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Chez les salariés Lafarge en Syrie : un mort, un disparu et des enlèvements en série

Le groupe cimentier Lafarge a toujours qualifié la sécurité de ses équipes de « priorité ». Or, parmi les nombreux employés enlevés, un a été tué et un autre reste porté disparu
Yassin Yassin, l'oncle de Yassin Ismaïl, ancien employé de Lafarge kidnappé et tué par les islamistes armés en 2013, pose devant la maison de son neveu encore en travaux, le 19 février 2018 (AFP)
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AÏN ISSA, Syrie – Sur les hauteurs d’Aïn Issa, enfilade de longs murs ocres posés sur l’interminable plaine désertique du nord syrien, la maison de Yassin Ismaïl est restée inachevée. Elle aurait eu fière allure dans le quartier, avec ses trois chambres prévues et son étage.

Un luxe rare que ce père de trois petits garçons devait s’offrir grâce à son travail, très envié dans cette région démunie : contrôleur mécanicien à la cimenterie Lafarge de Jalabiya, à 30 km de là. Mais la guerre en a décidé autrement.

Les groupes armés s’installent dans la région et monnayent les droits de passage à coups d'enlèvements de salariés ou de leurs proches : un rapport interne à Lafarge en dénombre au moins une douzaine à partir de 2012.

Vue générale de la cimenterie Lafarge à Jalabiya, au nord de la Syrie (AFP)

En 2013, Yassin Ismaïl, employé par la société française depuis 2009, est arrêté par des islamistes armés du futur groupe État islamique (EI), qui l'exécutent après plusieurs mois de captivité, ont confirmé à l'AFP sa famille et trois de ses collègues chez Lafarge. 

D'après le récit de combattants de l'EI à ses proches, il a été égorgé et son corps jeté dans un précipice à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest, un canyon rocailleux du haut duquel les islamistes armés balançaient leurs prisonniers morts ou vifs. Les restes de centaines d'entre eux y ont été retrouvés.

Pour son oncle, Yassin Yassin, son travail chez Lafarge a pu jouer dans sa disparition : « L’usine se trouvait en zone kurde, et l’EI l’a tué en l’accusant d’être un espion des Kurdes ».

À LIRE : Lafarge en Syrie : pourquoi ne pas nommer les groupes armés avec qui le cimentier s’est arrangé ?

En 2013, toujours, disparaît un autre salarié de Lafarge, Abdoul al-Homada. Selon quatre de ses collègues interrogés par l’AFP, ce mécanicien de 35 ans a été enlevé à Alep, à 150 km à l’ouest, et très probablement tué.

En novembre 2016, onze anciens salariés et l’association française Sherpa ont porté plainte contre Lafarge, sa filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS), et plusieurs dirigeants « pour financement du terrorisme » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui » notamment.

Sur le premier chef d’accusation, désastreux pour l’image du groupe, le président de LCS de 2008 à 2014, Bruno Pescheux, mis en examen en décembre dernier, a admis devant les enquêteurs que sa société avait versé à l'EI, entre novembre 2013 et juillet 2014, environ 20 000 dollars par mois pour faciliter la circulation des salariés et marchandises, pour une partie au moins après l'exécution de Yassin Ismaïl.

Entre 2011 et 2015, Lafarge aurait versé près de 13 millions d’euros à des groupes armés syriens

Lafarge est au total soupçonné d'avoir financé indirectement des groupes armés syriens, dont l'EI et d'autres organisations islamistes armées, pour près de 13 millions d'euros entre 2011 et 2015.

Lafarge, qui avait retiré ses expatriés de Syrie pour raisons de sécurité, a-t-il également fait courir trop de risques à ses salariés syriens en se maintenant en Syrie jusque 2014, quand les autres multinationales l’ont quittée dès 2012 ?

« Lafarge se fichait de notre sécurité »

Le groupe, qui a fusionné en 2015 avec le suisse Holcim, a toujours affiché la sécurité de ses équipes comme une « priorité ». Nombre d'anciens salariés locaux estiment que l'arrivée de Lafarge a beaucoup apporté économiquement à la région et à ses habitants, jusqu'en 2012.

Mais certains estiment que le groupe ne les a pas assez protégés par la suite, avec en point d'orgue l’évacuation en catastrophe de l’usine le 19 septembre 2014, date de sa prise par l’EI et de la fin de l'aventure syrienne de Lafarge.

Ce matin-là, « ce sont des voisins qui sont venus nous dire que l’EI allait attaquer, personne de la direction ne nous a prévenus. Le responsable de l’usine avait fui avec sa famille », explique à l’AFP l’un d’eux, Jarir Yahyaalmullaali.

« Lafarge se fichait de notre sécurité et n’avait prévu aucun plan d’évacuation. On s’est entassés à 29 dans les trois véhicules qu’on a trouvés. Si on était restés, on serait peut-être tous morts », estime-t-il.


Ce récit a été confirmé à l’AFP par plusieurs anciens salariés de Lafarge.

