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« Comme Kadhafi » : l’affaire Khashoggi ravive de mauvais souvenirs pour les exilés libyens

Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi était connu pour avoir recours, pendant son long règne, à des hommes de main pour se débarrasser des « chiens errants » qui s’opposaient à lui
Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a occupé le pouvoir pendant 42 ans avant d’être destitué en 2011 à la suite d’un soulèvement populaire (AFP)

L’assassinat présumé du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul a ravivé de douloureux souvenirs de disparitions et d’assassinats dans la communauté libyenne en exil, qui vivait autrefois dans la crainte des services de sécurité influents et impitoyables de Mouammar Kadhafi.

Kadhafi avait la triste réputation de déployer ses agents pour cibler des opposants politiques dénoncés comme des « traîtres » et des « chiens errants », réfugiés à l’étranger, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Italie et en Allemagne, mais aussi de réserver un traitement brutal à ceux qui osaient rentrer.

Aujourd’hui, alors que les médias s’interrogent sur ce que le prince héritier Mohammed ben Salmane sait de la disparition de Khashoggi survenue le 2 octobre, certains membres de la communauté libyenne ont établi, sur les réseaux sociaux, des comparaisons entre Kadhafi et la famille royale saoudienne.

Les opposants de Mohammed ben Salmane accusent le prince héritier d’avoir orchestré une répression généralisée de la dissidence visant les magnats des affaires, les religieux, les activistes politiques et même des membres de la famille dirigeante.

Traduction : « Kadhafi a été responsable de la disparition du cheikh Moussa Sader, un éminent religieux chiite, lors d’une visite en Libye il y a 40 ans. Aujourd’hui, le nouveau Kadhafi d’Arabie saoudite, MBS, est responsable de l’enlèvement de Jamal Khashoggi lors de sa visite au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul »

Les autorités saoudiennes ont fermement démenti les allégations selon lesquelles Khashoggi aurait été tué lors d’une visite au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre. Jusqu’à présent, elles n’ont toutefois présenté aucune preuve pour corroborer cette affirmation et soutiennent que les caméras de sécurité du consulat ne filmaient pas à ce moment-là. 

Traduction : « Si Jamal Khashoggi a été enlevé par un acteur étatique, un nouveau Kadhafi a alors vu le jour dans la région. Et si vous pensez que cela ne se limite qu’aux citoyens dudit acteur ou à ses ennemis actuels, détrompez-vous. #géopolitique_d_intimidation »

Un ami de Jamal Khashoggi, qui a préféré conserver l’anonymat, a confié à Middle East Eye que la brutalité des informations sur la mort présumée de Khashoggi lui faisait craindre le même sort pour d’autres détracteurs du gouvernement saoudien si Riyad n’était pas tenu responsable, tout comme Kadhafi et ses agents avaient pu s’en tirer autrefois après des assassinats ciblés d’opposants à l’étranger.

Une politique des « chiens errants »

En 1980, Abdessalam Jalloud, alors député de Kadhafi, semblait justifier la politique dite des « chiens errants », consistant à assassiner des dissidents en exil, en déclarant à un journal italien : « De nombreux individus qui ont fui à l’étranger ont emporté avec eux des biens appartenant au peuple libyen. Désormais, ils mettent leurs gains illicites à la disposition de l’opposition dirigée par [le dirigeant égyptien de l’époque] Sadate, l’impérialisme mondial et Israël. »

Au cours de la même année, une série de tentatives d’assassinat visant des exilés libyens a eu lieu à Londres, alors devenue un refuge et un pôle d’activité dissidente pour les opposants politiques de Kadhafi.

En avril, Mohammed Ramadan, un journaliste du service international de la BBC, a été abattu devant la mosquée de Regent’s Park, dans le centre de Londres, tandis que Mahmoud Nafi, avocat, était abattu dans son bureau à Londres.

