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Avions et pyramides : les demeures surréalistes de l’avenue du Nigeria au Liban

Avec les revenus qu’ils ont engrangés à Lagos ou à Abuja, des expatriés libanais construisent des villas ostentatoires dans leur pays d’origine
Cette maison conçue pour ressembler à un avion a été construite dans les années 1970. Ses propriétaires vivent actuellement en Australie (MEE/Chloé Domat)

MIZIARA, Liban – Le trajet pittoresque de deux heures entre Beyrouth et Miziara emprunte des routes de montagne venteuses le long de la côte en direction du nord et traverse un paysage familier composé d’orangeraies et de champs d’oliviers.

De même, la place principale du village, avec son église en pierre, ses épiceries locales et une grande affiche du président de la République, donnerait à quiconque l’impression que ce n’est qu’un village chrétien libanais comme les autres.

Pourtant, si l’on s’y aventure davantage, une scène surréaliste surprend le regard lorsque se dressent des centaines de villas extravagantes au design extraordinaire : bienvenue à Miziara.

Maison conçue pour ressembler à une pyramide, à Miziara, Liban (MEE/Chloé Domat)

En place d’honneur figure une pyramide égyptienne avec de petites fenêtres carrées où vivent Oussama Raymond Chagoury, un étudiant de 21 ans, ainsi que sa mère et ses cinq frères. Son père travaille dans la publicité au Nigéria.

« Construire une maison ici ne coûte pas moins de 2 millions de dollars »

– Fadi Abboud, architecte

« Beaucoup de gens trouvent notre maison bizarre ; ils posent des questions dessus, mais pour moi, elle est normale, a affirmé Chagoury. En réalité, cela n’a rien à voir avec l’Égypte : mon père aimait juste l’idée de vivre dans une maison avec des murs inclinés. »

Sans l’ombre d’un doute, la demeure la plus bizarre est une réplique parfaite d’un Airbus A380, que les habitants appellent « la maison-avion ». La maison, construite dans les années 1970 par un couple qui réside désormais en Australie, possède deux étages, 41 hublots de chaque côté, mais aussi un poste de pilotage et des roues.

Oussama Raymond Chagoury vit avec sa mère et ses cinq frères dans une maison conçue pour ressembler à une pyramide (MEE/Chloé Domat)

À quelques pas de ces habitations créatives s’élève un château de quatre étages composé d’un mélange de tours médiévales, d’arcades ottomanes et de fenêtres modernes, tandis qu’une autre famille a choisi de se contenter d’un temple grec avec huit colonnes corinthiennes.

Le lien nigérian

Étant donné que le PIB par habitant du Liban est à peine supérieur à 8 000 dollars par an, le coût colossal de ces maisons est encore plus surprenant que leur architecture.

« Construire une maison ici ne coûte pas moins de 2 millions de dollars », a affirmé Fadi Abboud, un architecte du village.

Comme pour les villages environnants, l’économie locale de Miziara repose sur un peu de tourisme, une agriculture modeste et certains services. Ce sont toutefois ses liens avec le Nigeria qui apportent au village sa fortune et, comme le diraient certains, sa flamboyance.

Pierre Daaboul, maire adjoint de Miziara (MEE/Chloé Domat)

Le maire adjoint, Pierre Daaboul, se montre très franc à ce sujet.

« Tout a été construit avec de l’argent provenant du Nigeria ; notre économie entière repose sur l’émigration vers l’Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, environ 80 % des habitants du village travaillent là-bas parce qu’ils y gagnent beaucoup plus d’argent qu’ici », a-t-il déclaré avec un fort accent franco-africain.

« Environ 80 % des habitants du village travaillent [au Nigeria] parce qu’ils y gagnent beaucoup plus d’argent qu’ici »

– Pierre Daaboul, maire adjoint de Miziara

Les expatriés libanais travaillent dans toutes sortes de secteurs, dont le commerce, les télécommunications, l’hôtellerie, l’énergie et la construction – même le fils, la fille et les trois frères du maire adjoint se trouvent actuellement au Nigeria.

« Nous aimons frimer »

Avec les revenus qu’ils ont engrangés à Lagos ou à Abuja, les expatriés libanais originaires de Miziara aime construire des villas ostentatoires.

« Pourquoi ? Parce que nous aimons frimer. Une grande maison est un moyen de montrer que vous êtes riche et que vous avez réussi », a expliqué Daaboul.

Lorsque son cousin, Elias Daaboul, a rencontré le succès dans le secteur pétrolier nigérian, c’est exactement ce qu’il a fait. Avec 20 millions de dollars, il a construit la plus grande maison du village : un palais de 2 000 mètres carrés avec 30 chambres, une piscine, un dôme, des statues, des sols en marbre, des portes sculptées en bois et des plafonds à moulures.

« Il n’a même pas passé une heure dans cette maison », a déclaré un voisin, qui ne semble pas surpris de voir les volets du manoir toujours fermés.

La plus grande villa de Miziara compte 30 chambres et coûte 20 millions de dollars. Son propriétaire est Elias Daaboul, un homme d’affaires libanais qui a fait fortune dans le secteur pétrolier nigérian (MEE/Chloé Domat)

La plupart des villas de Miziara sont inhabitées et constituent un moyen pour les familles expatriées d’affirmer leur réussite chez eux, mais sans jamais vraiment servir de logement.

