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Au sud du Maroc, nomades et sédentaires se disputent des ressources de plus en plus rares

Depuis quelques années, des tensions récurrentes opposent habitants sédentaires et nomades dans le Souss, au sud du Maroc. L’eau et la terre semblent être au cœur du conflit

Dans un contexte de changement climatique, la gestion des terres est devenue un enjeu crucial (AFP)

Bien que leur nombre global ait significativement diminué au Maroc d’après les données du recensement général de la population et de l’habitat de 2014, depuis quelques années, de plus en plus de nomades montent vers le nord, notamment vers la région du Souss. Ils y restent plus longtemps en s’installant parfois sur les terres agricoles des habitants, ce qui ne manque pas de provoquer des tensions, d’autant plus que certains groupes de nomades sont armés.

Le 17 février, des centaines de manifestants ont défilé dans les rues du centre-ville de Rabat, scandant « Imazighen, Imazighen ! » et brandissant une large banderole sur laquelle on pouvait lire : « Non aux dahirs [décrets royaux] et décrets qui approprient les terres des communautés autochtones ! » La manifestation était baptisée « Marche pour la terre » et fait suite à une autre marche, tenue le 25 novembre 2018.

Le 17 février, une manifestation baptisée « Marche pour la terre », a été organisée à Rabat « pour la défense du droit de la population à la terre et à la richesse » (Facebook/Amadalamazigh)

Organisées suite à des appels signés par une coalition d’associations amazighes du sud marocain appelée « Coordination Akal [terre en amazigh] pour la défense du droit de la population à la terre et à la richesse », ces manifestations avaient comme objectif d’exprimer la colère des habitants de cette région face aux « agressions des nomades » et aux « lois coloniales visant la spoliation des terres de [leurs] ancêtres ».

Le principal mot d’ordre était « la préservation des ressources naturelles » contre les nomades que contre le Haut Commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification (HCEFLCD), une institution rattachée au ministère de l’Agriculture.

En effet, les revendications des manifestants portaient sur la gestion des espaces pastoraux, une meilleure répartition des ressources hydriques et des richesses minières et l’annulation des décisions d’expropriation des terres prises par le Haut Commissariat.

Selon de nombreux manifestants venus du Souss, les rapports entre habitants sédentaires et les nomades sont restés sereins pendant de longues décennies durant lesquelles les nomades avaient l’habitude de venir s’installer dans la région. Mais à cette époque, ils arrivaient au cours de périodes de transhumance bien délimitées et occupaient des zones de pâturage tout aussi délimitées.

« Certains nomades sont armés et veulent saisir certaines récoltes de force »

- Driss El Ghazouani, chercheur à l’Observatoire Marrakech de sociologie

Selon Driss El Ghazouani, chercheur à l’Observatoire Marrakech de sociologie, contacté par Middle East Eye, « il s’agit là de zones rurales au sein desquelles l’activité humaine est centrée sur la terre et l’agriculture.

Ainsi, ce qui a conduit aux récents affrontements violents dans la région du Souss, c’est la forte présence de nomades attirés par les terres fertiles pour y faire paître leur bétail, mais aussi pour vendre certains produits agricoles qu'ils voleraient, selon certains témoignages. De plus, certains nomades armés chercheraient à saisir certaines récoltes de force. Les habitants du Souss appellent cela le "pastoralisme sauvage" ».

Selon de nombreux observateurs, en effet, la terre est au cœur du conflit. Pour Ahmed Adghirni, figure du mouvement amazigh au Maroc, « le problème de la terre est central à cause de sa teneur en eau, minéraux et forêts. Les terres sont contrôlés par l’État central [le makhzen] qui en fait une réserve pour les émirs du Golfe et les proches de la famille royale ».

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En avril 2018, un projet de décret sur la création, l’aménagement et la gestion des zones pastorales a été approuvé par le Conseil du gouvernement. Ce projet s’inscrit dans le cadre de la mise en place des dispositions de la loi dite 113.13, relative à la transhumance pastorale, la gestion et l’aménagement des espaces pastoraux. 

Officiellement, ce projet vise à « fixer les conditions et modalités de la création des zones pastorales et à octroyer une aide financière au gouvernement pour réaliser les infrastructures, les équipements et travaux d’aménagement des espaces pastoraux, ainsi qu’à élaborer et exécuter un plan d’urgence au profit des zones pastorales sinistrées ».

Des lois discriminatoires qui remontent à l’époque coloniale

Cependant, les manifestants de Casablanca (novembre 2018) et de Rabat (février 2019) considèrent que ce projet de loi est une simple reconduction de lois discriminatoires qui remontent à l’époque coloniale. Ils affichent ainsi leur refus de ce texte de loi qu’ils n’hésitent pas à associer à la passivité dont sont accusées les autorités dans la gestion du conflit les opposant aux nomades.

Certains voient dans cette passivité une certaine volonté des autorités de pousser au pourrissement afin de mieux faire accepter les nouvelles dispositions.

Par ailleurs, la question autochtone n’est pas absente du débat. D’après certains manifestants, le surpâturage sur les terres agricoles des habitants, l’exploitation des mines, ainsi que la dissémination du sanglier sont toutes des actions entreprises par le makhzen sans aucune concertation avec les habitants autochtones de la région, ce qui accentue leur sentiment de marginalisation.

Aujourd’hui, les espaces pastoraux rétrécissent à cause de périodes de sécheresse récurrentes (AFP)

Ainsi, en plus de l’abolition des « dahirs, lois et décrets coloniaux expropriant les peuples autochtones de leurs terres », la coordination Akal appelle à « l’adoption d’une approche participative dans la législation avec les tribus correspondant à leurs structures socioculturelles ».

Abdessamed Finigue, président de l’association Amur (droit) pour la culture amazighe et les droits de l’homme, insiste auprès de MEE  : « Il y a urgence à adopter une approche participative intégrant les habitants autochtones de la région dans la gestion de leurs terres et des ressources qui y sont enfouies. »

« Il y a urgence à adopter une approche participative intégrant les habitants autochtones de la région dans la gestion de leurs terres »

- Abdessamed Finigue, président de l’association Amur

Selon lui, « il est nécessaire d’abolir les dispositions exclusives héritées de l’époque coloniale au cours de laquelle les habitants autochtones du Souss ont été expropriés de leurs terres. Ces habitants sont en mesure de gérer leurs terres en fonction de leurs intérêts et des considérations environnementales, et ce, comme ils avaient l’habitude de le faire pendant des siècles ».

Aujourd’hui, les espaces pastoraux rétrécissent à cause de périodes de sécheresse récurrentes et la raréfaction des ressources en eau, due essentiellement au réchauffement climatique, exacerbe les tensions entre sédentaires et nomades.

De ce fait, les habitants du Souss entendent avoir leur mot à dire dans la gestion des terres car celle-ci est devenue un enjeu crucial dans un contexte de changement climatique des plus incertains dont le Maroc est loin d’être à l’abri.