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« C’est pire que la mort » : l’exil douloureux des familles d’Alep

Ils sont partis en emportant uniquement ce qu’ils pouvaient porter. Pour les déplacés internes de Syrie, ne pas pouvoir rentrer chez eux est plus difficile encore que vivre sous les bombes dans leur ville natale
« Je veux me rendre sur la tombe de mon père, prier et passer mes derniers jours dans un endroit que je connais mieux », confie Masoud, qui a fui Alep avec sa famille fin 2016 (MEE/Bader Taleb)

PROVINCE D’ALEP, Syrie – Bana a vu son fils Mohammed pour la dernière fois le 12 août 2012, lors du petit-déjeuner chez eux à Alep, juste avant qu’il ne se dépêche de partir au lycée.

Il n’est jamais rentré à la maison. Bana et son mari ont attendu, puis ont interrogé ses amis à son sujet – sans succès.

Bana regarde une photo de son fils disparu, Mohammed (photo floutée pour des raisons de sécurité ; MEE/Bader Taleb)

Bana, qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité, se souvient : « L’un de ses camarades de classe est venu chez nous, le visage rouge et essoufflé, et a frénétiquement frappé à la porte. Il nous a dit que Mohammed avait été pris au milieu d’une manifestation et avait été arrêté par la police. Je suis tombée en sanglotant, je n’ai pas pu m’en empêcher. »

Le couple a désespérément cherché auprès des autorités des informations concernant Mohammed, qui avait alors 17 ans et était l’aîné de leurs trois fils.

« Nous avons payé pour obtenir des informations à son sujet. Ils nous ont dit qu’il était en vie mais ne nous ont pas donné l’occasion de le voir. Aujourd’hui encore, nous ne savons pas s’il est en vie ou non. »

Vivre sans dignité

Bana et son mari ne sont qu’un exemple des milliers de personnes qui ont fui Alep il y a deux ans, alors que les combats entre les rebelles et les forces gouvernementales syriennes atteignaient leur paroxysme.

Lorsque les quartiers orientaux de la deuxième ville du pays sont tombés aux mains de combattants soutenus par le président Bachar al-Assad, des familles comme la sienne se sont enfuies dans le cadre d’un accord négocié avec l’ONU, emportant avec elles uniquement ce qu’elles pouvaient porter.

Leur histoire n’en est qu’une parmi des millions : l’Internal Displacement Monitoring Centre signale que plus de « la moitié de la population que comptait le pays avant-guerre a été contrainte de fuir son foyer depuis le début du conflit en 2011 ». Cela porte à 6,8 millions le nombre de réfugiés qui se trouvent encore à l’intérieur des frontières syriennes à la fin de l’année 2017, dont 2,9 millions pour la seule année 2017.

Entre-temps, la Croix-Rouge a annoncé qu’au moins 34 000 personnes, dont des civils et des combattants rebelles, avaient été évacuées des quartiers est d’Alep lors de l’opération d’une semaine qui a débuté à la mi-décembre 2016.

Bana prépare son petit-déjeuner sur un simple four à gaz, contrastant avec la vie à Alep (Bader Taleb/MEE)

Bana et sa famille vivent désormais dans le village de Kafranbel, dans le sud-ouest de la province d’Idleb. Elle travaille comme femme de ménage – « je ne suis pas payée beaucoup, mais c’est mieux que de ne rien faire », commente-t-elle –, alors que son mari est employé comme chauffeur de taxi et livreur.

L’un des rares objets qu’elle a pu emporter était une photo de Mohammed, qui aurait aujourd’hui 23 ans. Son visage apparaît également sur les photos qui couvrent les murs de leur nouvelle maison.

« Nous n’avions pas peur de la mort. Ce que nous ressentions en vivant chez nous nous donnait un pouvoir énorme. Cela nous a rendus courageux, même dans les pires circonstances »

- Bana

Bana fait plus que ses 40 ans et parle à voix basse, épuisée. Ses mains tremblent. De temps en temps, elle a le souple coupé par les sombres souvenirs qu’elle raconte. Quand elle parle de Mohammed, elle pleure, rendant grâce s’il est vivant et demandant que son âme puisse reposer en paix s’il est mort.

Mais il n’y a pas d’amertume. Elle est reconnaissante de ce qu’elle a, d’avoir survécu avec le reste de la famille et, dit-elle, de la bénédiction et la miséricorde de Dieu.