Des policiers entourent Yvonne Fletcher, abattue en 1984 par un homme armé à l'intérieur de l’ambassade de Libye à Londres (Reuters)

Le MI5, le service de renseignement intérieur britannique, avait alors rassemblé « des preuves concluantes » selon lesquelles l’ambassade de Libye à Londres visait des dissidents en Grande-Bretagne et découvert que l’ambassade avait été vivement critiquée par Tripoli pour ne pas avoir tiré sur les manifestants libyens qui se rassemblaient devant le bâtiment, a-t-on rapporté plus tard.

Des députés britanniques ont appelé le gouvernement à fermer l’ambassade de Libye, l’un d’eux ayant soutenu que celle-ci hébergeait « une bande de voyous ».

En octobre 1980, le MI5 a été informé que l’ambassade de Libye disposait d’un poison en poudre avec lequel elle envisageait d’assassiner des dissidents dans le pays. 

Les premiers visés ont été Farj Shaban Ghesouda et son épouse britannique Heather Clare, à qui un employé d’une compagnie aérienne a remis des cacahuètes – il a été découvert par la suite qu’elles avaient été mélangées à du thallium. Le couple a survécu, mais les cacahuètes ont tué le chien de la famille et rendu les enfants gravement malades, selon un article du New York Times.

À Rome, au moins quatre opposants de Kadhafi ont été tués en 1980. En mars, l’homme d’affaires Mohamed Salem Rtemi y a été retrouvé mort. En avril, un autre homme d’affaires, Abdul Jalil Arif, a été abattu dans un café, tandis qu’en mai, deux autres exilés, Abdallah Mohamed el-Kazmi et Mohamed Foud Buohjar, ont été retrouvés morts.

Le corps de Buohjar a été découvert avec une note signée des « Comités révolutionnaires libyens opérant à Rome ».

En Allemagne de l’Ouest, un Libyen a été condamné à perpétuité pour le meurtre d’Omran el-Mehdawi, un ancien représentant de l’ambassade libyenne qui a été abattu dans un centre commercial à Bonn en mai 1980.

En 1982, deux étudiants libyens en Allemagne de l’Ouest ont déclaré avoir été détenus toute une nuit à l’intérieur de la résidence de l’ambassadeur de Libye, où ils ont été torturés et menacés de mort.

« Nous avons crié, mais la plupart du temps, nous étions bâillonnés », a affirmé El-Hadj el-Garian, l’un des étudiants.

L’influence de Kadhafi s’étendait également de l’autre côté de l’Atlantique. En octobre 1980, Faisal Zagallai, un étudiant libyen à l’université d’État du Colorado, aux États-Unis, a été blessé par balle à son domicile par un ancien soldat des forces spéciales des « bérets verts » qui affirmait travailler pour la CIA.

Selon les procureurs, l’homme armé avait été engagé par un ancien agent de la CIA qui agissait pour le compte du gouvernement libyen.

Faisal Zagallai et son épouse, dans l’État du Colorado, en 1981

En 1984, un représentant de l’ambassade libyenne à Londres a ouvert le feu sur des manifestants opposés à Kadhafi, tuant Yvonne Fletcher, une policière britannique en service lors de la manifestation, et blessant dix autres manifestants.

Yvonne Fletcher a été tuée par des tirs de mitrailleuse provenant d’une fenêtre du premier étage de l’ambassade. 

Les meurtres se sont poursuivis avec une nouvelle vague d’assassinats en 1985.

Parmi les victimes figuraient Jibril A. ad-Dinali, ancien officier de police et dirigeant du Front de salut national libyen, un groupe d’opposition de premier plan, retrouvé mort en Allemagne de l’Ouest, et Ahmed Rafeeq al-Barrani, dissident et homme d’affaires retrouvé mort dans son bureau à Chypre.

Des opposants politiques ont également été visés alors qu’ils se trouvaient dans des pays voisins de la Libye. 

Porté disparu alors qu’il logeait dans un hôtel au Caire en 1993, Mansour Kikhia, ancien ministre des Affaires étrangères libyen et ancien ambassadeur auprès de l’ONU, aurait été enlevé par des agents de Kadhafi.