Quelques jours plus tard, le successeur de M. Pescheux à la tête de LCS, Frédéric Jolibois se félicite dans un email envoyé à ses collègues : « Nous avons réussi à sortir nos employés de l’usine sains et saufs », une déclaration qui a outré les salariés concernés.

D’autant que la veille de l’attaque de l’EI, le même Jolibois, également mis en examen en décembre, conseillait juste dans un email à ses équipes de « préparer des matelas, de la nourriture, de l’eau, du sucre dans les tunnels » et y « déplacer les équipes si les affrontements arrivent ».

« Il semblerait qu'il y ait eu une vraie cécité, volontaire ou non, de la direction sur la sécurité des salariés »

- Sandra Cossart, directrice de Sherpa

« Il semblerait qu'il y ait eu une vraie cécité, volontaire ou non, de la direction sur la sécurité des salariés », note Sandra Cossart, directrice de Sherpa.

Au fil du conflit, l’usine s'est retrouvée écartelée entre les trois principaux rivaux de la guerre civile : le régime (son siège est à Damas), les Kurdes (qui contrôlent la zone de l’usine) et les islamistes armés dont l’EI, qui a fini par conquérir des villes comme Minbej, où habitent nombre de salariés.

Yassin Ismaïl vivait ainsi à Aïn Issa, où le régime compte toujours des partisans, mais devait traverser une zone tenue par les groupes armés pour aller à l’usine, protégée par les Kurdes : chaque camp pouvait trouver des raisons de se méfier de lui.

Des pressions de la direction

À partir de 2013, le maintien de l’usine, dans laquelle Lafarge avait investi 680 millions d'euros en pariant sur un avenir meilleur, est la priorité de LCS. Quitte à prendre des risques : « À partir du moment où la décision a été prise de continuer (...) dans un contexte de guerre civile, il fallait en accepter les conséquences », déclarera M. Pescheux aux enquêteurs.

À la décharge du groupe, rares sont ceux qui semblent l’en avoir dissuadé. Selon le directeur général adjoint opérationnel de Lafarge à l’époque, Christian Herrault, lui aussi mis en examen, le gouvernement français le poussait au contraire à rester.

Des salariés dénoncent des pressions de la direction à l'époque. « Si l’un d'entre nous ne venait pas à l’usine à cause des problèmes de sécurité, il était licencié », affirme M. Yahyaalmullaali. Mais beaucoup sont aussi restés pour conserver des emplois qui faisaient vivre des familles entières.

À LIRE : « Des sacs remplis de millions de dollars » : comment les ventes de pétrole ont engraissé l’EI

Y compris Yassin Ismaïl : « Il savait que c’était dangereux, mais il n’avait pas d’autre ressource », souligne son cousin, Mustafa Yassin.

Interrogé par l’AFP à propos de Yassin Ismaïl et Abdoul al-Homada, LafargeHolcim a répondu n’avoir « pas connaissance qu’un collaborateur de Lafarge Syrie soit décédé à la suite d’un enlèvement ». 

Aux enquêteurs, M. Herrault a assuré que « tous les enlèvements ont été réglés, les rançons ont été payées et les personnes libérées sans dommage corporel ».

Mais, interrogé sur le cas d'Abdoul al-Homada, il concède qu’un salarié enlevé à Alep « n’a jamais été retrouvé ». Lafarge ne s’y est toutefois pas intéressé car, affirme-t-il, M. Homada a été enlevé en raison de son statut d'opposant au régime de Damas, accusé d'innombrables enlèvements et meurtres depuis le début du conflit.

Cette photo prise le 9 mars 2017 à Paris montre le siège français de LafargeHolcim, groupe créé en 2015 par la fusion du cimentier Lafarge et son homologue suisse Holcim (AFP)

Mais, même dans ce cas, pourquoi se serait-il risqué à venir dans ce quartier d’Alep tenu par le régime ?

Parce que c'était imposé par Lafarge, réplique son ancien coéquipier Jarir Yahyaalmullaali.

LCS ne voulait pas, à l’époque, verser les salaires à l’usine pour éviter d’y avoir trop de liquide et susciter les tentations de vols. Comme cela se faisait dans d'autres entreprises et administrations, les salariés devaient donc aller le retirer dans la banque d’une grande ville, Alep étant la plus proche.

« Nous avions dit à Lafarge que ça pouvait être dangereux d’aller à Alep, mais la compagnie a refusé de verser les salaires à l’usine »

- Jarir Yahyaalmullaali, employé de Lafarge

« Nous avions dit à Lafarge que ça pouvait être dangereux d’aller à Alep, mais la compagnie a refusé de verser les salaires à l’usine. Abdoul al-Homada n’avait plus d’argent, il n’a pas eu le choix. Il a été enlevé alors qu’il sortait de la banque », explique à l’AFP M. Yahyaalmullaali, un récit confirmé par d’autres anciens salariés.

Après cette disparition, la direction a accepté de verser les salaires à l’usine.

Devant les enquêteurs à Paris, un collègue et proche d'Abdoul al-Homada a livré un autre détail : après son enlèvement, LCS l’a licencié pour « absence injustifiée ».

Par Emmanuel Duparcq, à Aïn Issa (Syrie)