La maison de Bana à Alep était l’une des plus anciennes propriétés de la ville, remarquable pour son architecture historique et sa cour ouverte sur le ciel. Quand la guerre a éclaté, ils étaient réveillés chaque jour par le bruit des explosions et des avions de combat résonnant sur les murs du quartier.

Les conséquences d’une attaque à la bombe baril commise par les forces gouvernementales syriennes en avril 2014 (AFP)

« Notre petit-déjeuner dans cet environnement consistait en une miche de pain, des olives et du za’atar et une tasse de thé. Malgré sa simplicité, c’était plus satisfaisant. Avoir les arbres magiques environnants partout par-dessus les murs de la maison, la fontaine dans la cour, c’était inestimable. »

Elle se souvient des années difficiles dans la vieille ville, sans services essentiels, tentant de survivre aux innombrables frappes aériennes. « Nous n’avions pas peur de la mort. Ce que nous ressentions en vivant chez nous nous donnait un pouvoir énorme. Cela nous a rendus courageux, même dans les pires circonstances. »

Mais alors que Bana et sa famille peuvent sembler davantage en sécurité à présent, ce n’est pas l’impression qu’ils ont. Le luxe dont ils bénéficient aujourd’hui par rapport à celui dont ils ont été privés pendant des années compte peu.

À LIRE ► « Dieu merci, tu as survécu à la guerre » : la vie a repris son cours dans la vieille ville d’Alep

S’ils rentraient à Alep, ils pourraient au moins vivre dans leur ville natale avec dignité plutôt que d’être chassés, pense Bana. Ses souvenirs reviennent aux réunions de famille, aux repas de famille – et à une vie sans peur de la mort ni de la guerre. Maintenant, elle vit dans un endroit qu’elle ne connaît pas et dans un environnement qui, pour elle et pour sa famille, est étranger.

« Ma vie désormais consiste à me réveiller, à servir le petit-déjeuner à mes trois fils sur une petite table où nous n’avons guère de place, dans une maison dans laquelle nous n’avions jamais habité auparavant.

« Nous avons une cuisine où je peux à peine laver la vaisselle et une vieille machine à laver qui ne peut pas fonctionner efficacement à cause des mauvaises infrastructures électriques de notre quartier. Voilà notre vie. Je ne suis pas sûre que les gens de l’extérieur puissent comprendre ce que l’on ressent. »

Les voyous qui gèrent les quartiers

Cependant, Bana craint de retourner dans les zones orientales d’Alep, qui sont maintenant contrôlées par le gouvernement. Sa première crainte est que leur maison, même si elle est toujours debout, ait été réquisitionnée.

En avril, Damas a adopté la Loi n° 10. Encourageant soi-disant le développement immobilier d’après-guerre, elle autorise la confiscation et le réaménagement de logements, ou verse aux propriétaires une indemnisation en vertu d’une nouvelle loi sur les biens.

Les combattants rebelles et leurs familles sont évacués d’Alep en décembre 2016 (AFP)

Il y a aussi les shabiha, les gangs de voyous armés soutenus par le gouvernement qui sèment souvent la terreur dans les quartiers. Au début de la guerre, ils avaient l’habitude de réprimer les manifestations et de kidnapper des manifestants. Maintenant, ils peuvent être vus en charge des check-points, en particulier dans les zones où le gouvernement a repris le contrôle.

« Ils sont en position de force pour le moment, ils pillent des maisons et font chanter des gens pour obtenir de l’argent, les menacent de prison et les accusent de travailler avec les rebelles, etc. »

« Je ne reviendrai pas, pas plus que ma famille, malgré le discours selon lequel la vie revient à la normale »

- Bana

Bana méprise les reportages faisant état d’un retour à la vie normale, les qualifiant de « bêtises » qui circulent via « les armées [d’Assad] sur les réseaux sociaux pour refléter cette fausse image ».

« Dans l’est et notamment dans le quartier de la vieille ville, il n’y a pas d’électricité pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, et les gens dépendent toujours de générateurs dans leur vie quotidienne.

« Je ne reviendrai pas, pas plus que ma famille, malgré le discours selon lequel la vie, avec ses maisons, ses rues et ses services, revient à la normale et retourne peu à peu ce qu’elle était avant la guerre. »

Fuir d’un endroit à l’autre

À Ehsem, dans le sud d’Idleb, Masoud sirote son habituelle tasse de thé sous le faible soleil automnal. Ses mains calleuses, dans lesquelles il tient une cigarette, tremblent – mais ce n’est pas à cause du froid.

