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Avec les forces spéciales irakiennes dans la « jungle de Mossoul »

Parmi les attractions en ruines et les routes mortelles bordées d’arbres, les soldats d’élite irakiens tentent de reprendre la ville pas à pas
Les soldats aperçoivent une grande roue dans une fête foraine abandonnée à Mossoul (MEE / Tom Westcott)

MOSSOUL, Irak – Face au minaret de la grande mosquée inachevée de Mossoul, les soldats traversent rapidement une rue déserte dont le macadam a été déchiré par les frappes aériennes, et s’agenouillent dans un fossé boueux.

Ils se faufilent le long des arbres qui bordent des rives verdoyantes. Cette zone est surnommée « la jungle de Mossoul » par les forces irakiennes car les combattants de l’État islamique (EI) se repliant vers le Tigre s’y cachent. La « jungle » ne peut être franchie qu’à pied et la petite unité d’infanterie des forces d’élite irakiennes, la Division Or, placée à l’avant-garde, est la première force gouvernementale à poser le pied dans ce secteur depuis que l’EI a pris le contrôle de Mossoul courant 2014.

Un à un, les soldats traversent en courant un terrain découvert et atteignent les barrières verrouillées situées à l’arrière d’un parc d’attractions au centre de Mossoul. Un civil – un homme de petite taille arborant un style de barbe « approuvé » par l’EI – apparaît derrière un terrain de football couvert d’une toile colorée à rayures, les salue d’un geste de la main et déverrouille la barrière. Les soldats pénètrent silencieusement à l’intérieur.

Les forces irakiennes ont surnommée la zone « la jungle de Mossoul » car les combattants de l’EI qui se replient vers le Tigre s’y cachent

L’homme, concierge du parc d’attraction pour enfants Hay Zeerahah, avait été trouvé marchant dans le no man’s land le matin même, portant un drapeau blanc attaché à un bâton.

« Nous l’avons interpellé pour l’interroger. Il nous a indiqué que l’EI avait quitté le parc hier et a proposé de nous montrer comment entrer et de nous guider », raconte un commandant de la Division Or à MEE sous couvert d’anonymat. « Nous l’avons interrogé, nous avons vérifié son identité et nous sommes rendus chez lui pour discuter avec sa femme et ses enfants avant de suivre cette piste. »

Un commandant des forces spéciales irakiennes signale une nouvelle position à proximité de la « jungle de Mossoul » par radio (MEE / Tom Westcott)

Tout au long de l’offensive sur Mossoul, l’opération visant à reprendre la ville elle-même ayant eu lieu il y a presque trois mois, les forces irakiennes se sont largement appuyées sur les renseignements de la population locale vivant dans les territoires contrôlés par l’EI. Mais chaque nouvelle piste présente le risque de tomber dans un piège ou une embuscade de l’EI.

Le feuillage de la jungle de Mossoul, que les forces gouvernementales ont atteinte il y a une semaine, a également compliqué la surveillance précise des déplacements de l’EI dans cette zone. 

Les soldats prennent position derrière les arbres et le long du terrain de football tandis que des ingénieurs militaires ayant pour seules armes des pinces s’avancent pour ouvrir les barrières et découper les grillages tout en inspectant le sol à la recherche d’engins explosifs qui caractérisent toujours les tactiques de défense de l’EI.

Le pays des lapins jaunes et des chiens errants

Après avoir traversé et escaladé la clôture, les soldats courent à travers la brousse vers les manèges pour enfants. Ils se concertent brièvement puis se séparent en deux groupes. L’une des unités avance en direction d’un chemin de fer miniature. L’autre se dirige silencieusement vers un petit carrousel dont certaines des figurines en plastique représentant des lapins jaunes n’ont plus de tête, afin de prendre position derrière un petit bâtiment.

Un couple de chiens errants observe la scène depuis une route principale en surplomb qui se dirige vers la rivière où l’EI occupe toujours des positions. Le sifflement cinglant des tirs de sniper dans leur direction les force à se disperser en quête d’un abri. Les soldats sursautent à peine, tournant la tête pour essayer de trouver l’origine des tirs. L’un d’entre eux fait rapidement un selfie devant le carrousel et ses lapins en plastique endommagés. Une autre balle fait éclater un réverbère à peine vingt mètres plus loin.

À LIRE : « Ma famille est partie » : les troupes irakiennes trouvent des villages désertés vers Mossoul

Même si les forces d’appui de la Division Or veillent depuis les toits et les maisons à proximité de la grande mosquée, les déplacements parmi les arbres sont difficiles à surveiller et les soldats, traversant désormais le parc d’attraction en contrebas, sont déjà hors de vue. 

Un capitaine communique par radio avec la base qui lui indique que des Humvee blindés se tiennent prêts à intervenir au moindre signe de mouvement de l’EI. Mais le parc n’est pas accessible aux véhicules et les soldats s’en éloignent de plus en plus en empruntant un trajet de plus en plus complexe. 

Il confirme à la radio qu’ils vont continuer de progresser dans la fête foraine à la recherche de militants isolés de l’EI et d’éventuels engins explosifs improvisés.

Un terrain de jeux dangereux

Armes au poing, les soldats sortent rapidement de derrière le bâtiment et avancent vers les manèges métalliques aux couleurs vives. Après avoir contourné de petites montagnes russes pour enfants, ils rejoignent l’autre équipe à l’extérieur d’un bâtiment utilisé comme mosquée pour femmes par l’EI. 

