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Comment les réfugiés syriens sont devenus des victimes sur le front des « fake news » en Turquie

Les observateurs des médias craignent que les vidéos virales dépeignant des méfaits attribués à tort à des Syriens vivant en Turquie ne donnent lieu à des actes de violence à leur encontre
Un homme est assis sur une statue d’Atatürk dans la ville d’Adıyaman, dans le sud-est de la Turquie (YouTube/capture d’écran)

ISTANBUL, Turquie – Le 13 novembre, une vidéo prétendant montrer un Syrien assis au sommet d’une statue de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République de Turquie, dans la ville d’Adıyaman, dans le sud-est du pays, a été postée sur Twitter.

« Notre police et les citoyens ont empêché un immigré syrien d’essayer de briser une statue [du fondateur de la République de Turquie », indiquait la publication.

La vidéo est devenue virale et a été vue par plus de 330 000 utilisateurs. Elle a également été partagée sur la page Facebook ultranationaliste « Uyan Türk » (« Turc, réveille-toi »). Sur cette page, en l’espace de 18 heures, environ 190 000 personnes l’ont visionnée. Elle a également été partagée par près de 5 000 utilisateurs uniquement depuis cette page. Sur différentes plateformes, 12 000 utilisateurs l’ont commentée, majoritairement en employant un langage offensant et menaçant.

Barış Yarkadaş, député du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), et ancien journaliste, a été l’un des premiers à la relayer. Il a ajouté que la vidéo lui avait été envoyée par le chef du bureau du CHP du quartier central d’Adıyaman.

Deux semaines plus tard, le 27 novembre, teyit.org, une organisation turque de fact-checking qui s’emploie à empêcher la diffusion de fausses informations sur Internet, a découvert que la vidéo était une fake news : « DÉCLARATION / Vidéo : attaque d’un Syrien contre une statue d’Atatürk à Adıyaman : FAUX ».

Après avoir interrogé la police d’Adıyaman, des témoins oculaires et des médias locaux, teyit.org a découvert que la personne dans la vidéo était un toxicomane turc qui avait tenté de grimper sur la statue deux ans plus tôt.

« Les fausses informations ont provoqué des meurtres au Mexique, en Inde, mais pas encore en Turquie. Mais cela ne signifie pas que cela ne peut pas arriver »

- Gülin Çavuş, rédactrice en chef de teyit.org

L’histoire avait été révélée comme un fait divers réel à l’époque. Dans sa déclaration initiale à la police, le toxicomane avait déclaré qu’il avait essayé de s’asseoir sur les épaules de la statue pour témoigner son affection pour Atatürk.

Pour bon nombre de citoyens turcs, Atatürk est l’incarnation du patriotisme ; toute attaque à son encontre est considérée comme absolument inacceptable. Son statut est même inscrit dans le droit turc, qui prévoit des peines de prison pour les actes irrespectueux à son encontre.

La vidéo a été mise en ligne quelques jours seulement après le 80e anniversaire de la mort d’Atatürk, qui avait déjà été marqué par de vives discussions autour de cette loi : de plus en plus de Turcs laïcs soutiennent que le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir se montre moins respectueux d’Atatürk qu’il le devrait.

Ces tensions de fond peuvent expliquer la popularité incroyable de la vidéo et laisser apercevoir les dangers que de telles fake news pourraient représenter pour les 3,5 millions de réfugiés syriens vivant en Turquie.

« Les fausses informations ont provoqué des meurtres au Mexique, en Inde, mais pas encore en Turquie. Mais cela ne signifie pas que cela ne peut pas arriver », a déclaré à Middle East Eye Gülin Çavuş, rédactrice en chef de teyit.org.

« En réalité, la Turquie rencontre un grand succès lorsqu’il s’agit d’accueillir des étrangers et des réfugiés par rapport à certains autres pays, mais les fausses informations pourraient déclencher une étincelle susceptible de donner lieu à des violences physiques ou à des situations nécessitant l’intervention des forces de sécurité », a-t-elle averti.

Une société polarisée

Les fake news ne sont pas rares en Turquie et ne se limitent en aucun cas aux Syriens.

Selon le Digital News Report 2018 publié par le Reuters Institute, un utilisateur sur deux des réseaux sociaux en Turquie pense avoir été confronté toutes les semaines à des fake news. Il s’agit du taux le plus élevé parmi les 37 pays répertoriés dans le rapport.

