Aller au contenu principal

« C’était une lutte à mort » : le voyage sans retour des combattants étrangers de l’EI

Si les étrangers de l’État islamique ont contribué au règne de la terreur imposé par le groupe, certains ont regretté de l’avoir rejoint mais ne pouvaient fuir, selon un médecin irakien qui les a soignés
Un homme fuit Mossoul en portant deux enfants lors des combats entre les forces irakiennes et l’EI, en juillet 2017 (AFP)
Par à
MOSSOUL, Irak

Mohamed, chirurgien orthopédique irakien qui a été contraint de travailler dans les hôpitaux de Mossoul sous l’État islamique (EI), a constaté de ses propres yeux que des combattants étrangers regrettaient d’avoir rejoint l’EI mais n’avaient pas la possibilité de partir. 

« Les combattants étrangers qui changeaient d’avis après leur arrivée ne pouvaient pas repartir. Ils ne pouvaient pas repartir parce qu’ils n’avaient plus de passeport et que l’EI avait ordonné que tout combattant de l’EI qui s’échappait et s’enfuyait, surtout des champs de bataille, soit tué », a raconté Mohamed à Middle East Eye.

« C’était en fait un piège à rats et l’EI était le fromage »

- Mohamed, médecin

Les regrets formulés par d’anciens membres de l’EI – qui fuient la dernière poche de territoire qu’occupe encore le groupe en Syrie et cherchent désormais la clémence et le rapatriement dans leurs pays d’origine – font souvent l’objet de suspicion.

Mais selon ce médecin, les membres de l’EI étaient bien souvent incapables de partir et faisaient l’objet de sanctions sévères s’ils essayaient.

À leur arrivée dans le soi-disant « califat » de l’EI, les combattants étrangers remettaient leur passeport, recevaient de nouveaux noms arabes – le patronyme indiquant souvent leur pays d’origine – et des cartes d’identité de l’État islamique leur étaient délivrées. Le seul passeport de l’EI disponible était un « Passeport pour le paradis », dont le design s’inspirait des passeports standard émis par les autorités terrestres. 

Le « Passeport pour le paradis » délivré par l'EI (MEE/Afshin Ismaeli)
Le « Passeport pour le paradis » délivré par l’État islamique (MEE/Afshin Ismaeli)

« Lorsque les combattants étrangers de l’EI arrivaient ici, ils amenaient leurs principes, adoptaient un nouveau nom et l’EI les envoyait se battre. C’était en fait un piège à rats et l’EI était le fromage.

« Dans leurs vidéos, ils donnaient l’impression d’être les forces du bien – aidant les patients et donnant de l’argent aux pauvres –, mais en arrivant, les étrangers ont constaté que ce n’était pas le cas », déclare Mohamed.

Certains combattants étrangers n’ont, en effet, pas tardé à déchanter.

« Les combattants occidentaux de l’EI voulaient venir ici, pensant qu’ils se battraient contre les méchants, mais une fois arrivés, ils se sont rendu compte que les personnes qu’ils étaient censés combattre n’étaient pas de mauvaises personnes mais seulement des Irakiens lambda », poursuit-il.

« Un combattant occidental de l’EI – je ne connais pas sa nationalité – a reçu l’ordre de se faire exploser dans un village voisin. Il s’y est rendu pour commettre l’attentat et a vu que tous les habitants étaient à la mosquée, priant aux heures de prière. Il n’a pas fait exploser sa bombe et il est revenu en disant : “Ce ne sont pas des koufar [infidèles], ce sont des musulmans.” Il s’est violemment disputé avec l’EI à ce propos. Les gens du coin disaient qu’il était un bon musulman et pas du tout de l’EI », raconte Mohamed.

« [Abou Bakr] al-Baghdadi préférait les combattants étrangers de l’EI aux Irakiens parce qu’ils y croyaient plus fermement, qu’ils étaient plus convaincus et fidèles à la cause de l’EI. Les habitants de la région avaient souvent rejoint leurs rangs uniquement pour l’argent ou le pouvoir et pour porter une arme. »

« Al-Baghdadi préférait les combattants étrangers de l’EI aux Irakiens parce qu’ils étaient plus convaincus et fidèles à la cause de l’EI. Les habitants de la région avaient souvent rejoint leurs rangs uniquement pour l’argent ou le pouvoir »

- Mohamed

Les combattants étrangers et les futures épouses de membres de l’EI étaient vitaux pour le « califat » autoproclamé et ont en grande partie été recrutés sur internet ou via la diffusion généralisée de la propagande de l’EI. Des vidéos en anglais de nachîds – des chants religieux a capella – tels que « For the Sake of Allah » (« Pour Allah »), visaient les jeunes hommes et de nombreuses vidéos de propagande en arabe ont été sous-titrées en anglais. 

