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« C’est l’enfer » : chroniques de conscrits en Égypte

Pour beaucoup d’hommes égyptiens, l’armée est synonyme de contournement des croyances morales, d’humiliation, de main-d’œuvre bon marché et de peur d’être envoyé dans la région tant redoutée du Sinaï
Des soldats égyptiens marchent sur une berge du canal de Suez au cours de l’inauguration d’une nouvelle voie navigable, le 6 août 2015, dans la ville portuaire d’Ismaïlia (AFP)

LE CAIRE – « Ma vie entière est en suspens à cause de cette décision », explique Omar*, étudiant en philosophie à l’Université du Caire, en racontant les conséquences de son objection de conscience au cours obligatoire d’éducation militaire dans son université.

Le cours, composé pour l’essentiel d’exercices militaires et conçu pour enseigner la discipline et la loyauté, sert de condition préalable à l’entrée de ces jeunes hommes au service militaire, qui est obligatoire pour tous les hommes égyptiens âgés de 18 à 30 ans ; l’engagement volontaire peut toutefois commencer à 16 ans.

Sans participer à ce cours, les étudiants ne peuvent pas obtenir leur diplôme. Les jeunes hommes doivent s’engager dans l’armée après l’obtention de leur diplôme. En outre, ils ne peuvent pas voyager à l’étranger sans obtenir d’agrément de sécurité de la part des autorités militaires. Après 30 ans, les hommes ne sont plus obligés d’entrer dans l’armée.

« Je ne peux pas obtenir mon diplôme ou dire que je suis diplômé. Je ne peux pas voyager ou obtenir un passeport, fulmine Omar. Il y a de nombreuses menaces, même contre ma famille [...] Mon père a été interrogé pendant qu’il était au travail à cause de ma décision. »

En septembre, Omar a publié une déclaration sur les réseaux sociaux pour expliquer publiquement sa demande d’être exempté du cours d’éducation militaire et pour détailler le rejet de cet appel par le président de l’université, Gaber Nassar.

Omar affirme que son compte Facebook a été piraté peu de temps après. « Je me suis connecté et j’ai constaté que tous mes messages au sujet de mon objection de conscience avaient été réglés sur le paramètre "Moi uniquement" : j’étais donc le seul à voir mes messages et aucun de mes amis ne les voyait. Je ne comprenais pas comment cela avait pu se produire car ce n’était certainement pas moi qui l’avais fait. »

« Je ne pense pas que l’institution militaire a le droit de s’impliquer autant à l’université, et encore moins de déterminer qui obtient son diplôme ou non sur la base de ce cours », a déclaré Omar. « Quand je suis entré à l’université, je me suis spécialisé en philosophie et je m’attendais à suivre des cours universitaires sur cette matière. Je ne me suis pas inscrit pour obtenir un diplôme militaire. »

« Je ne pense pas que l’institution militaire a le droit de s’impliquer autant à l’université, et encore moins de déterminer qui obtient son diplôme ou non »

Les femmes en Égypte ne sont pas obligées de rejoindre l’armée, que ses détracteurs, comme Omar, décrivent comme une institution intrinsèquement sexiste. D’autres critiquent régulièrement l’institution pour sa pratique d’une violence sexiste sous la forme de tests de virginité, qui ont été effectués sur des manifestantes après mars 2011, puis déclarés illégaux en décembre 2011.

Pourtant, il y a des femmes qui ont appelé les autorités à les laisser rejoindre l’armée, principalement un groupe appelé « Moganada Masriya », qui se traduit de l’arabe par « Conscrites égyptiennes ». Ces femmes soutiennent qu’elles rempliraient ainsi leur « devoir national » et seraient « au service de leur pays ». Pour le moment, les seuls domaines où les femmes peuvent travailler au sein de l’armée sont liés à la nutrition, aux soins infirmiers et à la psychologie.

En attendant, Omar, pacifiste, ne sait pas ce qu’il fera quand viendra le temps de s’enrôler dans l’armée, lorsqu’il pourrait devoir servir pendant au moins un an après avoir obtenu son diplôme. « La conscription forcée est un cauchemar pour moi. Cela incarne tout ce à quoi je suis opposé », a-t-il confié.

« La conscription forcée est un cauchemar pour moi. Cela incarne tout ce à quoi je suis opposé »

Appréhension et exemption

Omar n’est pas le seul à nourrir ces inquiétudes : ces réserves sont évoquées par de nombreux autres jeunes hommes. Mostafa*, qui vient d’être diplômé en droit à l’Université du Caire et qui aspire à devenir un avocat défenseur des droits de l’homme, a récemment dû faire le triste trajet vers le bureau de conscription.