« Nous aimons frimer. Une grande maison est un moyen de montrer que vous êtes riche et que vous avez réussi »

– Pierre Daaboul, maire adjoint de Miziara

Le maire adjoint est toutefois convaincu que les riches propriétaires reviendront un jour.

« Nous les voyons un peu tous les ans pour les occasions spéciales comme Noël ou les vacances. Vous savez, l’Afrique est différente de l’Europe ou des États-Unis, c’est un endroit où l’on travaille mais où la vie n’est pas agréable ; on finit donc toujours par revenir au Liban », a-t-il expliqué.

Un pays de diaspora

Pour la plupart des Libanais, réussir à l’étranger est source de fierté. Le pays présente une diaspora de plus de 10 millions de personnes contre seulement 4 millions d’habitants à l’intérieur de ses frontières.

Cela a un impact crucial sur l’économie libanaise. En 2015, près de 16 % du PIB du pays provenaient de transferts personnels effectués par des expatriés libanais.

Selon un rapport récent du FMI, « les envois de fonds se sont élevés en moyenne à près de 7 milliards de dollars au cours des dix dernières années, ce qui place le Liban dans les vingt premiers pays récipiendaires au monde en termes absolus [...] Si l’on rapporte ce chiffre aux données par habitant, le Liban est loin devant. »

Si la majorité des Libanais travaillant à l’étranger se trouvent dans d’autres pays arabes, le rapport indique que les envois de fonds en provenance d’Afrique représentent près de 15 % de l’afflux total.

Le ministère libanais des Affaires étrangères considère qu’environ 30 000 Libanais vivent au Nigéria, mais d’autres estimations situent ce chiffre à 75 000 Libanais.

Dans le cas de Miziara, les migrants libanais se sont installés initialement au Nigeria au cours des années 1930. Parmi eux, figuraient les parents de la personnalité censée être la plus connue du village.

Gilbert Chagoury, l’enfant prodige de Miziara

Né à Lagos en 1946, Chagoury dirige le Chagoury Group, un conglomérat polyvalent qui emploie plus de 10 000 personnes dans divers secteurs tels que l’immobilier, les télécommunications, les soins de santé et les moulins à farine.

Le groupe est actuellement en charge du développement d’Eko Atlantic, le plus grand projet immobilier d’Afrique de l’Ouest. S’étalant sur 10 millions de mètres carrés sur la côte de Lagos, ce nouveau quartier de luxe devrait accueillir 400 000 riches habitants ainsi que des bureaux et des commerces de détail.

Le patrimoine personnel de Chagoury est évalué à plus de 4 milliards de dollars, ce qui en fait l’une des personnes les plus riches d’Afrique. Cet homme d’affaires qualifié est également une personnalité influente qui entretient des liens étroits avec la famille Clinton aux États-Unis.

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Chagoury a d’autres lignes surprenantes sur son CV. Il a été ambassadeur de l’île caribéenne de Sainte-Lucie à l’UNESCO à Paris et au Vatican, mais aussi conseiller économique de l’ancien président du Bénin, Mathieu Kérékou.

Dans son temps libre, le milliardaire affirme être un amateur d’art et ses généreuses donations au musée du Louvre de Paris lui ont valu une salle à son nom.

Mais sa carrière comporte également des côtés obscurs. L’un des principaux sujets de controverse a été sa relation avec l’ancien dictateur nigérian Sani Abacha, qui aurait volé 4 milliards de dollars d’argent public au cours de son mandat.

Après la mort d’Abacha en 1998, la justice suisse a ouvert une enquête judiciaire contre la famille, les parents et les collègues d’Abacha, dont Chagoury, qui a été impliqué dans l’affaire et condamné pour blanchiment d’argent. Il a payé une amende de 600 000 dollars et a reversé 65 millions de dollars au Nigeria, selon le Los Angeles Times.

À Miziara, les activités de Chagoury ne sont plus sujettes à débat. Il est de loin l’employeur numéro un dans le village et sa réputation est intouchable. Peut-être par gratitude, la rue principale a récemment été rebaptisée « boulevard Gilbert Chagoury ».

Le village de Miziara se situe dans les montagnes du nord du Liban (MEE/Chloé Domat)

Comme tout le monde à Miziara, le héros local possède une demeure, la relativement modeste « Villa Alexandra ». Il y séjourne occasionnellement avec son épouse – également originaire du village – et sa famille.

Selon les chiffres de la municipalité, plus de 300 maisons ont été construites à Miziara depuis 2008 ; toutefois, en raison de la baisse récente du prix du pétrole et d’une crise économique qui sévit au Nigeria, les nouveaux projets connaissent un ralentissement.

Mais le statut de bienfaiteur du village dont jouit Chagoury est intouchable, semble-t-il.

« Il était là la semaine dernière, vous l’avez manqué ! », s’est exclamé le maire adjoint. « Il est comme un parrain à nos yeux. Il peut faire tout ce qu’il veut dans la municipalité, pas besoin d’être élu », a-t-il ajouté en affichant un large sourire.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.