Aller au contenu principal

Coincés entre les lignes de front, les yézidis d’Afrin aspirent à retrouver leurs terres perdues

Les yézidis qui ont fui l’opération dirigée par les Turcs à Afrin craignent de voir leur identité effacée dans les villages qu’ils ont laissés derrière eux – et ne plus jamais pouvoir rentrer chez eux
Un enfant saute par-dessus une tranchée dans le « camp d’Afrin » (MEE/David Meseguer)

FAFIN, Syrie – Bien qu’ils vivent en tant que déplacés à Shahba, une enclave sous contrôle kurde située dans la province d’Alep, dans le nord de la Syrie, les 25 membres de la famille Barekat s’estiment chanceux.

Tous ont pu s’échapper de Faqira, le village yézidi de la région d’Afrin où ils vivaient, lorsque les combats entre les Unités de protection du peuple (YPG) kurdes et les combattants turcs alliés à l’Armée syrienne libre ont éclaté au début de l’année. Après un périple difficile, ils ont finalement trouvé refuge dans un camp de déplacés internes dans le village de Fafin.

« Je me souviens du 13 mars comme de la pire journée de ma vie. La fuite à pied fut très difficile. La route était longue et nous ne pouvions emporter qu’une bouteille d’eau. Des personnes âgées ont perdu la vie sur la route à cause de la fatigue et des bombardements », a déclaré Michael Barekat à Middle East Eye.

Barekat (47 ans) et sa famille font partie des quelque 6 000 yézidis parmi les 137 000 civils déplacés à Shahba, selon les chiffres des Nations unies et des responsables locaux, suite à un accord entre les autorités kurdes locales et le gouvernement syrien en mars pour y accueillir des déplacés d’Afrin.

Michael Barekat (à gauche, au premier plan) et des membres des familles Barekat et Sabri devant leur tente dans le « camp de la résistance » (MEE/David Meseguer)

« Après avoir expulsé Daech en 2016, nous avons pris en main le nord de la région et Damas a pris le contrôle du sud. Le régime l’avait déclaré zone militaire et ce secteur était presque inhabité », a déclaré Hevi Mustafa, coprésident de l’administration du canton d’Afrin.

« Bien qu’il y ait eu un accord pour transférer les déplacés internes, les relations avec le gouvernement syrien ne sont pas aisées dans les autres domaines », a indiqué le responsable kurde.

Silêman Cafer, dirigeant communautaire yézidi à Afrin et auteur du livre Qewlên Êzdiyan (« Les textes yézidis »), a déclaré à MEE que la taille de cette minorité religieuse était sur le déclin bien avant le début de la guerre civile syrienne en 2011.

« Au début du XXe siècle, il y avait 58 villages yézidis dans la région d’Afrin sur un total de 358. En raison des pressions exercées par la majorité musulmane, certains yézidis se sont convertis à l’islam. Le nombre de villages était tombé à 22 pour une population totale de 60 000 yézidis avant le début de la guerre en Syrie en 2011 », a précisé celui qui est également président de la commission des affaires étrangères du canton d’Afrin.

« La volonté de Dieu était de nous créer en tant que yézidis et Kurdes. Quelle autorité pensent-ils donc avoir pour nous forcer à nous convertir à l’islam ? »

– Abdo Barekat, yézidi originaire d’Afrin

« Depuis 2013, les villages sunnites voisins d’Afrin sont contrôlés par des groupes radicaux. En raison de certaines menaces, une grande partie des 60 000 yézidis ont commencé à quitter la région [pour émigrer] vers l’Europe ou des pays comme l’Australie. »

La plupart des villages yézidis d’Afrin se situent dans la partie sud de la région, d’Azaz au mont Siméon. Ces communautés servent de frontière de facto entre l’enclave principalement kurde, des villes telles que Deir Semaan où la population est majoritairement arabe sunnite et des villes comme Nobol et Zahraa qui abritent une population majoritairement arabe chiite.

« Avant l’assaut mené par la Turquie contre Afrin, la population yézidie avait été réduite à 20 000 personnes. Suite à l’attaque, beaucoup ont émigré à l’étranger ou vers des villes comme Alep ou Damas. De nos jours, à Shahba, il ne reste que 6 000 d’entre nous », a indiqué Cafer.

Persécutés

Dans la région de Shahba, il existe trois grands camps de tentes qui abritent environ 16 000 personnes, bien que la majorité des déplacés internes occupent des maisons vides.

Des organisations internationales telles que l’UNICEF sont responsables de la gestion de services tels que l’approvisionnement en eau, tandis que l’administration kurde est chargée de la gestion de la collecte des ordures et des centres médicaux et fournit également du pain gratuit et quatre heures d’électricité par jour.

« Lorsque nous avons vu des vidéos des islamistes qui menaçaient de nous tuer si nous ne nous convertissions pas à l’islam, des femmes yézidies ont décidé de remplir de petites fioles avec du poison à boire si nécessaire pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi. Malheureusement, certains ont dû le faire », a déclaré Michael Barekat dans sa tente située dans le « camp de la résistance » de Fafin.