Comme Bana, Masoud et sa famille ont fui Alep fin 2016. Deux ans plus tard, Masoud, qui a également requis l’anonymat, sait qu’il ne pourra jamais retourner chez lui, dans la vieille ville, où ses ancêtres ont vécu, travaillé et élevé leurs familles.

« Même pendant la domination française puis ottomane de notre pays, personne n’a quitté la ville », raconte-t-il. « Aujourd’hui, je suis parti et je n’y retournerai jamais, pas même pour y être enterré. »

On accède à sa nouvelle maison par une vieille porte en bois. Le salon ne comporte qu’un seul tapis. Pas d’électricité signifie pas de télévision ; la famille est également sans téléphone depuis 2012, renforçant ainsi son isolement.

Des rebelles syriens montent la garde pendant qu’un propriétaire se rend dans son magasin endommagé à Alep en novembre 2012 (AFP)

Au milieu de la pièce se trouve un petit réchaud à gaz que la famille ne pourrait pas se permettre d’allumer même s’il fonctionnait. À la place, ils se glissent sous des couvertures. La seule lumière provient d’une ampoule au plafond.

« Des sentiments comme ceux-là durent toute une vie. Un vieil homme comme moi ne peut pas les effacer de sa tête. Ils apparaissent dans mes cauchemars quotidiens depuis notre départ d’Alep »

- Masoud

Pendant les premières années de la guerre, le magasin de meubles de Masoud, situé dans la vieille ville, a été pillé puis détruit par une frappe aérienne du gouvernement.

Masoud, qui a dans la quarantaine bien sonnée, son épouse et leurs trois enfants, alors âgés de 8 à 15 ans, ont quitté leur domicile près de la place du Sel pour se rendre dans le district de Jibb al-Quebeh, dépendant des revenus tirés de son autre magasin, une épicerie, pour s’en sortir.

« J’ai survécu avec ma famille pendant les attaques », se souvient-il. « Nous avions assez de nourriture dans nos assiettes. »

Lorsque des affrontements ont éclaté entre les forces gouvernementales et l’Armée syrienne libre (ASL), la famille a fui de nouveau en septembre 2012 chez le frère de Masoud à Hretan, dans la banlieue nord-est d’Alep. Ils sont retournés dans leur ancien quartier après la fin des hostilités et la prise de contrôle de la zone par l’ASL.

« Même si nous subissions des frappes aériennes 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, au cours de la dernière année avant notre départ, raconte-t-il, nous avons continué à vivre, à travailler, à voir nos fils se marier, faire la fête et rire. »

Un homme photographie une cérémonie de mariage de groupe à Alep en décembre 2015 (AFP)

Toutefois, la lutte était plus dure qu’avant et ils ont dû faire appel au conseil local pour obtenir de l’aide.

« Les rayons de mon magasin d’alimentation étaient presque vides pendant les premières semaines du siège en novembre 2016. Nous sommes restés là-bas jusqu’à la fin de l’année 2016. Le tournant s’est produit ce jour-là, le 7 décembre, lorsque mes fils m’ont réveillé et m’ont dit que nous devions partir parce que le régime faisait des avancées massives. »

La famille s’est dirigée vers Sif-Dawla, une zone sous contrôle des rebelles dans le district d’al-Alebesah, qui était menacée par le gouvernement. « Nous étions coincés : le régime menaçait d’avancer et de laisser ses militants tuer tout le monde. »

Les souvenirs qui ne mourront pas

Aujourd’hui, le revenu de la famille a diminué. Masoud ne possède plus de magasins et travaille désormais pour quelqu’un d’autre. « Le propriétaire me verse un salaire de 50 dollars par mois, ce qui est à peine suffisant », déplore-t-il.

Les souvenirs de la vie à Alep, eux, persistent.

« Le matin, une tasse de café et la musique de Sabah Fakhri, cela rafraîchit votre âme et vous prépare à aller travailler chaque jour avec toute votre énergie », se souvient-il.

Restes de la grande mosquée des Omeyyades d’Alep en juillet 2017 (AFP)

« Il y avait la grande cour avec la fontaine au milieu. Se réveiller chaque matin en sentant l’odeur des roses qui y poussaient. Les arbres autour des murs.