Un soldat de la Division d’or pose devant un manège (MEE / Tom Westcott)

Des engins de tir se trouvent dans la cour, le sol est jonché de cartouches vides et de piles de mortiers inutilisés, dont l’un est recouvert d’un tapis de prière vert et jaune. Un soldat murmure : « On dirait qu’ils sont partis précipitamment ».

Pointant du doigt deux bouteilles de soda de deux litres dont la partie supérieure a été scotchée et laisse dépasser des câbles, il chuchote : « Soyez prudents, c’est du C-4 », faisant allusion à l’explosif fréquemment utilisé par l’EI pour incendier des propriétés à Mossoul et dans les environs. 

Les fenêtres brisées et miroitantes reflètent étrangement les mouvements des soldats, donnant l’impression d’une présence à l’intérieur du bâtiment. La Division Or traverse chaque pièce avec discrétion et une maîtrise évidente, suivie par les soldats de l’armée dont l’un déclare à voix basse : « Ils sont tellement meilleurs que nous ». 

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Une fois le bâtiment déclaré sûr, les soldats poursuivent dans le parc d’attractions en file indienne. L’un s’arrête près d’une clôture pour détacher un chien de garde. Il s’éclipse, traînant la chaîne derrière lui.

Un silence inhabituel règne sur Mossoul. Les zones aussi proches de la rivière et de l’ouest de la ville se caractérisent généralement par des tirs de mortier et des frappes aériennes. Tandis que les soldats se déploient parmi les manèges colorés, les visages camouflés des personnages animés, considérés comme haram (interdits) par l’EI, évoquent un film d’horreur. 

Les forces irakiennes progressent dans une fête foraine (MEE / Tom Westcott)

Sous nos pieds, des fragments de tracts de propagande largués sur Mossoul par des avions de guerre irakiens montrent une famille terrorisée par un combattant de l’EI. Brandissant un couteau et volant leurs économies au nom du système fiscal islamique de la zakat, conçu pour aider la population locale pauvre, le texte rédigé en arabe indique : « Ils prennent la zakat mais ils l’utiliseront pour vous tuer ».

Le combattant de l’EI sur le tract ressemble à une version sinistre du pirate délavé de l’un des manèges.

Le concierge s’est éloigné lorsque les soldats, ayant couvert plus de 500 mètres, atteignent l’extrémité du parc d’attractions. Ils traversent une clôture métallique et s’accroupissent au bord de la route. Désormais, à peine 200 mètres les séparent de positions avérées de l’EI sur les rives et ils sont terriblement proches des snipers.

Destination atteinte, mais...

« Soyez vigilants. Il y a une voiture blanche juste au coin », affirme une voix à la radio. Le capitaine baisse le volume. L’un des soldats de l’armée irakienne étend ses jambes : « Je suis fatigué », indique-t-il en soupirant. 

Progressivement, ils courent et se plaquent contre un bâtiment au bord de la route. Le capitaine confirme leur position à l’aide de la radio. Un ingénieur militaire tire avec curiosité sur un câble qui serpente sous la porte. Certains des soldats allument des cigarettes. Personne n’ose regarder au coin vers la rive. 

Laissant à une petite unité le soin de sécuriser la nouvelle position sur la route principale, les soldats de la Division Or retracent leur trajet dans le parc d’attractions et repassent entre les manèges, pénétrant dans les bâtiments non contrôlés. Un capitaine de l’armée irakienne pose pour des photos devant une attraction baptisée « Crazy », où des carrés peints en blanc couvrent le visage et les mains du personnage animé qui y était autrefois représenté. 

Deux soldats de l’armée irakienne fument en silence en attendant d’avancer dans la fête foraine (MEE / Tom Westcott)

Il y a près d’un an, l’État islamique a publié une vidéo de propagande intitulée « Citizens’ days out in the shadow of the Islamic state », montrant des enfants qui jouaient dans un autre parc de Mossoul. Lors d’entretiens avec des parents et des élèves d’école primaire, des locaux expliquaient à l’intervieweur de l’État islamique que la vie sous le califat autoproclamé était tout simplement extraordinaire.

Selon eux, la réalité dans ce parc d’attractions du centre de Mossoul était tout à fait différente. En grande partie interdite d’accès et cadenassée, elle était seulement ouverte de manière sporadique pendant les week-ends et deux fois par an pour les fêtes de l’Aïd.

Devant la grande mosquée, un bulldozer blindé effectue des manœuvres sur le macadam usé, se préparant à mener un petit convoi de Humvee le long de la route – qui pourrait encore être minée – menant à la nouvelle position, qui sera tenue par deux divisions de l’armée irakienne.

En attendant, des soldats des troupes de renfort ont retiré d’un lampadaire un drapeau de l’État islamique, désormais taché de boue. Ils le traînent sur la route et posent pour prendre des photos tout en le tenant à l’envers – pour indiquer leur irrévérence – jusqu’à ce qu’ils soient convoqués par un officier supérieur.

Malgré la réussite de l’avancée, une grande partie de la jungle de Mossoul environnante doit encore être dégagée et la menace des snipers de l’EI ou de tirs de mortier demeure bien réelle.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.