Aller au contenu principal

Arabie saoudite : une purge soupçonnée de vouloir « étouffer » l’opposition au prince héritier

Tandis que le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane continue de renforcer son emprise sur le pouvoir, des dizaines de princes, de ministres et d'hommes d'affaires ont été arrêtés lors d'une opération anticorruption qualifiée de « décisive » par les autorités
Les arrestations de samedi renforcent, selon les analyses, l'emprise du prince héritier Mohammed ben Salmane sur la famille régnante et les institutions (Reuters)

Samedi soir, onze princes, quatre ministres et des dizaines d'anciens ministres ont été arrêtés, et les puissants chefs de la Garde nationale saoudienne, une force d'élite intérieure, et de la Marine ont été limogés.

Parmi les personnes arrêtées, le chef de la Marine Abdallah Al-Sultan, le ministre de l'Économie Adel Fakih, le chef de la Garde nationale le prince Mitaeb ben Abdallah un temps considéré comme prétendant au trône, ou encore le prince et milliardaire Al-Walid ben Talal. Cet homme d'affaires de 62 ans, classé parmi les plus importantes fortunes du monde, est le petit-fils de deux figures historiques du monde arabe : le roi Abdelaziz al-Saoud, fondateur de l'Arabie saoudite, et Riad al-Solh, premier chef de gouvernement de l'histoire du Liban. Le magazine Forbes estime que le prince pèse 18,7 milliards de dollars (16,1 milliards d'euros), ce qui le met à la 45e place du dernier classement des fortunes mondiales.

« L'étendue et l'ampleur de ces arrestations semblent être sans précédent dans l'histoire moderne de l’Arabie saoudite » a affirmé à l'AFP Kristian Ulrichsen, spécialiste du Golfe à l'institut Baker de l'université Rice, aux États-Unis.
 
 
Ces arrestations et limogeages sont intervenus quelques heures après la création, par décret royal, d'une commission anticorruption dirigée par le prince héritier et homme fort du royaume ultra-conservateur, Mohammed ben Salmane, 32 ans. L'agence de presse officielle saoudienne SPA a indiqué que le but de la commission était de « préserver l'argent public, punir les personnes corrompues et ceux qui profitent de leur position ». Le conseil des religieux a rapidement réagi sur son compte Twitter en affirmant que la lutte contre la corruption était « aussi importante que le combat contre le terrorisme ».
 
Une source aéroportuaire a par ailleurs indiqué à l'AFP que les forces de sécurité avaient cloué au sol des avions privés à Djeddah, pour empêcher que certaines personnalités quittent le territoire. Plus tard, le ministère de l'Information a annoncé que les comptes bancaires des personnes concernées seraient « gelés » et que tous les biens « résultant de la corruption » seraient « restitués à l'Etat ».

Le roi Salmane ben Abdelaziz le 21 mai 2017 (AFP)

Selon les analystes, Mohammed ben Salmane, qui contrôle les principaux leviers du gouvernement, de la défense à l'économie, chercherait à étouffer les contestations internes – Mitaeb ben Abdallah était un des visages publics de l’opposition au prince héritier – avant tout transfert formel du pouvoir par son père, le roi Salmane, âgé de 81 ans.

En septembre, il avait déjà procédé à une vague d'arrestations de dissidents, dont des religieux influents et des intellectuels qui critiquaient la politique étrangère musclée du jeune prince héritier, notamment au Yémen, ou le boycott du Qatar, ainsi que certaines réformes comme la privatisation d'entreprises publiques et la réduction des subventions de l'État.

En juin, MBS avait également réussi, avec l’aide de son père, à écarter un cousin plus âgé, le prince Mohammed ben Nayef, 58 ans, pourtant puissant ministre de l’Intérieur.

À LIRE : Retour vers le futur : les Saoudiens sur le sentier de la guerre contre les Sahwis

Fin octobre, MBS, issu de la jeune génération princière saoudienne, a promis une Arabie saoudite « modérée », en rupture avec l'image d'un pays longtemps considéré comme l'exportateur du wahhabisme, une version rigoriste de l'islam qui a nourri de nombreux islamistes armés à travers le monde. 

« Nous n'allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d'idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant », avait-il assuré sous les applaudissements des participants à un forum économique baptisé le « Davos dans le désert » qui avait attiré 2 500 décideurs du monde entier.

Un trader saoudien passe des ordres dans la salle des marchés de la Saudi Investment Bank à Riyad (AFP)

Suite à ces arrestations, l'indice Tadawul All-Shares (Tasi), la Bourse la plus importante des pays arabes, était également en baisse, de 1,6 %, une minute seulement après son ouverture.

Le cours de Kingdom Holding Company – société ayant des intérêts notamment dans les géants américains Citigroup et Apple et le parc d'attractions Euro Disney, détenue à 95 % par le prince et milliardaire saoudien Al-Walid ben Talal – a chuté de 9,9 % à l'ouverture dimanche.

Depuis le début de l'année, Kingdom Holding Co a perdu environ 15 % de sa valeur mais la société a annoncé plus tôt dimanche une hausse de ses profits pour le troisième trimestre et les neuf premiers mois de l'année.