« En Turquie, la désinformation sur les réfugiés et les migrants s’est répandue pour exactement la même raison que partout ailleurs : dans le but d’alimenter la rhétorique d’extrême droite hostile à l’immigration »

- Akın Ünver, professeur de relations internationales

Depuis son lancement il y a deux ans, teyit.org a enquêté sur près de 700 contenus suspects publiés sur les réseaux sociaux ; l’organisation a ainsi révélé que 500 d’entre eux étaient entièrement faux et que 60 autres constituaient un mélange de mensonges et de faits réels. Si une poignée d’entre eux sont restés invérifiables, l’organisation continue d’enquêter de temps à autre sur les faits relevant de cette catégorie dans l’espoir de découvrir la vérité.

Bien que la page web ne conserve pas de statistiques sur le nombre de fake news concernant des Syriens, un rapide coup d’œil sur celle-ci permet de s’apercevoir que celles-ci sont nombreuses, a expliqué Gülin Çavuş à MEE.

« En réalité, plus que leur nombre, ce sont les interactions qui importent. Les publications contenant des informations sur les réfugiés syriens sont largement partagées, vues et discutées », a-t-elle ajouté.

Des enfants syriens jouent devant chez eux à Ankara. Plus de 3,5 millions de réfugiés syriens vivent actuellement en Turquie (AFP)

Selon elle, la principale raison pour laquelle les utilisateurs pensent avoir été exposés à des fake news est la polarisation de la société turque, qui considère de plus en plus le problème des réfugiés syriens comme une question politique plutôt qu’humanitaire.

« Ici, en Turquie, la plupart du temps, nous ne discutons pas de la question des réfugiés syriens en tant que sujet en soi, mais dans le contexte de la polarisation que nous connaissons déjà. Cette polarisation s’effectue en fonction du soutien pour l’AKP ou pour l’opposition. Les discussions sur la question syrienne s’inscrivent dans le cadre [du débat sur] la politique étrangère de l’AKP.

Si les statistiques de teyit.org invitent à penser que les Turcs ont peut-être raison de se montrer prudents face aux fausses informations affichées dans leurs fils d’actualité, les profondes divisions politiques qui règnent dans le pays incitent également davantage les individus à partager des informations qui étayent leur propre point de vue, tout en qualifiant de fake news ce qui le contredit.

« En Turquie, la désinformation sur les réfugiés et les migrants s’est répandue pour exactement la même raison que partout ailleurs : dans le but d’alimenter la rhétorique d’extrême droite hostile à l’immigration ainsi que son attrait populaire », a expliqué à MEE Akın Ünver, professeur associé de relations internationales à l’Université Kadir Has et chercheur associé au Centre for Technology and Global Affairs de l’Université d’Oxford.

Un virage hostile aux réfugiés

Les Syriens sont pris entre les feux d’une polarisation politique qui se traduit généralement par des dommages collatéraux numériques, a souligné Ünver : « Il n’y a pas de division idéologique ou partisane claire observable numériquement sur la question des réfugiés en Turquie. Il y a plutôt un virage hostile aux réfugiés visible dans tous les groupes idéologiques sur les réseaux sociaux. »

« Nous les vérifions, nous les tuons, mais elles réapparaissent comme des fantômes »

- Gülin Çavuş, rédactrice en chef de teyit.org

Il a souligné que la désinformation hostile aux réfugiés est populaire en Turquie pour la même raison qu’elle l’est dans les pays occidentaux : « Les migrations et les réfugiés sont des points importants du programme politique de presque tous les systèmes politiques du monde. L’air du temps actuel fait que la désinformation sur les réfugiés – notamment sur leur nombre, leurs intentions et leur portée – est très répandue en Occident. »

Plutôt que de constituer un terrain d’entente, l’hostilité partagée à l’égard des Syriens ne sert qu’à approfondir les divisions politiques et à attiser les tensions, puisque les différentes factions politiques ont leurs propres raisons à faire valoir et que les Syriens constituent une cible facile d’agressions et de désinformation, a-t-il ajouté.

« La désinformation sur les réfugiés est facile à créer et à diffuser, étant donné que les réfugiés eux-mêmes disposent de très peu de moyens de vérifier ces déclarations. Ils n’ont pas non plus de représentant élu pour faire cela en leur nom. »

Partisans du Parti d’action nationaliste turc (MHP) lors d’un rassemblement à Ankara en 2015 (AFP)

Auteure d’un rapport intitulé « Comment les fausses informations sont-elles utilisées dans le monde pour cibler les réfugiés ? », Gülin Çavuş a évoqué l’existence de certaines catégories de fake news concernant les réfugiés. Le plus souvent, des réfugiés sont accusés d’avoir commis des actes irrespectueux envers la culture de leur pays d’accueil, d’être des terroristes déguisés en réfugiés, de propager des maladies ou encore de faire partie d’une théorie du complot.