« L’EI avait des médecins du monde entier », indique Mohamed, énumérant les nationalités (des Pakistanais, Britanniques, Indiens, Australiens, Syriens et des Russes) et précisant que ces médecins étrangers n’étaient là que pour traiter les membres de l’EI et auscultaient rarement des civils. 

« Un médecin britannique de l’EI a été là pendant six mois. C’était un Britannique d’origine algérienne et il était très croyant. Il avait fait un long voyage pour venir ici et il s’est surtout radicalisé sur internet. C’est ainsi que l’EI s’adressait à des gens du monde entier et les convertissait. » Ce médecin britannique se faisait appeler Abu Muslim, précise Mohamed, qui explique que les membres étrangers de l’EI dissimulaient toujours leurs véritables noms et identités.

« Ces combattants étrangers étaient endoctrinés par les idéologies de l’EI parce que l’EI disposait d’un très bon, très solide et très efficace service de presse et de propagande. C’étaient d’excellents menteurs et ils ont réalisé beaucoup de publicités et de propagande avec des photos et des vidéos exprimant le bonheur sous l’EI, valorisant le groupe, montrant à quel point l’EI était bien et comment il s’opposait à l’Union européenne et aux États-Unis », poursuit Mohamed.

« J’ai vu ce Britannique d’origine algérienne pour la dernière fois mi-2016. Nous n’avons pas beaucoup parlé, il n’était jamais amical ou bavard, mais je sentais qu’il avait peur de l’EI et qu’il était très mal à l’aise face à cette situation. Je sentais vraiment qu’il n’acceptait pas les actions de l’EI, ni même les siennes. »

Un médecin des forces spéciales irakiennes ayant soigné des combattants de l’EI qui avait été capturés par les forces irakiennes pendant les combats à Mossoul a estimé qu’environ 10 % des combattants étrangers regrettaient d’avoir rejoint l’EI, en particulier les récents convertis à l’islam ou ceux qui avaient subi un lavage de cerveau et adhéré aux idéologies extrêmes du groupe.

« Ils étaient venus à Mossoul pour aider, comme l’EI les avait appelés à le faire, mais à leur arrivée, ils ont constaté que la réalité de l’EI était assez différente. Ils ne pouvaient toutefois pas partir parce qu’ils n’avaient plus leur passeport, seulement les cartes d’identité pourries de l’EI, qu’ils semblaient d’ailleurs avoir fabriquées eux-mêmes dans certains cas », précise le médecin.

« Nous sommes des hommes qui aiment la mort », clame une vidéo de propagande de l’EI visant les locuteurs anglophones (capture d’écran)
« Nous sommes des hommes qui aiment la mort », clame une vidéo de propagande de l’EI visant les locuteurs anglophones (capture d’écran)

D’autres combattants étrangers de l’EI ont été tellement endoctrinés qu’ils étaient « irrécupérables », ajoute-t-il, notamment de très jeunes enfants secourus pendant les combats, qui critiquaient les médecins irakiens parce qu’ils fumaient, leur disant que c’était haram [interdit].

Les combattants occidentaux ne sont pas les seuls à avoir été déçus par la réalité sous l’EI. Certains membres venant des pays voisins ont également exprimé des doutes.

« Un membre syrien de l’EI est venu ici avec de graves migraines et, après avoir discuté avec lui, j’ai compris que ces maux de tête étaient dus au fait qu’il réfléchissait trop, se demandant tout le temps : “Suis-je sur le droit chemin ou est-ce que je fais fausse route ? Comment savoir si ce que je fais est bien ou mal ?” », raconte Mohamed.

Pour éviter à l’homme des problèmes avec ses supérieurs, Mohamed lui a diagnostiqué de vagues affections psychologiques. Ayant apparemment décrété que ce Syrien était fou et un poids pour le groupe, l’EI l’a exclu.

Désillusions et dissensions

L’EI a pris Mossoul en juin 2014. En 2015, de graves dissensions régnaient dans ses rangs, lesquelles se sont aggravées à partir de la fin de la même année, selon Mohamed. 

« Les gens ont vu que les choses n’étaient pas faites de la bonne manière et ont commencé à réaliser que l’EI était une bande de menteurs. De nombreux problèmes sont alors apparus en son sein », explique-t-il. « Nous avons été témoins de nombreux désaccords entre les membres de l’EI. »

Ceci est confirmé par l’interview, réalisée par la télévision irakienne en septembre 2018, d’un ancien commandant de l’EI emprisonné, Issam al-Zobai (dont le nom au sein de l’EI était Abu Abd al-Haq al-Iraqi), qui a admis que les désaccords pouvaient être si violents que certains commandants avaient fini blessés ou emprisonnés. La nomination de commandants étrangers plutôt que de locaux à la tête de l’EI prêtait également à controverse. 