Kikhia, qui avait fui pour les États-Unis en 1980, était un détracteur acerbe du gouvernement Kadhafi. Quatre mois après avoir obtenu la citoyenneté américaine, il participait à une rencontre d’une organisation arabe de défense des droits de l’homme en Égypte qu’il avait contribué à créer.

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En 1995, un épicier libyen opposé à Kadhafi a été poignardé dans sa boutique à Londres, un assassinat qui aurait été ordonné par Kadhafi. 

Ali Abuzeid s’était déjà plaint de menaces de mort auprès de ses voisins. Après la découverte de son corps, des opposants politiques de Kadhafi ont estimé qu’il avait été la cible d’agents libyens. 

Abuzeid a fui la Libye dans les années 1970 et s’est activement opposé à Kadhafi. En 1984, il a manqué une attaque contre le siège du dirigeant libyen à Tripoli. 

Des dissidents de retour au pays pris pour cible

Les services de renseignement de Kadhafi étaient également soupçonnés de cibler des dissidents vivant à l’étranger qui prenaient le risque de retourner en Libye.

Ainsi, il a été fréquemment fait état de proches et d’amis portés disparus ou retrouvés morts parmi les membres de la communauté exilée.

Une Britannique d’origine libyenne a rapporté à MEE le cas d’un membre de sa famille qui a perdu la vie dans la capitale libyenne alors qu’il rendait visite à sa famille dans le pays pour la première fois depuis plusieurs années.

« Mon cousin Ahmed est allé en Libye pour voir sa famille qu’il n’avait pas revue depuis des années », a raconté Marwa, qui a préféré ne pas donner son véritable nom.

« Il était normal de voir des gens coupables de ne pas lancer de fleurs au régime [de Kadhafi] être retrouvés morts ou portés disparus sans laisser de traces » 

– Un proche d’un Libyen mort dans un accident de voiture

« Il avait une entreprise prospère, il travaillait d’ici [au Royaume-Uni] par le biais de contacts en Libye, il avait conclu des accords très lucratifs à ma connaissance. Mais il n’avait jamais été un partisan de Kadhafi. »

« Quelques jours après son arrivée à Tripoli, il a été retrouvé mort dans sa voiture. Cela a été présenté comme un accident de voiture, mais tout le monde savait que cela avait été orchestré. Il était normal de voir des gens coupables de ne pas lancer de fleurs au régime être retrouvés morts ou portés disparus sans laisser de traces. »

Traduction : « En 1978, le religieux libanais Moussa Sader a rencontré Kadhafi en Libye. Peu de temps après, il a disparu. Kadhafi a déclaré qu’il avait quitté la Libye et s’était envolé pour l’Italie. L’Italie a soutenu que ce n’était pas le cas. Kadhafi a martelé qu’il ne savait pas où il se trouvait. Et 40 ans plus tard, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. » / « Il n’y a pas que Sader – comme le royaume d’Arabie saoudite, Kadhafi était plus que ravi de traquer ses propres citoyens à travers le monde. Et comme dans le cas de Khashoggi, le monde n’a rien fait face à la politique des chiens errants »

Même les dignitaires en visite n’étaient pas en sécurité. Moussa Sader, un éminent dirigeant chiite libanais, a disparu lors d’une visite en Libye pour rencontrer Kadhafi en 1978.

En 2014, la Libye a reconnu que les agents de Kadhafi étaient responsables de la disparition de Sader. En 2015, les autorités libanaises ont arrêté le fils de Kadhafi, Hannibal, pour avoir dissimulé des informations et participé à l’enlèvement prolongé de Sader.  

L’aide du MI6 et de la CIA

Dans le cadre du rapprochement entre Kadhafi et les pays occidentaux qui a suivi le 11 septembre, le dirigeant libyen a été réhabilité en tant qu’allié, en contrepartie de sa renonciation aux armes de destruction massive et de sa coopération dans la prétendue « guerre contre le terrorisme ». En réalité, le pacte a permis aux agents de Kadhafi de continuer de harceler et d’intimider des dissidents à l’étranger avec la coopération active des services de renseignement occidentaux.