« Parmi tous ces sujets, il est possible d’affirmer que les fake news concernant les réfugiés sont principalement liées à des affaires pénales. Les affaires pénales sont suivies d’affirmations selon lesquelles les gouvernements favorisent les réfugiés et leur accordent plus de privilèges qu’à leurs citoyens. »

La dernière catégorie est particulièrement courante en Turquie, a-t-elle ajouté.

Selon une analyse de teyit.org, six fausses déclarations sur treize examinées par l’organisation sur les réseaux sociaux entraient dans cette catégorie.

« Nous les vérifions, nous les tuons, mais elles réapparaissent comme des fantômes », a déploré Çavuş, qui a souligné qu’une autre catégorie persistante d’informations sur les Syriens est liée à un prétendu droit de vote qui leur serait accordé en Turquie. Cette fake news pérenne revient à chaque scrutin en Turquie. 

Des comptes parodiques

Un autre problème relatif aux fake news sur les réfugiés en Turquie concerne le très faible niveau d’éducation aux médias dans le pays, comme le signalent un certain nombre de rapports. C’est pourquoi même les comptes parodiques sont souvent pris au sérieux.

Par exemple, un compte parodique intitulé « Ahmed-i Şerifi, Bureau syrien de la citoyenneté » partage des publications qui alimentent les sentiments anti-Syriens en Turquie. Ce compte a notamment affirmé que des Syriens vivant en Turquie avaient organisé une manifestation pour protester contre l’attitude antireligieuse des Turcs, ou encore que des Syriens avaient été admis à l’université sans passer d’examen. Ces publications ont été largement partagées. Teyit.org a souligné que le compte créait et diffusait des fake news.

« La désinformation sur les réfugiés est facile à créer et à diffuser, étant donné que les réfugiés eux-mêmes disposent de très peu de moyens de vérifier ces déclarations »

- Akın Ünver, professeur de relations internationales

Néanmoins, seuls ceux qui connaissent la question syrienne peuvent remarquer qu’Ahmed-i Şerifi n’est pas une personne réelle. Son portrait est celui de Rami Abdulrahman, fondateur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme basé au Royaume-Uni, souvent cité comme source d’informations par les médias internationaux.

Alors qu’une fake news diffusée sur les réseaux sociaux indiquait qu’en vertu d’une nouvelle réglementation du ministère de l’Intérieur, tout individu accusé de partager des vidéos, des photographies ou des informations se révélant fausses concernant des Syriens serait passible d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à trois ans, il n’existe en réalité pratiquement aucune législation solide en matière de diffusion de fausses informations en Turquie, même si elles s’avèrent liées à des crimes de haine.

Gülin Çavuş a expliqué qu’au lieu de s’atteler à punir les fautifs, son organisation cherchait davantage à transformer tout le monde en fact-checkers.

Elle a ajouté que teyit.org était membre du Réseau international de fact-checking ainsi que l’un des partenaires de Facebook dans la lutte contre la désinformation et les fake news. Teyit.org analyse les contenus partagés sur la plateforme et signale les éléments contenant des informations fausses ou trompeuses. Sur la base des analyses de teyit.org, Facebook réduit les taux d’interaction des publications contenant ce genre d’informations. 

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Ünver et Çavuş ont tous deux précisé qu’aucune recherche spécifique n’avait été menée pour déterminer qui partageait ces publications anti-Syriens et pour savoir si celles-ci faisaient partie d’une attaque orchestrée.

Dans tous les cas, la discussion sur les réfugiés syriens est devenue un élément indispensable de la politique intérieure turque.

Dans le cas de l’homme assis sur la statue à Adıyaman, Barış Yarkadaş, le député dont le tweet avait contribué à mettre l’histoire sous le feu des projecteurs, a tweeté à nouveau un peu plus de deux heures plus tard pour annoncer que son précédent tweet était fondé sur « des informations antérieures ».

Il a ajouté que l’homme était en réalité « Ahmet B. », un toxicomane âgé de 30 ans. Toutefois, il ne s’est pas excusé d’avoir partagé des informations erronées, déclarant seulement : « J’espère que ces inepties cesseront. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.