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Au Yémen, les plus démunis doivent choisir entre payer l’électricité ou l’école

Hôpitaux, services publics, écoles et autres structures du secteur public ne peuvent plus se permettre de fournir aux Yéménites des services gratuits ou bon marché
De nombreux Yéménites sont contraints de choisir entre électricité, eau ou autres produits de première nécessité (AFP)

TA’IZZ, Yémen – Lorsque le travail de l’épouse d’Ibrahim al-Zazaie, 35 ans, a commencé pour la naissance de leur troisième enfant, il a immédiatement décidé de l’emmener à l’hôpital Khalifa, à 70 km de la ville de Ta’izz.

C’était en plein milieu de la nuit. Zazaie, maçon, a emporté tout l’argent en sa possession – un peu moins de 40 dollars (33 euros) – et ils ont pris la direction de l’hôpital public. C’était loin, mais moins cher que les établissements privés à proximité – du moins le croyait-il.

Après la naissance de leur fils, Ahmed, Zazaie a vendu deux bagues et plusieurs paires de boucles d’oreilles pour payer les honoraires, condition exigée par l’hôpital pour les laisser rentrer chez eux

« Il était environ 1h du matin et il n’y avait pratiquement plus aucun patient dans les couloirs de l’hôpital, alors je n’ai eu aucun mal à emmener mon épouse du taxi à la salle d’accouchement », se souvient Zazaie.

Mais une fois sur place, un médecin russe a refusé de soigner sa femme tant que le couple ne réglait pas les services comptables de l’hôpital (une facture de 20 dollars). Le trajet en taxi à lui seul en avait coûté 28. Zazaie a donc dû trouver l’argent rapidement.

Il a récité une prière, quitté sa femme et est allé chercher chez lui tous ses bijoux. Le lendemain, après la naissance de leur fils, Ahmed, Zazaie a vendu deux bagues et plusieurs paires de boucles d’oreilles pour payer les honoraires, condition exigée par l’hôpital les laisser rentrer chez eux.

Il a finalement payé 123 dollars (102 euros), raconte Zazaie, six fois plus que ce qu’il aurait payé avant la guerre civile qui dévaste le pays depuis 2015 pour un accouchement dans un hôpital public, et aussi cher que dans une clinique privée.

Secteur public en difficulté

Après plus de deux ans de guerre, le secteur public yéménite est en train de s’effondrer.

Avec des budgets suspendus et les salaires des employés versés irrégulièrement, hôpitaux, fournisseurs d’eau et d’électricité, écoles et autres organismes publics ne peuvent plus se permettre d’offrir aux Yéménites des services gratuits ou bon marché, comme par le passé.

Ils exigent donc des honoraires, même pour fournir les prestations les plus élémentaires, contraignant de nombreux Yéménites comme Zazaie – dont plus de 70 % reçoivent déjà de l’aide humanitaire – à dépenser plus d’argent pour obtenir des services élémentaires, ou choisir de ne couvrir que les soins essentiels.

Responsables gouvernementaux et gestionnaires du secteur public reconnaissent la gravité de la situation, mais se retrouvent coincés dans une situation impossible, rendue encore pire par le blocus dirigé par les Saoudiens.

Pharmacie d’un hôpital public à Sanaa (Yémen) en août (Reuters)

« Les nouveaux honoraires ne résolvent pas le problème, mais ils aident à fournir aux hôpitaux les moyens de couvrir les besoins les plus élémentaires pour rester en activité », défend le Dr Abdul Rahim al-Samei, directeur des services de santé à Ta’izz.

Certains hôpitaux, dont Al-Thawra, le plus grand hôpital public de Ta’izz, doivent faire face à une augmentation du coût des carburants pour continuer à avoir de d’électricité et payer le personnel, et se retrouvent menacés de fermeture.

« Nous savons que certaines personnes ne peuvent pas payer les frais. Mais les hôpitaux ne peuvent pas non plus continuer à tourner sans faire payer les gens, qui devraient le comprendre », poursuit le responsable.

« L’apprentissage : une priorité »

Certains Yéménites, comme Zazaie, ont réussi à rassembler de l’argent pour se procurer les biens et les services indispensables. Mais d’autres, comme Sultan Sharaf, ont été obligés de s’en passer.

Peu à peu, au cours des mois qui ont suivi le déclenchement de la guerre en mars 2015, les budgets des entreprises publiques du nord Yémen ont été réduits. À leur tour, elles ont coupé l’électricité et l’eau à la population.

Sharaf, soldat à la retraite qui vit à Sanaa avec ses six enfants, reçoit irrégulièrement ses pensions de retraite. C’est pourquoi, lorsque sa facture d’électricité est passée de 8 à 80 dollars (de 6 à 68 euros), il a dû choisir entre payer leurs études ou conserver l’éclairage dans sa maison. Maintenant, la famille passe la plupart des soirées dans l’obscurité, ne disposant que d’un seul panneau solaire et d’une batterie pour l’éclairage nocturne.

À Sanaa, des enfants yéménites viennent au réservoir qui leur a été donné en juillet, pour remplir leurs bidons d’eau potable (AFP)

« L’apprentissage est pour moi une priorité. Je paie donc les études de mes enfants, et nous, nous vivons sans électricité parce qu’elle coûte tellement cher », résume-t-il.