En 2002, le MI6 – le service de renseignement étranger du Royaume-Uni – et la CIA ont commencé à coopérer avec l’Organisation de sécurité extérieure de Kadhafi dans le but de resserrer les liens avec les services de renseignement du monde arabe.

Au cours des années suivantes, alors que les relations entre la Libye et les services de renseignement britannique et américain se renforçaient, le gouvernement libyen a reçu l’aide du MI6 et de la CIA dans l’enlèvement d’ennemis de Kadhafi.  

À l’époque, de nombreux opposants de Kadhafi vivaient en exil au Royaume-Uni. Des demandeurs d’asile et des Britanniques d’origine libyenne ont été harcelés par les agents de Kadhafi, qui ont obtenu la permission d’opérer dans le pays aux côtés du MI5, l’agence de renseignement intérieur. 

Certains dissidents, qui vivaient légalement au Royaume-Uni depuis de nombreuses années, ont été arrêtés par la police britannique et les services de renseignement britanniques ont fourni à l’Organisation de sécurité extérieure des informations sur certaines des cibles de Kadhafi, notamment des appels téléphoniques, ce qui a donné lieu à des menaces ou à des arrestations pour des proches et des amis de ces dissidents vivant en Libye.

Le gouvernement britannique a également déployédes « efforts déterminés » pour faire expulser certains de ces individus en Libye.

Traduction : « Le régime saoudien s’en tire “à la Kadhafi” »

Des dossiers retrouvés dans les bureaux d’un responsable du gouvernement libyen après la révolution de 2011 ont révélé une coopération entre les services de renseignements américains, britanniques et libyens pour l’enlèvement d’ennemis de Kadhafi, dont Abdelhakim Belhadj – opposant de premier plan de Kadhafi et ancien commandant militaire du Groupe islamique combattant en Libye – et son épouse Fatima Boudchar.

Le couple a été arrêté et placé en détention à Hong Kong en 2004 alors qu’il s’apprêtait à prendre l’avion pour le Royaume-Uni afin d’y demander l’asile, dans le cadre d’une opération secrète menée par la CIA sur la base d’informations fournies par le MI6.

Au lieu de cela, les deux individus ont été expulsés en Malaisie, d’où ils ont été transférés par avion à Bangkok (Thaïlande) puis remis à la CIA, qui les a envoyés à Tripoli.

Belhadj a été encapuchonné et enchaîné au sol dans une position douloureuse tandis que Boudchar, alors enceinte, a été fermement ligotée avec du ruban adhésif au cours du vol de 17 heures qui les a ramenés en Libye, où ils ont ensuite été torturés par les forces de sécurité de Kadhafi.

Au moment de l’opération de restitution, Mark Allen, alors responsable de l’unité de lutte contre le terrorisme du MI6, en correspondance avec le chef du service de renseignement de Kadhafi, Moussa Koussa, s’est félicité du travail du MI6. Dans un fax adressé aux autorités libyennes en mars 2004, il a déclaré que le mérite et les fruits de l’enlèvement de Belhadj devaient revenir au service de renseignement britannique.

Plus tôt cette année, à la suite d’un accord judiciaire, le gouvernement britannique a présenté ses excuses pour son rôle dans ce qu’il a décrit comme des « traitements épouvantables » infligés à Belhadj et à son épouse.

Un autre dissident libyen, Sami al-Saadi, a également été transféré depuis Hong Kong vers la capitale libyenne dans le cadre d’une opération du MI6 et de la CIA. Lui aussi a été torturé ; il a accepté par la suite une indemnisation de 2,2 millions de livres (environ 2,5 millions d’euros) de la part du gouvernement britannique.

Belhadj faisait partie des nombreux exilés qui sont rentrés en Libye au début de l’année 2011 pour se joindre au soulèvement contre Kadhafi après que des manifestations de rue contre son régime ont été violemment réprimées par les forces de sécurité gouvernementales.

Kadhafi a ensuite été renversé, puis capturé et tué par des combattants de l’opposition alors qu’il tentait de fuir sa ville natale de Syrte à bord d’un convoi.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.