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Autrefois emblématiques, les quotidiens libanais perdent de leur influence dans la région

Plusieurs journaux libanais souffrent de la paralysie politique qui sévit dans leur pays et de la baisse des financements en provenance des puissances rivales de la région
As-Safir, qui est menacé de fermeture, se faisait la voix des nationalistes arabes et des défenseurs de la cause palestinienne (AFP)
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Par Rouba El Husseini

Son slogan était « la voix de ceux qui n’en ont pas », mais, après quatre décennies, le prestigieux quotidien libanais As-Safir court le risque d’être réduit au silence, illustrant ainsi la crise sans précédent qui agite les médias de ce pays.

Les journaux libanais, longtemps vus comme un flambeau de liberté dans une région tumultueuse, souffrent de la paralysie politique de leur pays et d’une chute des financements en provenance des puissances régionales rivales.

An-Nahar, le principal concurrent d’As-Safir, lutte lui aussi pour sa survie, et ses employés n’ont pas été payés depuis des mois.

« Notre encre s’est asséchée, a regretté Talal Salman, fondateur et rédacteur en chef d’As-Safir. La presse libanaise, pionnière dans le monde arabe, subit actuellement la pire crise de son histoire. »

Ce journal s’est réduit de 18 à 12 pages, et le sort de ses 159 employés reste incertain.

« Nous sommes à court de capitaux et nous cherchons désespérément un partenaire qui puisse financer le journal », a ajouté Talal Salman.

Il impute cette situation à l’impasse politique dans laquelle se trouve le pays, dont les divisions existantes sont exacerbées par la guerre qui agite la Syrie voisine.

Deux blocs principaux dominent le Liban : l’un est soutenu par l’Occident et les monarchies du Golfe, et l’autre par l’Iran et la Syrie.

À cause de cette division, il n’y a pas eu d’élections parlementaires depuis 2009, et les législateurs échouent à élire un président depuis près de deux ans.

« Sans vie politique, il n’y a pas de médias, et, en ce moment, il n’y a aucune vie politique au Liban », a expliqué Talal Salman.

La liberté de critiquer

Selon les experts, cette crise est animée par différents facteurs, dont une chute des revenus issus de la publicité qui a frappé les médias à l’échelle mondiale, et qui est aggravée au Liban par une situation fragile en matière de sécurité.

Une autre composante centrale du problème réside dans la dépendance des médias libanais vis-à-vis du financement politique issu des puissances rivales du Moyen-Orient, qui existe depuis longtemps.

Parmi les journalistes les plus influents de la région, beaucoup ont écrit leurs meilleurs articles pour des journaux libanais, appréciant une liberté de critiquer qui peut faire rêver quand on vit sous d’autres régimes plus oppressifs.

Mais cette liberté n’a jamais été totale.

Certains journalistes ont payé le prix fort pour leur travail, notamment Samir Kassir et Gébrane Tuéni du journal An-Nahar, qui ont tous deux été assassinés lorsque l’armée syrienne s’est retirée du Liban en 2005.

Talal Salman, du journal As-Safir, a lui-même réchappé à une tentative d’assassinat en 1984, quand le Liban était empêtré dans la guerre civile.

L’essentiel du secteur médiatique libanais a longtemps été source de concurrence pour les puissances adverses de la région, et, sans leur financement, les journaux et chaînes de télévision ne peuvent tout simplement pas survivre.

Au cours de la guerre civile libanaise de 1975-1990, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein et Yasser Arafat, respectivement à la tête de la Libye, de l’Irak et de l’Organisation de libération de la Palestine, avaient tous été des financeurs déterminants pour ces médias.

As-Safir se faisait la voix des nationalistes arabes et des défenseurs de la cause palestinienne, tandis qu’An-Nahar soutenait le pluralisme libanais.

Après la guerre, c’est l’argent saoudien, qatari et iranien qui a pris le relais, mais, au bout de quelques années, même les réserves d’or de Riyad qui étaient abreuvées par le pétrole ont fini par s’épuiser.

« Une autorité perdue »

Avec l’arrivée des réseaux sociaux et du journalisme citoyen au centre de la scène médiatique suite aux insurrections du Printemps arabe dans la région, les régimes ont entrepris de créer des journaux sur leur propre territoire.

Les médias libanais « ont perdu leur impact et leur autorité, et les régimes arabes qui les finançaient s’y intéressent donc d’autant moins », a déclaré Georges Sadaka, doyen de la faculté de journalisme de l’Université libanaise.

En 2015, Wikileaks a révélé qu’une chaîne de télévision libanaise avait reçu un don de deux millions de dollars de la part de l’Arabie saoudite, soit 10 % de ce qu’elle lui avait demandé.

Les rédacteurs d’An-Nahar, fondé en 1933, ont démenti les rumeurs prétendant que leur journal risquait de fermer, mais les journalistes employés n’ont pas été payés depuis sept mois, et plusieurs d’entre eux ont été congédiés.

Le personnel du journal anglophone Daily Star, ainsi que celui du groupe de presse et de télévision Al-Mustaqbal, appartenant à l’ancien Premier ministre milliardaire sunnite Saad Hariri, affirment eux aussi avoir des salaires impayés.

« La crise de la presse est un élément majeur de la crise du Liban, a affirmé Mohammad Farhat, rédacteur en chef du quotidien panarabe Al-Hayat, qui dispose de bureaux à Londres et à Beyrouth.

« Et, sans vie politique, il n’y a pas de presse non plus. »

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.