Aller au contenu principal

Au Yémen, les femmes entretiennent la machine de guerre dans la bataille pour Ta’izz

Des bénévoles se retrouvent face aux tirs des snipers lorsqu’elles apportent de la nourriture aux combattants de la résistance en première ligne, mais considèrent leur tâche comme un devoir national
Ces femmes ont fait l’objet de critiques acharnées, mais affirment les ignorer afin de se concentrer sur leur tâche (contributeur de MEE)

TA’IZZ, Yémen – Après cinq heures dans l’abri à se cacher des combattants houthis, Naseem al-Odaini, une Yéménite, a finalement pu sortir et rejoindre la sécurité.

Toutefois, elle ne s’était pas retrouvée là par accident. Naseem (27 ans) approvisionne régulièrement le front en nourriture et en eau, aidant les combattants pro-gouvernement à prendre des forces afin de repousser les avances des Houthis.

Après cinq heures dans le tunnel, les combattants de la résistance ont commencé à riposter et nous avons saisi cette opportunité pour fuir

– Naseem al-Odaini

Critiqué par l’establishment religieux et les normes sociales strictes, un groupe de femmes yéménites insiste sur le fait qu’il est de leur devoir de se mettre en danger.

Il y a trois mois, elle a frôlé la mort, explique-t-elle, alors qu’elle apportait des fournitures sur la ligne de front à Thaabat, juste à l’est de Ta’izz, d’où est originaire Naseem.

« Les snipers houthis ont commencé à nous tirer dessus », raconte-t-elle à MEE, « alors nous nous sommes cachées dans un tunnel pendant cinq heures. »

« Nous avions distribué la nourriture aux combattants ».

« Après cinq heures dans le tunnel, les combattants de la résistance ont commencé à riposter lourdement et nous avons saisi cette opportunité pour fuir. »

« Je n’arrivais pas à croire que j’étais parvenue à fuir les snipers houthis », rapporte-t-elle avec fierté.

Naseem al-Odaini est restée à Ta’izz après la fuite de sa famille. Elle considère qu’il est de son devoir de soutenir l’effort de guerre (contributeur de MEE)

Naseem est l’une des cinq femmes qui soutiennent les combattants en première ligne dans le cadre d’un collectif pro-résistance appelé « Love It ».

C’est une activité dangereuse : le Yémen est en guerre depuis le début de l’année 2015, lorsqu’une coalition saoudienne a lancé une campagne militaire contre les rebelles houthis alliés à l’Iran.

Dans la province de Ta’izz, la résistance contre les Houthis se retrouve à se battre aux côtés de la branche locale d’al-Qaïda, AQPA, entre autres.

La guerre a tué au moins 8 000 personnes et a causé des dégâts indicibles aux infrastructures et aux services de santé du pays : une épidémie de choléra a tué 1 500 personnes.

Naseem et les personnes comme elle sont conscientes que leur travail les met en danger, mais c’est un sacrifice qu’elles sont prêtes à faire.

« Je n’arrivais pas à croire que j’étais parvenue à fuir les snipers houthis »

– Naseem al-Odaini

Elles n’ont pas de formation militaire et évitent les treillis au profit de l’habit traditionnel yéménite. Elle dit ne pas voir la nécessité de porter une tenue de camouflage.

« Nous avons choisi ce travail précisément parce que ce n’est pas facile, et si nous ne le faisons pas, personne ne le fera. »

« Parfois, lorsque nous distribuons de la nourriture, les affrontements se rapprochent, alors nous sommes contraintes de nous cacher », a-t-elle déclaré.

« Nous avons vu des blessés près de nous lors de plus d’une mission au front. »

Une vie différente

Naseem est titulaire d’une licence en marketing et a travaillé auprès d’une organisation de santé locale. Quand la guerre a éclaté en 2015, elle a perdu son emploi et, avec quatre autres femmes célibataires, toutes partisanes de la résistance, elles ont mis en place Love It.

Le projet est conçu pour fournir de la nourriture, de l’eau et des fournitures médicales aux combattants et aux civils dans le besoin dans les zones pro-gouvernementales, en donnant la priorité à ceux qui vivent dans les zones de conflit et les combattants en première ligne, indique-t-elle.

« Nous voulons encourager les forces pro-gouvernementales à avancer dans la province, en remontant le moral des combattants », a déclaré Naseem.

Ta’izz, dans le sud-ouest du Yémen, reste assiégée et a été le théâtre de batailles violentes (AFP)

« Nous voulons contribuer à construire un nouveau pays qui respecte et applique l’État de droit. »

La famille de Naseem a fui vers Ibb et Sanaa au début de la guerre, en mai 2015, mais elle était déterminée à rester à Ta’izz avec son frère pour aider comme elle pouvait les habitants, même si c’était dangereux. Elle considère son travail comme une nécessité.

« Après la mort de mon cousin dans un bombardement houthi, ma famille a fui la ville et ma mère était tellement inquiète pour moi que je n’ai pas quitté la ville, mais je ne lui ai pas dit la vérité à propos de mon travail », explique Naseem.

Lorsque Naseem a finalement parlé à sa famille de la nature de son travail, ils se sont d’abord inquiétés de son bien-être, mais y sont finalement devenus favorables et ont commencé à faire des dons à l’initiative.

Le projet dépend du soutien des philanthropes pro-gouvernementaux et les femmes utilisent ensuite l’argent pour acheter des produits sur le marché, puis préparent elles-mêmes les repas chez elles avant de les apporter sur les lignes de front.