Après une journée entière passée à attendre au soleil, les officiers ont annoncé que ceux qui avaient des diplômes supérieurs devaient venir un autre jour. « Nous sommes littéralement des esclaves pour eux », a affirmé Mostafa, irrité, qui ne s’attend pas à obtenir une exemption.

Des centaines de milliers de jeunes hommes égyptiens sont enrôlés dans l’armée chaque année et ne peuvent être exemptés que dans une poignée de cas, habituellement s’ils sont le seul fils d’une famille nucléaire ou s’ils peuvent être dispensés pour des raisons médicales.

Des tests d’homosexualité

D’autres cas d’exemptions sont encore plus vagues et peuvent causer plus de mal que de bien aux jeunes hommes dans le long terme. Par exemple, Tamer*, qui a déjà servi un an dans l’armée, a indiqué à MEE que les examens médicaux comprennent des tests d’homosexualité.

« Vous vous penchez et vous écartez [les jambes], et s’ils trouvent que [l’anus] est plus grand que d’habitude, ils supposent que vous êtes gay et ils vous exemptent, ce qui en dit long sur leur mentalité médicale », a expliqué Tamer, se moquant de l’annonce de l’armée égyptienne qui avait affirmé avoir inventé un appareil pour guérir le sida et l’hépatite C.

« Je ne connais personne qui a été autorisé à partir [à cause de cela], mais des rumeurs disent qu’ils reçoivent une exemption spéciale de couleur rouge qui indique à tout recruteur qu’ils sont gays », a expliqué Tamer.

Zayn*, un jeune homme calé en technologie qui travaille aujourd’hui dans une start-up de codage, a également raconté son expérience dans l’armée à MEE et a indiqué que les officiers demandaient aux jeunes hommes si eux-mêmes ou un membre de leur famille appartenaient à l’organisation aujourd’hui interdite des Frères musulmans. Les jeunes hommes peuvent être exemptés s’ils répondent oui, mais étant donné la répression qui sévit actuellement contre les membres du groupe, il est imprudent de le faire. Zayn présume que cela peut être un moyen d’amener les hommes dans le radar de l’appareil de sécurité d’État égyptien.

Mostafa n’est pas membre des Frères musulmans mais est un activiste politique libéral ; il craint que ses activités passées ne l’exposent à un harcèlement de la part des officiers ou de l’appareil de sécurité d’État. « C’est le résultat de toutes les années écoulées où l’armée a été directement impliquée en politique. »

« Bien sûr que je suis inquiet, tous ces souvenirs de Mohamed Mahmoud, du Conseil des ministres, d’Abbassia et de toutes les fois que l’armée a dispersé des sit-ins civils sont toujours gravés dans mon esprit », a-t-il affirmé, se référant à plusieurs massacres dans lesquels l’armée a été impliquée depuis 2011.

Un certain nombre de jeunes hommes ont tenté d’éviter la conscription par d’autres moyens, généralement en retardant l’obtention de leur diplôme jusqu’à leurs 29 ans ou en quittant le pays jusqu’à ce qu’ils aient 30 ans et qu’ils ne soient plus admissibles dans l’armée. Omar avait envisagé de le faire, mais a finalement pris sa décision : « Je perdrais beaucoup de temps et une grande partie de mon avenir et je ne suis pas quelqu’un qui aime éviter de défendre mes droits. »

Pour Omar comme pour d’autres, l’institution militaire est intrinsèquement discriminatoire sur la base du sexe, de la classe et de la race. Si vous êtes diplômé de l’enseignement supérieur, ce qui est généralement le résultat de votre classe sociale, vous devez seulement servir un an. Toutefois, si vous n’avez pas été scolarisé, vous servez trois ans. Ce système est ouvertement discriminatoire, a-t-il soutenu.

Une main-d’œuvre bon marché

Selon la Banque mondiale, l’Égypte comptait 835 000 militaires en 2014. Quant à ceux qui ont déjà purgé leurs années de conscription militaire, le moins que l’on puisse dire au sujet de leur expérience est qu’elle a été humiliante et épuisante.

Tamer et Zayn se sont considérés « chanceux » de ne pas s’être retrouvés dans le Sinaï.

