Aller au contenu principal

Bataille gazière entre Chypriotes et Turcs : « la diplomatie de la canonnière continuera »

La Turquie et la partie grecque de Chypre sont enfermées dans une bataille de plus en plus âpre et militarisée concernant l’exploration gazière en Méditerranée
En 2018, la Grèce et la Turquie ont toutes deux déployé des navires de guerre en raison du conflit gazier qui les oppose (AFP)
En 2018, la Grèce et la Turquie ont toutes deux déployé des navires de guerre en raison du conflit gazier qui les oppose (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Il y a plusieurs années, dans la version turque de « Qui veut gagner des millions ? », a été posée la question suivante : « Quelle île grecque est la plus proche de la Turquie ? ». Le concurrent a dû réfléchir pendant un moment avant de donner une réponse.

Si la même question était posée aujourd’hui – à des responsables gouvernementaux des pays de la Méditerranée orientale, à des responsables de l’énergie et à des universitaires –, la réponse viendrait sans hésiter : Meis comme on l’appelle en Turquie – ou Kastellórizo comme on l’appelle en Grèce.

Cependant, la réponse à cette question – du moins pour la Grèce, la Turquie et Chypre – ne vaut pas un million ; elle est inestimable, car cette petite île se trouve au cœur d’un âpre conflit gazier en Méditerranée orientale.

Le conflit a aggravé une situation déjà conflictuelle à Chypre, non résolue depuis 1974, lorsqu’un coup d’État chypriote grec, suivi de violences entre Turcs et Grecs, avait provoqué l’intervention d’Ankara. La partie nord de Chypre, reconnue uniquement par la Turquie, est aujourd’hui un État chypriote turc d’environ 300 000 habitants.

Carte Chypre divisée

Alors que le différend turco-grec concernant l’île perdure, Chypre a poursuivi le développement de gisements de gaz offshore dans des eaux qui, de l’avis d’Ankara, font en réalité partie du territoire souverain de la Turquie. 

Pendant ce temps-là, la Grèce a promis de déclarer prochainement sa « zone économique exclusive (ZEE) », la zone dans laquelle les États côtiers ont le droit d’explorer et d’exploiter les ressources naturelles. 

Au cours des dernières semaines, Athènes a annoncé que cette région comprendrait Meis/Kastellórizo. C’est un problème pour Ankara car elle verrait alors la zone grecque – un court trajet en ferry depuis la côte turquoise de la Turquie – s’étendre de la mer Égée à la Méditerranée.

Au cours de l’année écoulée, la Grèce et la Turquie ont déployé des navires de guerre en Méditerranée pour s’envoyer mutuellement des avertissements, ainsi qu’à Chypre et aux sociétés d’énergie qui explorent ces eaux.

Et si 2018 constitue un précédent, selon les experts, le combat semble parti pour se résoudre au moyen de la puissance militaire, plutôt que par des accords politiques.

« La diplomatie de la canonnière sera la principale caractéristique de 2019, et non le droit international », a déclaré la professeure Emete Gözügüzelli, présidente du département de droit international de l’Université de la Méditerranée, à Middle East Eye.

Conflit territorial

Du gaz a été découvert pour la première fois dans l’est de la Méditerranée dans les années 2000, suscitant l’espoir que les ressources naturelles pourraient être la clé pour apaiser les tensions politiques qui abondent dans la région.

Selon le droit de la mer de l’ONU, les États côtiers ont droit à 320 km de territoire maritime depuis leur côte ou depuis une ligne de base établie au large de leur côte.

Cependant, en raison de la forme concave de la Méditerranée orientale, il existe un chevauchement entre les domaines que chaque pays peut revendiquer, nécessitant des négociations et des compromis – et la possibilité, diraient certains, de tirer parti des conflits en cours.

De fait, dans le cas de la Turquie, de la Grèce et de Chypre, le gaz n’a fait qu’exacerber les tensions existantes.

Ni la Turquie ni la Grèce n’ont officiellement revendiqué leur ZEE, mais cela ne les a pas empêchés de se battre pour le territoire qu’elles envisagent être le leur.

Les Chypriotes grecs ont signé des accords relatifs à leur ZEE avec l’Égypte, le Liban et Israël. La Turquie s’est opposée à ces accords, a rappelé Necdet Pamir, analyste en énergie à Sigma Insight Turkey, un think-tank basé à Ankara.

« Après la découverte d’une série de gisements de gaz naturel en Méditerranée orientale ces dernières années, nous assistons à une augmentation constante des initiatives stratégiques et tactiques envers cette région et Chypre par les puissances mondiales et régionales », a déclaré Pamir.

« Lorsqu’on prend en compte l’aspect militaire de cet endroit, on ne doit jamais se laisser aller à penser qu’il est sans importance dans le combat international visant à mettre la main sur les ressources en hydrocarbures et à contrôler les voies de transport, dont la plupart proviennent de la région du Moyen-Orient, riche en pétrole et en gaz. »

Dernièrement, l’une des principales tensions concerne l’île de Meis/Kastellórizo, que la Grèce souhaite inclure dans sa ZEE. 

Selon Pamir, un tel geste poserait problème à la Turquie car il limiterait sa propre ZEE à la baie d’Iskenderun, en dépit du fait que le pays possède l’une des plus longues côtes de la Méditerranée.

Selon une étude réalisée en 2009 par Cihat Yaycı, vice-amiral et chef d’État-major de la marine turque, cela pourrait réduire la zone de revendication potentielle de la Turquie de 56 000 miles carrés à 16 000 miles carrés. 

Carte Bataille pour les ressources offshore

Un autre point de litige est le projet de gazoduc soutenu par les États-Unis (appelé EastMed) qui pourrait transporter du gaz depuis Israël, en passant par Chypre, la Grèce et l’Italie.

