que le pouvoir de Kadhafi s’effondrait cet été-là, ils allaient chèrement le payer.

Emad Ergeha, membre du conseil communal de Tawarga décrit les événements du 11 août 2011, jour du début de leur exil.

« Nous nous y attendions. La nuit précédente, les bombardements ont éclaté partout autour de nous », se souvient-il. « L’électricité a été coupée et les affrontements se sont rapprochés ».

Ce matin-là, une brigade armée de Misrata a déferlé sur la route poussiéreuse pour tout brûler et saccager sur leur passage, et se venger des habitants de Tawarga.

Prévenus de leur approche, les habitants qui restaient ont fait leurs valises en toute hâte et pris la fuite, laissant la ville en grande partie vide, tandis que les combattants en franchissaient les portes.

Dans la pagaille qui s’ensuivit, trois caravanes se sont formées : l’une s’est dirigée vers l’ouest en direction de Tripoli, l’autre vers l’est, et une autre vers le sud, pour se terrer toujours plus loin dans le Sahara.

Ainsi, les habitants de Tawarga ont entamé une odyssée de sept ans de souffrance et d’exil qui les a dispersés dans toute la Libye, dans toute une série de villes et de camps précaires pour personnes déplacées.

Un enfant déplacé de Tawarga dans un camp de réfugiés à Benghazi, en 2014 (AFP)

Selon Hanan Salah, de Human Rights Watch (HRW), les civils ont été abandonnés sans défense et soumis aux contrôles quasi permanents des miliciens de Misrata aux nombreux points de contrôle qui, jusqu’en 2014, se succédaient tout du long de la route de Tripoli, les laissant ainsi à la merci de leurs bourreaux.

Les combattants pénétraient fréquemment dans les camps de personnes déplacées autour de Tripoli, tiraient des coups de fusils en l’air et arrêtaient tous les hommes qui avaient l’air assez âgés pour porter une arme. « Des centaines d’entre eux ont également été détenus arbitrairement, torturés, ou ont simplement disparu alors qu’ils se rendaient à Misrata pour vaquer à leurs affaires », raconte-t-elle.

« Étant donné que Tawarga est devenue inhabitable, les gens devaient, s’ils voulaient se marier ou enterrer quelqu’un, faire l’aller et retour à Misrata, juste pour obtenir la copie d’un extrait d’état civil. Toutes ces obligations quotidiennes sont devenues presque impossibles ».

Un processus de paix inachevé

Alors qu’au niveau local, des efforts de réconciliation entre les deux communautés ont été faits presque immédiatement après l’expulsion, les milices de Misrata nouvellement habilitées n’avaient guère de raisons d’accéder aux requêtes de leurs voisins brisés.

En décembre 2015, la mission d’appui des Nations unies en Libye a réanimé le processus de paix moribond, ce qui a marqué le début d’une phase plus sérieuse des négociations entre toutes les parties, à Tunis. Les longs et laborieux pourparlers visant à faciliter le retour des civils chez eux ont été couronnés par la mission des Nations unies en Libye, qui a réuni les responsables locaux des deux communautés pour tenter de mettre fin aux hostilités.

Après des mois de petits pas, en août 2016, les deux parties ont signé un accord accordant 348 millions de dollars de dommages et intérêts aux résidents des deux villes, ouvrant ainsi la voie d’un retour à Tawarga pour l’année suivante.

Même après la fin des négociations, les milices de Misrata se sont périodiquement manifestées pour réclamer de plus substantielles indemnités financières, retardant de plusieurs mois l’action du gouvernement à Tripoli. Pourtant, en juin 2017, le GNA a enfin ratifié l’accord, et versé les premières sommes du règlement financier, tout en fixant à février la date de ce retour tant attendu.

Mais l’euphorie initiale de la diaspora de Tawarga s’est rapidement dissipée. Des milliers de rapatriés venus de tous les coins de la Libye, qui ont entrepris le 1er février un long et pénible chemin du retour, se sont bientôt heurtés à un blocus hostile en travers de leur chemin, à une douzaine de kilomètres à peine de leur destination. Les rapatriés, contraints de battre hâtivement en retraite, ont refait à l’envers le parcours sur la route qu’ils venaient de parcourir, dressant une ville de tentes pendant la nuit sur un terrain autrefois désert.

Les centaines de familles bloquées dans le camp de Qararat al-Qatef manquent des installations sanitaires les plus élémentaires (MEE/Emad Ergaha)

Les locaux expliquent que Qararat al-Qatef – nom donné à cet agrégat de bâches de fortune – n’est même pas conforme aux exigences les plus basiques d’un camp de déplacés : il n’y a aucune installation sanitaire, pas d’approvisionnement en eau, et deux personnes sont décédées suite à accidents vasculaires cérébraux, probablement liés aux conditions de vie dans le camp.

Hanan Salah confirme que les civils de la région sont laissés sans protection contre une milice armée et se trouvent actuellement à la merci des puissantes forces de Misrata. Elle affirme que si les responsables du GNA, dont le Premier ministre, Fayez el-Sarraj, ont condamné les agissements de ces milices, ils n’ont cependant pris sur le terrain aucune mesure pour protéger les habitants de Tawarga entassés dans les camps.

Pour l’heure, les résidents se retrouvent livrés à eux-mêmes, espérant que quelque chose, qui ne dépend pas d’eux, va changer et mettre fin à la nostalgie de leur ancienne vie – scénario qui, à l’heure actuelle semble bien improbable.

« Rien ne laisse présager une amélioration sensible du sort du peuple de Qararat », relève Hanan Salah. « Au niveau politique, c’est une impasse. Le comité de négociation de Misrata a insisté pour qu’ils se rassoient autour d’une table et renégocient ce qu’ils avaient déjà convenu. Ils sont revenus sur leur engagement ».

Al-Ashour et sa famille, sans se décourager, jurent qu’ils ne bougeront pas tant que les milices ne démantèlent pas leurs barrages et les laissent passer en toute sécurité pour réintégrer la maison qui leur est depuis si longtemps interdite.

« Nous ne sommes bien qu’à Tawarga », revendique-t-il. « Je veux revoir ma ville chérie, retrouver la vie que je menais avant et mettre fin à ces années d’errance. C’est le seul endroit où l’on se sent chez nous. »

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.