L’énergie solaire a résolu le problème de l’éclairage de nombreux Yéménites, mais les coûts d’exploitation des réfrigérateurs, machines à laver, appareils de chauffage et autres équipements ménagers sont si élevés que beaucoup d’entre eux s’en sont débarrassés.

Pour l’eau, les membres de la famille de Shahaf comptent sur un bon Samaritain qui achemine l’eau jusqu’à son quartier tous les deux jours, et ils la transportent à la maison dans des bouteilles.

Bien sûr, les Yéménites moins désargentés ont d’autres alternatives : des investisseurs ont loué des générateurs de la compagnie d’électricité et commencé à fournir qui peut payer.

À l’instar de Sharaf, de nombreux Yéménites renoncent à d’autres besoins pour payer la scolarité de leurs enfants. Mais de plus en plus souvent désormais, si certaines écoles parviennent tout juste à rester ouvertes à cause du manque d’argent et des grèves fréquentes, bon nombre d’entre elles se sont mises à exiger des frais de scolarité.

« J’ai quatre enfants. Impossible pour moi de payer les 16 dollars mensuels pour leur scolarité : ils ne peuvent donc plus poursuivre leurs études... »

- Ali Mohammed Saeed, agriculteur à Ta’iiz

« L’école m’a demandé de payer 4 dollars par mois pour les études de ma fille et je paierai, parce que je veux qu’elle soit instruite », confie Thana Abdul Khaleq à Middle East Eye.

Avec des frais mensuels de 20 dollars, explique Khaleq, l’école publique reste moins inabordable que les écoles locales privées.

Cependant, au moment où l’UNICEF prévient que 4,5 millions d’écoliers yéménites dans les provinces du nord risquent de perdre leur accès à l’éducation en raison des fermetures d’écoles, toutes les familles ne peuvent pas s’offrir ce genre d’arrangement.

« J’ai quatre enfants », raconte Ali Mohammed Saeed, agriculteur à Ta’izz. « Je n’ai pas les moyens de payer 16 dollars par mois : ils doivent donc renoncer à étudier ». 

Payez ou faites sans

Abdu al-Abdali, attaché de presse du vice-Premier ministre adjoint chargé des affaires économiques à Sanaa, assure que le gouvernement faisait de son mieux pour aider les gens alors que la guerre continue, mais que le blocus imposé par les Saoudiens entravait leurs efforts.

« Les Yéménites sont victimes de cette agression et du blocus, sans personne pour leur venir en aide, si bien que les institutions ont recours à une certaine augmentation des frais pour pouvoir continuer », affirme Abdali à MEE.

« Tous les gens souffrent aujourd’hui, et nous devrions nous entraider pour continuer. Si cette guerre se déroulait dans un autre pays, nous n’aurions pas de services publics du tout ».

« Si le gouvernement est incapable de fournir aux plus pauvres des services de base comme l’eau, les soins de santé et l’éducation, cela signifie qu'il a échoué dans sa mission »

- Ahmed Saeed, économiste à la Banque centrale

Abdali ajoute que le gouvernement est particulièrement préoccupé : certains commerçants profitent de la situation pour exploiter les Yéménites, en leur imposant des prix élevés que seuls peuvent s’offrir les plus riches.

Ali al-Emad, chef de la commission de contrôle chargée de superviser les services gouvernementaux, a déclaré lors d’un entretien accordé en décembre à la chaîne de télévision al-Masirah (contrôlée par les Houthis) qu’il est désormais clair que de nombreuses institutions publiques se comportent comme des institutions privées, ce que le gouvernement devrait considérer comme un échec.

Mais l’économiste Ahmed Saeed, employé à la Banque centrale de Sanaa, explique à MEE que le désastre aurait été encore plus dramatique si le gouvernement avait laissé les Yéménites sans alternatives pour se procurer les produits de première nécessité, même en payant.

« Lorsque le gouvernement yéménite n’a plus été en mesure de fournir les populations en carburant, il a autorisé les commerçants et les entreprises privées à en importer », souilgne-t-il.

« Si le gouvernement n’est plus capable de fournir aux populations des services de première nécessité comme l’eau, les soins de santé et l’éducation, cela signifie qu’il a échoué dans sa mission. »

De retour à la maison avec leur nouveau-né, Zazaie est bien placé pour constater cet échec. Après s’être privé d’eau et électricité, il ne pouvait imaginer que la guerre pourrait impacter encore plus durement les populations civiles. Or, cette expérience à l’hôpital lui a fait changer d’avis.

« J’étais heureux d’avoir un autre enfant, mais les nouveaux frais imposés par les hôpitaux publics m’ont privé de mon bonheur, car j’étais obnubilé par l’argent qui manquait pour sauver ma femme et mon bébé », confie-t-il.

« On peut se passer d’électricité et d’autres services, mais pas des soins de santé, ça c’est essentiel », affirme-t-il. « J’espère que notre gouvernement aura les moyens de réduire les frais de santé, et que tout redeviendra comme avant ».

Traduction de l’anglais (original) de Dominique Macabies.