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Avides de changement, les Libanais peinent à espérer en ce début 2019

Si les espoirs de changements animent de nombreux Libanais, peu d’entre eux nourrissent de grandes illusions, persuadés que la situation dans leur pays ne s’améliorera pas significativement en 2019
Des Libanais manifestent dans le centre-ville de Beyrouth pour dénoncer la crise des déchets dans le pays, le 22 novembre 2015 (AFP)

BEYROUTH – « Je ne crois plus beaucoup aux miracles. 2019 devrait ressembler à l’année qui vient de s’écouler ». C’est ainsi que Riad Khalifeh, médecin de 74 ans toujours en activité, prédit l’avenir immédiat du Liban.

« Je ne vois pas de signes d’améliorations sérieuses. À part peut-être quelques racolages par-ci par-là. Et même si le président de la République Michel Aoun a de bonnes intentions, je doute qu’il puisse mettre en œuvre les réformes qu’il avait promises aux Libanais lors de son élection », analyse-t-il.

« Il est clair que 2019 ne sera pas l’année du sauvetage du Liban. Aoun a perdu plus de deux ans très précieux. Il n’a plus les moyens ni le temps de sa politique. »

S’il se défend d’être pessimiste, le Dr Khalifeh ne voit pas, pour autant, d’où pourrait bien surgir le miracle que tous les Libanais appellent de leurs vœux. Il faut dire que 2018 aura été une année bien maussade pour le pays du Cèdre.

« Il est clair que 2019 ne sera pas l’année du sauvetage du Liban »

- Riad Khalifeh, médecin

Malgré la tenue d’élections législatives en mai dernier, le nouveau gouvernement n’a toujours pas été formé, soumis à des tractations de dernière minute depuis de trop longs mois, alors que le pays a besoin de décisions urgentes pour relancer une économie chancelante.

« La conférence CEDRE nous promet un endettement supplémentaire. Que va-t-on faire des milliards promis dans ce cadre ? On nous parle de 250 projets, mais je ne sais pas lesquels seront effectivement menés à leur terme », s’interroge encore le médecin, en référence à la conférence internationale de donateurs pour le Liban qui s’est tenue à Paris en avril 2018.

Le Premier ministre libanais Saad Hariri prononce un discours lors de la conférence CEDRE au siège du ministère français des Affaires étrangères à Paris, le 6 avril 2018 (AFP)

« Pourtant, des réformes sont indispensables pour apporter la modernisation nécessaire dans le pays », poursuit-il. « Si l’on prend l’exemple du dossier de l’électricité ou du problème des déchets, cela fait 20 à 30 ans que l’on ne trouve toujours pas de solution. Je n’ai pas confiance », confie-t-il à Middle East Eye.

L’État n’inspire plus confiance

Cette défiance envers la capacité de l’État à résoudre des problématiques cruciales pour la population, le Dr Riad Khalifeh n’est pas le seul à la formuler. Soucieuse des problèmes d’environnement et en particulier de la crise des déchets qui empoisonne le pays depuis des années, Roula Eid Sawan, entrepreneuse en team coaching et mère de trois enfants, veut voir « des actes ».

« Je ne veux plus de paroles ou de promesses. N’importe quel enfant de 10 ans trouverait une solution pour les déchets, mais ici, non, on en est toujours au même point. À croire que l’on veut nous maintenir dans cette situation »

- Roula Eid Sawan, entrepreneuse

« Je ne veux plus de paroles ou de promesses. N’importe quel enfant de 10 ans trouverait une solution pour les déchets, mais ici, non, on en est toujours au même point. À croire que l’on veut nous maintenir dans cette situation. »

Les gouvernements successifs n’ont toujours pas réussi à trouver de plan viable pour résoudre les problèmes d’ordures, malgré les multiples manifestations de la population et l’émergence d’une mobilisation nouvelle de la part de la société civile.

« Je n’ai plus confiance. Chaque fois que l’on espère un changement, qu’il y a un espoir de progrès, une tierce partie s’en mêle, ou alors c’est la politique ou la religion, et ça crée des problèmes », regrette Roula. « On ne peut plus continuer à ce rythme, beaucoup de familles n’arrivent plus à joindre les deux bouts. »

Les ordures s’amoncellent dans les rues du quartier de Jdeideh à Beyrouth en 2016 (AFP)

Revenue au Liban depuis quelques années avec son fils, Rita Bassil, 41 ans, avoue pour sa part ne pas « savoir trop quoi penser de la formation du gouvernement ».