À LIRE : L’avortement en temps de guerre : comment les femmes brisent le tabou au Yémen

Reham Badr, également âgée d’une vingtaine d’années, est un autre membre de ce collectif pro-gouvernemental.

Avant le début de la guerre et la perte de son emploi, Reham travaillait avec une organisation d’aide locale à Ta’izz.

Le 23 mars, son frère a été tué au combat lors de la bataille pour le camp d’al-Tashreefat, à l’est de Ta’izz.

Pour elle, l’activisme est le moins qu’elle puisse faire pour soutenir la résistance contre les Houthis.

« Nous devrions participer à la libération de notre ville », affirme-t-elle à MEE. « C’est le moins que l’on puisse donner à notre ville », ajoutant qu’elle s’est habituée à assister à des affrontements lors de ses expéditions en première ligne.

Soutien moral

Outre un soutien tangible, Reham et ses amies pensent que remonter le moral des combattants est encore plus important, ce que les combattants ont confirmé à MEE.

« Les combattantes ne nous fournissent pas uniquement de la nourriture et de l’eau, elles nous remontent aussi le moral », a déclaré un membre des forces pro-gouvernementales de la ville de Ta’izz à MEE.

« Lorsque nous voyons les femmes arriver en première ligne, nous insistons pour leur faire entendre de bonnes nouvelles sur la progression des batailles. »

Il a vu ces militantes sur la plupart des fronts auxquels il a participé autour de Ta’izz et a souligné qu’il y a des hommes qui les aident, mais qu’ils sont sous la direction des femmes.

Reham a confirmé que, parfois, les hommes contribuent à apporter de la nourriture sur le front, mais ils ne sont pas les principaux membres de l’initiative.

« Lorsque nous voyons les femmes en première ligne, nous essayons de les garder en sécurité, en leur conseillant d’éviter les zones dangereuses et de garder la nourriture à l’écart des lignes de front. »

Plusieurs des femmes membres de Love It ont été attirées par cette initiative après avoir perdu des proches dans la guerre (contributeur MEE)

« Je suis surpris de voir des femmes aussi courageuses. »

Ce combattant a été impliqué dans les affrontements il y a trois mois sur le front de Thaabat, au cours desquels Naseem et ses amies ont été contraintes de se cacher des tirs des snipers pendant des heures et a déclaré qu’il a aidé à les mettre en sécurité.

« Lorsque les femmes ont commencé à distribuer la nourriture, les Houthis ont lancé une attaque contre nos positions », se rappelle-t-il.

Nous vivons dans une société conservatrice qui ne peut pas accepter que les femmes fassent un tel travail, il est donc préférable de laisser les hommes s’en charger

– Naef Nouradeen, spécialiste de la société yéménite

« Après plus de cinq heures de riposte contre les snipers, mes camarades ont lancé une forte attaque contre les Houthis, nous avons alors pu emmener les femmes dans un tunnel dans une zone sécurisée. »

Universitaire et spécialiste local en normes sociales au bureau de l’éducation à Ta’izz, Naef Nouradeen explique que si l’implication des femmes sur les lignes de front remonte le moral des combattants, cela va à l’encontre des traditions yéménites.

« Nous vivons dans une société conservatrice qui ne peut pas accepter que les femmes fassent un tel travail, il est donc préférable de laisser les hommes s’en charger », déclare-t-il à MEE.

Il serait préférable, estime-t-il, que les femmes se contentent de faire la cuisine.

Face à la critique

Certains religieux musulmans du coin ont également interdit ce travail de ces femmes, mais les membres de Love It sont heureuses d’ignorer ces fatwas.

Ahmed al-Hanani, l’imam de la mosquée al-Suna à Ta’izz, indique à MEE que l’islam permet aux femmes de protéger leur féminité, leur dignité et leur vertu, et que tous les musulmans doivent suivre les instructions de l’islam.

« L’islam n’est pas contre nature et il est irrationnel de voir des femmes en première ligne, donc cela va à l’encontre de l’islam », explique-t-il.

« Ce travail met les femmes en danger et elles ne peuvent pas faire face aux difficultés de la même manière que les hommes, alors je conseille aux femmes d’abandonner ce travail. »

Des femmes se réunissent à Ta’izz lors du cinquième anniversaire de la chute d’Ali Abdallah Saleh le 11 février 2016 (AFP)

« Je suis contre le travail des femmes en première ligne et je pense que toute personne rationnelle serait d’accord avec moi. »

Ce travail met les femmes en danger et elles ne peuvent pas faire face aux difficultés de la même manière que les hommes, alors je conseille aux femmes d’abandonner ce travail

– Ahmed al-Hanani, imam de la mosquée al-Suna à Ta’izz

Ahmed al-Hanani a déclaré que les gens doivent travailler pour l’amour d’Allah dans leur vie, car cette vie est mortelle, confirmant que l’islam interdit aux femmes de se rendre dans des régions éloignées sans être accompagnées d’un homme.

Naseem dit qu’elle s’est habituée à ces critiques virulentes et elle est maintenant capable de les ignorer, car son objectif est plus important que de répondre à de telles attaques.

« Nous recevons des critiques à l’intérieur du Yémen et à l’étranger, mais nous les ignorons et travaillons normalement comme si nous n’avions rien entendu parce que nous n’avons pas assez de temps pour répondre », ajoute Naseem.

« Nous continuerons notre travail humanitaire jusqu’à la libération de toute la province. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.