Au lieu de cela, ils ont formé avec leurs collègues une main-d’œuvre bon marché pour les officiers haut gradés en étant chargés d’effectuer les corvées des généraux. D’autres sont chargés de vendre des produits de l’armée tels que les pâtes ou de prendre part à la construction d’infrastructures militaires. Les conscrits reçoivent généralement à peine 250 à 300 livres égyptiennes (entre 26 et 31 euros) par mois pour leurs efforts.

Les conscrits reçoivent généralement à peine 250 à 300 livres égyptiennes (entre 26 et 31 euros) par mois pour leurs efforts

« C’est l’enfer, commente Tamer. Je conseille à chaque personne que je rencontre et qui ne l’a pas encore fait de faire tout ce qu’il faut, y compris des pots de vin et [des choses] auxquelles je m’oppose normalement, pour éviter d’être enrôlée dans l’armée. »

Zayn a confirmé cela, expliquant que cette année a ressemblé à une peine de « prison », malgré le fait qu’il a réussi à obtenir une charge de travail plus légère étant donné que sa famille connaissait un officier haut gradé. « Aucune de mes compétences n’a été mise à profit, a-t-il indiqué à MEE. Je devais surtout nettoyer et faire des travaux d’entretien ménager. »

Pendant la journée, Zayn effectuait son « service » qui consistait simplement à rester debout sous le soleil en tenant une arme. Plus tard, il est devenu conscrit pour un des officiers haut gradés et devait donc faire des commissions pour lui. « En général, on ne veut pas que [l’officier] sache que l’on a une voiture, car on devient alors le chauffeur de sa famille. »

Tamer avait des tâches similaires : « Un jour, j’ai nettoyé un tapis et je suis resté debout à côté pour le "protéger" et empêcher que quiconque marche dessus – sauf le général et ses visiteurs. Je jure que c’était ça. La seconde tâche était de faire du thé et du café pour les invités. »

L’humiliation par les généraux de l’armée fait partie intégrante de la vie quotidienne du conscrit, ont expliqué les jeunes hommes.

L’humiliation par les généraux de l’armée fait partie intégrante de la vie quotidienne du conscrit

« Je me souviens d’une fois [où] un officier m’a insulté, m’accusant de ne pas être ordonné. Simplement parce j’avais les yeux rouges. Je lui ai dit que j’étais resté éveillé toute la nuit pour travailler. Il m’a demandé : "Vous travaillez dans une boîte de nuit ou quoi ?" Je lui ai répondu : "Non, Monsieur, dans une bibliothèque. Je suis propriétaire d’une bibliothèque." Il m’a répliqué : "Et moi, je suis propriétaire d’une prison. Vous voulez aller en prison ?" Je lui ai répondu sèchement : "Non." », a raconté Tamer.

Zayn a également relaté le traitement « injuste » dont il a été témoin contre son frère, dont l’expérience avait été différente de la sienne malgré leurs connexions familiales identiques. Le frère de Zayn, qui est médecin, est blessé au dos et aurait dû recevoir une exemption médicale. « Mais ils ne la lui ont pas donnée parce qu’ils ont besoin de médecins pour traiter les officiers. »

Les conscrits encore plus malchanceux peuvent finir dans le Sinaï, ce qui est de loin le sort le plus redouté ; cette crainte tourmente régulièrement l’esprit de Mostafa alors qu’il se prépare à connaître son destin militaire.

D’après Zayn et les autres, étant donné le nombre aussi important de conscrits, la plupart d’entre eux ne sont pas bien entraînés, y compris ceux qui sont envoyés dans le Sinaï. Au cours des dernières années, des dizaines de conscrits ont été tués dans le Sinaï. Les détracteurs mettent en cause l’institution militaire qui, selon eux, ne les prépare pas à de telles confrontations.

Le mois dernier, le groupe Ansar Baït al-Maqdis a revendiqué une attaque contre l’armée dans le Sinaï qui a tué au moins douze soldats, ce qui a poussé de nombreuses personnes à critiquer davantage l’armée pour ce qui est considéré comme de l’incompétence. Sur les réseaux sociaux, des utilisateurs ont partagé en ligne des photos des jeunes victimes et relaté leur propre expérience au contact d’officiers militaires négligents.

« Au lieu de forcer tout le monde à devenir conscrit, pourquoi ne rendent-ils pas la conscription facultative et ne forment-il pas les gens de manière adéquate ? » a demandé Zayn.

*Les noms ont été changés pour des raisons de sécurité.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.