« Il est un peu inutile, on a l’impression que le gouvernement n’a qu’une fonction de gestion, et encore, puisqu’il ne sait même pas gérer les déchets, l’électricité, l’écologie, ou encore l’économie. La formation du gouvernement ou sa non-formation n’a de fonction que celle de rassurer les investisseurs étrangers. Mais au niveau local, rien ne change », déplore-t-elle.

« La formation du gouvernement ou sa non-formation n’a de fonction que celle de rassurer les investisseurs étrangers. Mais au niveau local, rien ne change »

- Rita Bassil, indépendante dans la communication et la culture

Pour Rita, qui travaille à son compte dans la communication et la culture, « un minimum de lucidité ne peut que nous faire comprendre que c’est illusoire de s’attendre à un quelconque changement politique à court terme au Liban. Je n’espère plus rien », conclut-elle.

Karen*, manager en ressources humaines et mère de deux enfants, exprime la même exaspération. « Je n’ai pas d’espoir. Ça va rester pareil, avec les déchets, les problèmes d’électricité, etc. je pense même que ça va empirer avec ces histoires de compteurs pour les générateurs électriques. »

Malgré de multiples promesses, les autorités libanaises ne parviennent toujours pas à assurer à leurs citoyens une électricité 24 heures sur 24, obligeant ceux-ci à recourir à des générateurs privés ou partagés par quartier et à payer chaque mois deux factures d’électricité. Si Beyrouth intra-muros est relativement épargnée, avec trois heures de coupure quotidienne, les régions paient le prix fort avec des interruptions de courant allant de six à douze heures par jour, voire plus en période estivale.

Enchevêtrement de câbles électriques au Liban (MEE/Belen Fernandez)

« Et même si on a un gouvernement, ça sera avec les mêmes personnes. Rien ne changera », assure cette mère de deux enfants, dont le mari s’est expatrié dans le Golfe pour le travail depuis plusieurs années.

D’ailleurs, elle-même n’hésitera pas repartir si l’occasion se présente. « C’est toujours une option. Bien sûr, ici, pour les enfants, la qualité de vie, la vie sociale, c’est mieux. Mais pour nous, non. Si mon mari revient travailler ici, il va avoir quoi comme salaire ? », lance-t-elle, dépitée.

L’émigration, notamment des jeunes, fait des ravages

De fait, rares sont les familles libanaises qui ne comptent pas un ou plusieurs de leurs membres hors du pays, partis pour le Golfe, l’Europe, l’Afrique ou l’Amérique du Nord en quête d’un meilleur niveau de vie que celui offert au Liban. Malgré de hauts niveaux d’études et de bonnes qualifications, les salaires proposés restent insuffisants pour la plupart.

« Chaque fois que l’on espère un changement, qu’il y a un espoir de progrès, une tierce partie s’en mêle, ou alors c’est la politique ou la religion, et ça crée des problèmes »

- Roula Eid Sawan, entrepreneuse

Très investie dans le monde culturel, Rita Bassil « espère ne plus devoir faire 1 000 métiers, tous passionnants mais très mal payés, pour pouvoir payer les factures à la fin du mois ».  

Une inquiétude relayée par Tony Mrad, un étudiant en science politique et info-com de 22 ans. « J’espère pouvoir travailler dans mon pays avec un bon salaire, décent. S’il faut émigrer, j’irai travailler dans le Golfe, au Qatar ou à Dubaï. Qu’est-ce qu’on peut faire ici ? Gagner 500 dollars par mois ? », s’exaspère-t-il.

Même son de cloche du côté de Hassan*, père de deux jeunes enfants, qui conjugue deux voire trois emplois afin de faire vivre sa famille.

« Finalement, qu’on ait un gouvernement ou pas, ça va changer quoi à mon quotidien ? Tout le monde dit que l’année prochaine ne sera pas différente de celle-ci, je suis obligé de jongler avec les emplois, travaillant plus de douze à quinze heures par jour, et malgré cela, j’arrive à peine à boucler mes fins de mois. »

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Riad Khalifeh regrette lui aussi cette situation qui entraîne une perte de capital humain. « Malheureusement, le pays est incapable de garder ses cerveaux chez lui, il n’a pas d’infrastructures ni d’opportunités suffisantes à leur proposer. »

Si le médecin tente néanmoins de voir les avantages d’une telle vague d’émigration, notamment les transferts financiers et le « rayonnement de la diaspora », une autre question le préoccupe : la stabilité de la monnaie nationale.