De nombreux observateurs ont exprimé des doutes sur la réalisation de ce pipeline, compte tenu de son coût estimé à 7 milliards de dollars et des défis techniques auxquels il est confronté. Toutefois, les discussions se sont poursuivies et, en décembre, les dirigeants grecs, chypriotes et israéliens se seraient déclarés prêts à adhérer au projet.

Le gazoduc menace la Turquie, qui dispose déjà des infrastructures nécessaires pour exporter le gaz de la région vers l’Europe facilement et à moindre coût.

EastMed ferait donc de Chypre un « centre concurrent de transfert d’énergie », écrit Clemens Hoffmann, conférencier en politique internationale à l’Université de Stirling, en Écosse.

« Tout ce qui doit être fait »

La position officielle de la Turquie a longtemps été que la question des ressources naturelles devrait faire partie d’un accord global à Chypre.

Selon Necdet Pamir, l’une des véritables sources de frustration pour la Turquie est que celle-ci considère le conflit gazier comme une conséquence directe de l’adhésion de la partie grecque de Chypre à l’Union européenne en 2004.

« L’UE soutient les Chypriotes grecs et la Grèce dans toutes leurs revendications injustes concernant leurs ZEE, tandis que les États-Unis semblent apporter leur soutien en coulisses », a-t-il déclaré.

« L’UE soutient les Chypriotes grecs et la Grèce dans toutes leurs revendications injustes concernant leurs ZEE, tandis que les États-Unis semblent apporter leur soutien en coulisses »

- Necdet Pamir, analyste en énergie

Ankara s’inquiète également du rôle accru des Américains, lequel est devenu plus visible récemment. Le 7 novembre, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le ministre chypriote grec des Affaires étrangères, Nikos Christodoulides, ont signé une déclaration d’intention visant à renforcer et à développer « les relations de sécurité bilatérales, la sécurité en mer et aux frontières, ainsi que la promotion de la stabilité régionale ».

Puis, le 29 novembre, l’ambassadrice des États-Unis à Chypre, Cathleen Doherty, ainsi que le ministre chypriote de l’Énergie, George Lakkotrypis, et Christodoulides ont visité un navire Exxon Mobil près de Chypre qui fore des eaux controversées malgré les protestations d’Ankara.

La visite a eu lieu une semaine après que le président du Parlement turc, Binali Yıldırım, a averti – sans nommer explicitement Exxon – que « les grandes entreprises qui effectuent des recherches doivent connaître leurs limites ».

« La Turquie répondra à toutes les tentatives menaçant ses intérêts légitimes en Méditerranée orientale et les droits de la République turque de Chypre du Nord. Et elle fera tout ce qui doit être fait », a-t-il déclaré.

« Tout le monde devrait savoir que nous ne cèderons pas un pouce de nos droits et intérêts légitimes dans les mers. »

Navires de guerre

Les commentaires de Binali Yıldırım reflètent une situation de plus en plus militarisée, en particulier depuis l’effondrement du dernier cycle de négociations sur Chypre en juillet 2017.

Au début de l’année dernière, l’administration chypriote grecque a intensifié ses activités de forage en Méditerranée orientale. En février, la Turquie a réagi en envoyant des navires de guerre pour empêcher le géant italien de l’énergie ENI de forer au large de la côte chypriote.

Le 18 octobre, un navire de guerre grec aurait approché un navire turc de recherche sismique baptisé « Barbaros » en Méditerranée.

Puis, le 30 octobre, la Turquie a envoyé un navire de forage en eau profonde baptisé Fatih – ainsi nommé d’après Fatih Sultan Mehmet, le conquérant d’Istanbul (alors Constantinople) – en Méditerranée orientale, protégé par des navires de guerre turcs.

L'énergie, nerf de la guerre au Moyen-Orient
Lire

Fin novembre, la Turquie a « réservé » la zone entourant Kastellórizo à des exercices navals, un geste perçu par la Grèce comme une restriction de son droit et comme une tentative d’ignorer la revendication grecque sur l’île.

Et le 27 novembre, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré au groupe parlementaire de son parti que la Turquie était déterminée à donner une leçon à ceux qui tentaient de limiter le pays dans la mer Égée, y compris l’UE.

« Ceux qui tremblaient avant la vague d’immigrants se transforment soudainement en lions quand il s’agit de pétrole, de gaz et d’opportunités politiques. Ils ont deux visages. Ils ignorent leurs obligations envers l’humanité et violent toutes les lois et réglementations lorsqu’ils ont à l’esprit leurs intérêts économiques », a déclaré le chef de l’État turc.

« Il y a actuellement une Turquie qui accueille de 4 à 4,5 millions de personnes, et il y a ceux qui font voler leurs bateaux en éclats et les enterrent dans les eaux de la mer Égée et de la Méditerranée. La Turquie ne se retirera pas de la Méditerranée ni d’autres régions et nous défendrons les droits de notre peuple et de nos amis jusqu’au bout. »

Emete Gözügüzelli, la présidente du département de droit international de l’Université de la Méditerranée, a déclaré que la Turquie avait multiplié les manœuvres rhétoriques et navales afin d’exprimer son sentiment de faire l’objet d’une menace existentielle – et que cela ne pouvait qu’empirer en 2019 sans nouveau développement significatif.

L’analyste en énergie Necdet Pamir partage son avis. « La Turquie a loué des appareils de forage auto-élévateurs. D’autres travaux d’exploration sont en cours. Si quelque chose est découvert, cela pourrait changer la donne, car un tel développement pourrait renforcer la main de la Turquie », a-t-il estimé.

« Sinon, la diplomatie de la canonnière continuera. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.