« Nous vivons à nouveau dans les limbes, craignant une autre tragédie imminente, jusqu’à ce que la Russie appuie sur le bouton pour nous attaquer une fois pour toutes »

- Masoud

« Je m’assieds ici chaque matin avec mon café, avec quelques photos que j’ai prises il y a plusieurs années de ma rue et de mon quartier, c’était comme un paradis. Mais ces matins traditionnels que je vivais depuis mon enfance avec ma famille dans notre ancienne maison sont finis et ne reviendront plus.

« Cela me rappelle ma ville, où je rêve de retourner un jour avant de mourir. Je veux me rendre sur la tombe de mon père, prier et passer mes derniers jours dans un endroit que je connais mieux, pas ici où je ne connais qu’une poignée de personnes à peine. »

Il y a un silence. Quand il poursuit quelques secondes plus tard, c’est en soupirant de désespoir.

« Des sentiments comme ceux-là durent toute une vie. Un vieil homme comme moi ne peut pas les effacer de sa tête. Ils apparaissent dans mes cauchemars quotidiens depuis notre départ d’Alep. »

Les seules images sur les murs de la maison de Masoud sont des souvenirs d’Alep (MEE/Bader Taleb)

Selon Masoud, beaucoup de réfugiés dans le nord de la Syrie ont des idées similaires, préférant une vie assiégée chez eux à une existence pacifique ailleurs.

« Ce n’est pas parce que nous aimons la mort ou que nous voulons que la violence fasse partie de notre quotidien, bien que cela puisse y ressembler de l’avis d’un étranger à la Syrie. C’est littéralement un simple “nous aimons notre maison”.

« Nous ne nous sentons pas en sécurité ni capables de nous adapter ailleurs. C’est pire que la mort, le pilonnage ou les bombardements. Personne ne veut le croire, mais c’est vrai. »

« Nous ne nous sentons pas en sécurité ni capables de nous adapter ailleurs. C’est pire que la mort, le pilonnage ou les bombardements. Personne ne veut le croire, mais c’est vrai »

- Masoud

Masoud déclare que bien qu’ils vivent aujourd’hui dans une petite maison sécurisée, ils ne savent toujours pas ce qu’il se passera ensuite, notamment avec les négociations sur le sort d’Idleb.

« Nous vivons à nouveau dans les limbes, craignant une autre tragédie imminente, jusqu’à ce que la Russie appuie sur le bouton pour nous attaquer une fois pour toutes. »

Pourquoi je ne peux pas y retourner

Le dilemme auquel Masoud est confronté est celui de milliers d’autres Syriens déplacés : comment peut-il rentrer chez lui après tout ce qu’il s’est passé ?

Comme Bana, il se montre cynique à propos des informations selon lesquelles la vie est revenue à la normale à Alep et affirme qu’Alep-Est n’a accès ni à l’eau ni à l’électricité. Cela ne l’empêcherait pas de rentrer chez lui ; lui et sa famille ont survécu à pire pendant la guerre.

Masoud indique que même s’il ne s’est battu pour aucune des parties pendant la guerre, il a protesté pour soutenir les rebelles au cours de la première année et en a hébergé certains.

« En d’autres termes, dit-il, je ne me suis pas battu avec les rebelles, mais je ne peux pas y retourner, car j’ai un passif d’opposant au régime. »

Des manifestants syriens piétinent le portrait du président Bachar al-Assad à Alep en novembre 2012 (AFP)

« Mes opinions sur le quartier étaient bien connues de tous les habitants. Y retourner maintenant serait du suicide. Ce que nous entendons depuis 2017, c’est que le régime capture nombre de ceux qui vivaient sous le contrôle des rebelles, qu’ils soient civils ou non. »

« Mes opinions sur le quartier étaient bien connues de tous les habitants. Y retourner maintenant serait du suicide »

- Masoud

Il dédaigne également les lois de réconciliation visant à encourager les réfugiés à rentrer chez eux, ainsi que des informations faisant état de déserteurs de l’armée à qui Bachar al-Assad aurait accordé une grâce.

« Tous ou presque tous ceux qui sont revenus à Alep et ailleurs ont fait l’objet d’enquêtes et sont restés en prison pendant un bon moment. Personne ne sait si vous êtes en vie ou non, si vous êtes handicapé, si vous êtes recruté pour espionner les gens et les voisins, c’est la dernière chose que je veux pour ma famille. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.