« Si la livre était dévaluée, ce serait une catastrophe dont le pays ne se relèverait pas », estime-t-il, avant d’ajouter que le Liban a en outre déjà raté le coche de la reconstruction de la Syrie. « Je ne pense pas que l’État libanais profitera de ça, l’endettement, qui est déjà insupportable, va continuer à augmenter. »

Corruption et essor de la société civile : les priorités de 2019

Riad Khalifeh avance deux chantiers, « prioritaires » selon lui, en 2019. Tout d’abord, lutter contre la corruption au Liban. « Mais pourra-t-on l’éradiquer puisque ceux-là même qui doivent la combattre sont corrompus ? », demande-t-il.

Il estime que le Liban doit aussi se doter d’« infrastructures essentielles : eau, écoles, routes, secteur de la santé ». Si l’argent dédié par exemple à la santé était « mieux distribué, mieux contrôlé, le Liban serait un vrai paradis médical et sanitaire ».

« Le Liban est handicapé par les dynasties politiques qui le gouvernent et par le communautarisme et le patriarcat. Le consensus le mine et l’empêche de recycler la classe politique éternelle, impunie depuis le début de la guerre civile »

- Rita Bassil

Rita Bassil espère quant à elle que « la société sera de plus en plus perméable aux mouvements de la société civile qui gagnent en dynamisme, et surtout à l’écoute des revendications ». Selon elle, miser sur la société civile est la seule manière de faire avancer un système politique gangrené.

« Le Liban est handicapé par les dynasties politiques qui le gouvernent et par le communautarisme et le patriarcat. Le consensus le mine et l’empêche de recycler la classe politique éternelle, impunie depuis le début de la guerre civile », analyse-t-elle, en référence aux seigneurs de la guerre qui se sont entretués durant quinze ans et qui se partagent aujourd’hui pouvoir et projets économiques.

Optimiste de nature et très engagée dans la société civile, Roula Eid Sawan attend elle aussi beaucoup de la montée en puissance de la société civile, et en particulier des femmes. « Sur ce plan, je suis très confiante, elles peuvent beaucoup, nous avons bien avancé. »

Karen aussi souhaite que la société civile prenne de plus en plus de poids, et qu’il y ait moins de corruption. « Peut-être que ça pourrait changer, mais pas en 2019 », note-t-elle toutefois avec amertume. « Les partis sont tous les mêmes, les politiques travaillent pour eux-mêmes au lieu de travailler pour le pays, c’est toujours le même système. »

Des Libanais demandent des réformes lors d’une manifestation inspirée par les protestations des Gilets jaunes en France, le 23 décembre 2018 à Beyrouth (AFP)

Tony Mrad partage ce constat pessimiste. « Si on regarde la situation économique, sociale, sécuritaire, les hypothèses ne sont pas très optimistes », observe-t-il.

Et la classe politique ? « Elle est fatale », tranche l’étudiant. « D’ici 30 à 40 ans peut-être, il y aura un changement, mais pas maintenant, nous ne sommes pas prêts, à cause du brainwashing [lavage de cerveau] politique. »

« Les partis sont tous les mêmes, les politiques travaillent pour eux-mêmes au lieu de travailler pour le pays, c’est toujours le même système »

- Karen, manager en ressources humaines

Il espère toutefois la naissance « d’un gouvernement efficace », qui pourra agir « au niveau de l’économie », ainsi qu’au niveau « des relations internationales, notamment avec la Syrie ». Il aimerait d’ailleurs voir les réfugiés syriens retourner chez eux, « mais pas dans n’importe quelles conditions ». Un souhait relayé également par Karen, même si elle sait « que cela ne se fera pas avant quelques années ».

La présence des réfugiés syriens pèse sur le pays, sur son infrastructure déjà désuète et sur l’économie qui tourne au ralenti. Et au rythme où ils rentrent en Syrie, la situation n’est pas prête de s’améliorer dans un proche avenir, ce qui crée parfois des tensions avec la population locale.
 

* La personne n’a pas souhaité communiquer son nom de famille.