Barekat faisait référence à des vidéos largement partagées en ligne par des activistes kurdes et par l’Observatoire syrien des droits de l’homme, un organisme de surveillance pro-opposition syrienne basé au Royaume-Uni, qui semblaient montrer des rebelles syriens soutenus par la Turquie en train de demander à des hommes à Afrin combien de fois par jour ils priaient et de menacer de tuer ceux qui ne s’étaient pas convertis à l’islam. Les yézidis ont leur propre religion monothéiste. 

« Dans le livret de famille, l’État syrien nous a toujours répertoriés en tant que musulmans sunnites. Nous sommes des yézidis, nous ne voulons pas être musulmans »

– Michael Barekat

Les yézidis sont persécutés depuis des siècles en raison de leurs convictions religieuses, qui invoquent des éléments issus de plusieurs religions dont l’islam, le christianisme, l’hindouisme et le zoroastrisme, et en raison desquelles ils sont dénoncés par certains comme des « adorateurs du diable » et des hérétiques.

Avant même la guerre, le gouvernement syrien refusait de reconnaître l’identité religieuse de la communauté, a déclaré Barekat.

« Dans le livret de famille, l’État syrien nous a toujours répertoriés en tant que musulmans sunnites. Nous sommes des yézidis, nous ne voulons pas être musulmans », a-t-il affirmé.

Des habitants assistent à une cérémonie en l’honneur de combattants des YPG tués au combat (MEE/David Meseguer)

En août 2014, la communauté yézidie a été la cible d’une tentative de génocide de la part du groupe État islamique alors que celui-ci gagnait du territoire en Syrie et en Irak.

Plus de 3 000 personnes ont été tuées et plus de 6 000 ont été enlevées, dont de nombreuses femmes yézidies retenues en captivité en tant qu’esclaves sexuelles. Des dizaines de milliers de yézidis ont fui leur domicile et trouvé refuge au sommet du mont Sinjar, dans le nord de l’Irak.

« Le massacre de yézidis à Sinjar semble avoir été une ligne rouge. Mais après ce qui s’est passé à Afrin, il ne fait aucun doute que la communauté internationale a donné le feu vert aux forces islamistes réactionnaires pour attaquer les yézidis n’importe où », a déclaré à MEE Ibrahim Barekat, âgé de 24 ans.

« Daech a enlevé nos femmes et les a vendues sur le marché de rue comme esclaves sexuelles. Nous avions peur que cela se reproduise, alors nous avons décidé de nous échapper », a raconté l’oncle d’Ibrahim, Abdo Barekat.

« La volonté de Dieu était de nous créer en tant que yézidis et Kurdes. Quelle autorité pensent-ils donc avoir pour nous forcer à nous convertir à l’islam ? »

Des sanctuaires détruits

Dans la ville d’Afrin, les forces soutenues par la Turquie ont détruit le centre de la communauté yézidie, y compris des archives historiques, a expliqué Silêman Cafer. « Heureusement, nous avons pu conserver certains documents et des reliques d’une grande importance. »

La destruction de sanctuaires yézidis par les forces de l’Armée syrienne libre a été décrite dans un rapport de l’American Schools of Oriental Research (ASOR) plus tôt cette année, tandis que l’ONU a déclaré en août avoir reçu des informations faisant état de la destruction de sanctuaires yézidis et d’autres sites.

Selon Michael Danti, directeur académique des initiatives pour le patrimoine culturel à l’ASOR, l’un des principaux problèmes rencontrés pour rendre compte des destructions de sanctuaires yézidis est que l’emplacement d’un grand nombre d’entre eux est inconnu.

« Nous savons qu’il est fort probable que des sites appartenant au patrimoine culturel des minorités aient été vandalisés ou détruits au cours du conflit en Syrie et en Irak. Ceci vaut notamment pour les lieux saints yézidis en particulier et pour le patrimoine associé à l’ethnie kurde en général (les sites soufis sont également fréquemment visés) », a indiqué Danti à MEE dans un e-mail.

Vue du « camp de la résistance » situé à Fafin, dans la région de Shahba (MEE/David Meseguer)

Silêman Cafer a indiqué à MEE que des temples et des lieux saints avaient été détruits dans les villages yézidis, accusant la Turquie d’avoir permis aux groupes rebelles d’agir librement.

« Dans mon village natal de Bosoufane, ils ont ouvert une mosquée alors qu’il n’y a jamais eu un seul musulman. Ils ont forcé les femmes à porter des vêtements noirs et leur ont interdit de porter des pantalons », a-t-il affirmé.

« Dans mon village natal de Bosoufane, ils ont ouvert une mosquée alors qu’il n’y a jamais eu un seul musulman. Ils ont forcé les femmes à porter des vêtements noirs et leur ont interdit de porter des pantalons »

– Silêman Cafer, chef communautaire yézidi à Afrin

« Ils ont également ouvert des écoles coraniques et obligé tous les enfants à y aller, a-t-il raconté. La semaine dernière, ils ont arrêté des parents qui avaient refusé d’envoyer leurs enfants dans une école islamique. »

MEE n’est pas en mesure de vérifier de manière indépendante les propos de Cafer.