Des membres des forces spéciales irakiennes retirent un drapeau de l’EI à Mossoul en 2017 (MEE/Tom Westcott)
Des membres des forces spéciales irakiennes retirent un drapeau de l’EI à Mossoul en 2017 (MEE/Tom Westcott)

« Ils ont commencé à s’accuser mutuellement et le mécontentement s’est installé. Ils ont même commencé à se battre entre eux ou à tenter de s’échapper », décrit Mohamed.

Partir était particulièrement difficile pour les combattants étrangers de l’EI, dont l’apparence et l’incapacité à parler le dialecte irakien risquaient d’attirer l’attention.

Leur fuite n’était facilitée qu’en payant de grosses sommes – jusqu’à 10 000 dollars par personne d’après certaines informations – à des passeurs. Comme certains membres de l’EI travaillaient également comme passeurs, il y avait en plus le risque que le passeur soit un espion de l’EI. 

Mohamed n’a connu qu’une poignée de combattants étrangers exprimant des regrets quant à leur décision de rejoindre l’EI. Selon les habitants de Mossoul, les étrangers ont contribué au règne de la terreur de l’EI.

« Pour être honnête, les épouses des membres de l’EI étaient terrifiantes »

- Hassan, habitant de Mossoul

Ahmed, un habitant de Mossoul, a rapporté qu’après les trois premiers mois du règne de l’EI, qu’il a qualifiés de « très bien et sûrs », un grand nombre de combattants étrangers et leurs femmes ont commencé à arriver en ville, et que cela a coïncidé avec le moment où l’EI est devenu plus strict et a commencé à imposer des sanctions sévères et des exécutions publiques. 

« J’ai vu un membre russe de l’EI au souk Halib et il avait un enfant avec lui, âgé d’une dizaine d’années peut-être et qui avait également l’air russe. Il a donné une arme à l’enfant et lui a dit de tirer sur les gens », raconte Ahmed.

« Cela s’est produit ici ; si vous faisiez quelque chose de mal, ils faisaient exécuter les sanctions par leurs propres fils. » 

Les épouses étrangères de l’EI, que certains habitants du coin ont qualifié de « belles » en raison de leurs corps élancés et de leurs yeux clairs, inspiraient également la crainte.

« Pour être honnête, les épouses des membres de l’EI étaient terrifiantes. Elles portaient des armes sous leurs abayas mais je n’en ai jamais vu une combattre, elles faisaient juste partie de la hisbah [police de la moralité] », précise Hassan, un Mossouliote.

« Elles avaient une sorte de mâchoire en métal, et si des femmes étaient surprises à ne pas porter un voile intégral, elles étaient punies par les femmes de la hisbah. Cela se passait surtout dans Mossoul, dans le centre-ville. Nous avons arrêté de sortir parce que nous avions peur. »

« De respectable à assassin »

La dure réalité de l’EI a également anéanti les espoirs de nombreux habitants de la région, qui pensaient initialement que le « califat » autoproclamé du groupe pourrait offrir une solution viable au sectarisme qui avait empoisonné l’Irak après l’invasion américaine de 2003. 

« Les problèmes sectaires et sociaux étaient monnaie courante à Mossoul avant l’EI et les gens étaient en colère contre cette mauvaise gouvernance. L’EI s’est présenté comme une solution à ces problèmes et Mossoul l’a accepté », déclare Mohamed.

« Cependant, lorsque l’EI a changé de visage, passant d’islamique à criminel, d’aide à pourvoyeur de cruauté, de respectable à assassin, les gens ont commencé à remettre en question son comportement et à le rejeter. »

Un survivant des « lionceaux du califat » se bat pour sauver d’autres yézidis forcés de rejoindre l’EI
Lire

Après un an environ, les membres de l’EI se sont mis à se cagouler parce qu’ils s’étaient tellement fait haïr de la population qu’ils savaient qu’ils seraient « recherchés » à l’avenir, précise le médecin.

Zobai, l’ancien commandant de l’EI emprisonné, a reconnu lors de l’interview télévisée que l’oppression et l’injustice croissantes que l’EI infligeait aux civils étaient deux des principales raisons pour lesquelles le groupe avait perdu à la fois son territoire et le soutien de la population locale.

Il a estimé que l’une des plus grandes erreurs d’Abou Bakr al-Baghdadi lors de la bataille de Mossoul avait été de garder de force 64 000 membres de familles et partisans de l’EI ainsi que des centaines de civils dans la ville en tant que boucliers humains.  

« Nous nous attendions à ce qu’ils soient évacués et nous avons été surpris que les routes aient été bloquées par l’administration du califat et que personne n’ait été autorisé à quitter Mossoul », a-t-il déclaré.

« Personne n’était autorisé à quitter la ville, qu’il s’agisse de la famille d’un commandant de l’EI ou de n’importe quelle famille musulmane. C’était une lutte à mort. »

De telles erreurs, a-t-il conclu, ont fait perdre à l’EI presque toute sa base de soutien en Irak, anéantissant le concept d’un « califat » prospère, et réduisant l’EI à un groupe insurrectionnel.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.