D’après Silêman Cafer, les quelques yézidis qui sont restés à Afrin ne sont pas partis parce qu’ils étaient plus âgés ou parce qu’ils n’en avaient pas les moyens.

« Au cours des premiers jours d’exil à Nobol, les propriétaires demandaient 150 000 livres syriennes [environ 250 euros] pour louer une maison pendant un mois et certains ont décidé de repartir. »

Arborant autour du cou un Shiva Lingam, un symbole religieux rapporté par un membre de sa famille du sanctuaire yézidi de Lalesh, dans la région kurde d’Irak, Michael Barekat est conscient qu’il est compliqué pour sa famille de retourner à Afrin.

« Tant que les islamistes sont à Afrin, nous ne pouvons pas rentrer, à moins que les grandes puissances ne forcent la Turquie et ses groupes alliés à quitter la région », a confié Barekat, s’exprimant sous l’œil vigilant de son neveu Hesen, un combattant des YPG blessé par une frappe aérienne turque qui s’est fait tatouer le mot « love » (« amour ») sur les jointures de ses deux mains.

« Dans notre village, ils ont forcé un yézidi de 50 ans à embrasser un Coran et à dire qu’il était musulman. Mais il a refusé parce qu’il ne pouvait pas trahir son Dieu et ils l’ont tué. »

Barekat n’a pas pu identifier le groupe qui a exécuté le meurtre qu’il a rapporté et MEE n’est pas en mesure de vérifier de manière indépendante son récit des faits.

Hesen Barekat, un combattant des YPG de 20 ans blessé au cours d’une frappe aérienne turque, montre ses tatouages (MEE/David Meseguer)

Les ONG Amnesty International et Human Rights Watch ont toutes deux exprimé leur préoccupation à propos des violations commises par les forces turques et les combattants soutenus par la Turquie à Afrin depuis l’assaut lancé dans la région en mars.

« L’offensive et l’occupation par l’armée turque exacerbent la souffrance des habitants d’Afrin qui ont déjà subi pendant des années un conflit meurtrier », a déclaré en août Lynn Maalouf, directrice des recherches pour le Moyen-Orient à Amnesty International. Nous avons entendu des récits terribles de personnes placées en détention, torturées ou victimes de disparition aux mains de groupes armés syriens, qui continuent de faire des ravages parmi la population civile, sans que les forces turques n’interviennent. »

Ni Amnesty, ni Human Rights Watch n’ont mentionné d’atrocités présumées commises spécifiquement contre la minorité yézidie. Au moment de la publication, aucune des deux organisations n’avait répondu aux demandes de commentaires formulées au sujet des allégations contenues dans cet article.

« L’idée de crimes commis contre des yézidis et des civils est fausse […] Nous traitons tout le monde de la même manière car nous sommes tous syriens »

– Mohammed al-Abed, chef du bureau politique des forces spéciales de la brigade al-Hamza 

Un porte-parole local de l’Armée syrienne libre a affirmé à MEE qu’il ne considérait pas comme crédibles les informations faisant état d’atrocités commises contre des yézidis.

« Nous avons confié la région au conseil local d’Afrin, composé de personnes de la région même. Nous ne considérons pas ces informations comme étant fiables car elles ne proviennent pas de sources impartiales », a déclaré Mohammed al-Abed, chef du bureau politique des forces spéciales de la brigade al-Hamza, un groupe de l’armée syrienne libre soutenu par la Turquie qui opère à Afrin. 

« L’idée de crimes commis contre des yézidis et des civils est fausse et ne repose sur aucune preuve. Nous traitons tout le monde de la même manière car nous sommes tous syriens », a affirmé Abed à MEE.

La « pierre angulaire » kurde

Pour Silêman Cafer, cependant, la situation actuelle à Afrin est si fragile que la survie de la religion yézidie et du peuple yézidi est en jeu.

« La religion yézidie est la pierre angulaire de l’identité kurde, de sa culture et de sa langue. Si un seul yézidi survit, il y aura des Kurdes en ce bas monde. Mais il existe un risque réel que notre peuple soit exterminé », a-t-il soutenu.

« Nous sommes très reconnaissants envers les États européens qui ont accueilli un grand nombre de réfugiés yézidis, mais ce n’est pas la solution. De cette façon, nous quittons notre terre, notre histoire. Nous devons continuer d’être ici et, par conséquent, ils doivent nous protéger ici. »

À LIRE ► Quatre ans après le massacre du Sinjar, des milliers de yézidis sont toujours aux mains de l’EI

D’autres trouvent du réconfort dans le revirement observé dans la guerre en Syrie, qui a vu les forces pro-gouvernementales reprendre progressivement du territoire aux groupes rebelles et aux militants à travers le pays.

Isdihar Sabri, 40 ans, a déclaré à MEE que trois de ses cousins avaient été tués par des bombardements aériens au cours de l’attaque dirigée par la Turquie contre Afrin.

« Nous avons essayé de rester près de notre terre, a indiqué Sabri. Maintenant, nous espérons une victoire du gouvernement syrien afin de pouvoir retourner dans notre ville natale. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.