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Communauté musulmane de France, la part du fantasme

Un récent sondage IFOP révèle que, pour 40% des Français, « la présence d'une communauté musulmane en France est plutôt une menace pour l’identité du pays ». Or, la communauté musulmane de France existe-t-elle vraiment ?
Musulmans priant à la mosquée al-Mouhsinine de Châteauroux, France, au lendemain de l’attaque contre le journal satirique Charlie Hebdo (AFP)

Un président musulman à l'Elysée. Si dans son roman Soumission (Flammarion), sorti le 7 janvier dernier, l'écrivain à succès Michel Houllebecq imagine un parti « islamiste » à la tête du gouvernement français, la fiction n'a pas encore rattrapé la réalité. Comme l'écrit Olivier Roy, professeur à l'Institut universitaire européen et grand spécialiste de l'islam, « il n'y pas l'ombre du début de la mise en place d'un parti musulman ».

Un constat qui interroge le concept même de communauté musulmane, si souvent brandi par les médias, les politiques et les musulmans eux même. Dans sa dernière enquête, l'Institut national d'études démographiques avance des chiffres précis. Selon Patrick Simon et Vincent Tiberj, les chercheurs aux commandes de cette étude, la France compterait 4,1 millions de musulmans tous âges confondus, loin des 5 à 6 millions fantasmés.

Autre vue de l'esprit mise à mal par l'étude, la communauté musulmane serait composée de croyants à la pratique homogène. Si les musulmans sont 49% à manifester une religiosité forte, ils sont aussi 47% à définir leur pratique comme modérée. Enfin, 4% d’entre eux, « les musulmans culturels », en ont un rapport détaché.

Une religiosité qui varie donc selon l'origine, les générations et même le niveau social. Une communauté hétérogène bien loin « du bloc monolithique » avancé par certains. Pour Hanan Ben Rhouma, rédactrice en chef de Saphir news, un média dédié au fait musulman en France, « croire et faire croire que la communauté musulmane serait composée de membres pratiquant et vivant leur islam de la même manière est une grave erreur ».

Des courants forts en interne

Et la journaliste de renchérir, « il n’existe pas de communauté musulmane à proprement parler. Elle se distingue par sa diversité religieuse, idéologique, ethnique, politique et sociale ». Lancé en 2002, le site internet revendique 750 000 visiteurs uniques par mois, ce qui en fait un média de référence en matière d’islam en France.

Sur le terrain, l’éclatement de la communauté musulmane est particulièrement visible. Steven Duarte, sociologue et agrégé de langue arabe, le précise bien. « En gros, en France, vous avez la galaxie des Frères musulmans incarnée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), des conservateurs comparables aux démocrates chrétiens. Le Tabligh, venu d’Inde, ultra-conservateur mais pacifiste. Très présent dans les quartiers, il prône une pratique stricte et, à la manière des témoins de Jéhova, mène un prosélytisme intense. Surtout, il a contribué à faire baisser la délinquance en ramenant les jeunes vers la mosquée. Enfin, les salafistes ont les yeux braqués sur l’Arabie saoudite avec un islam ultra-conservateur. »

Un éclectisme que le Conseil français du culte musulman (CFCM) a bien du mal à unifier. « Il existe un réel fossé entre les fédérations musulmanes, dont la plupart sont au CFCM, l’instance officielle impulsée en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et la masse des musulmans », souligne Ben Rhouma. En cause, le discrédit dont souffre le CFCM, à qui l’on reproche à la fois son absence sur le terrain, source de son illégitimité, et sa promiscuité avec la sphère politique.

La question du leadership

Justement, sur le terrain, les responsables d’associations cultuelles citent peu souvent le CFCM en référence. Les récentes attaques menées en France contre Charlie Hebdo le montrent bien. Mohamed, responsable de mosquée en région parisienne, a dû gérer la crise à son niveau. « Le jour des attentats, j’ai tenté de mettre en place une réunion de crise avec les responsables cultuels de mon secteur », explique-t-il.

Une initiative personnelle qui ne résulte pas d’une stratégie de crise plus globale qui serait logiquement dévolue à un organe comme le CFCM. En l’absence de leaders, chacun compose dans son coin. Symptomatique, également, de cette absence de structuration, le prêche choisi lors de la prière du vendredi 9 janvier. « Nous savions tous que ce prêche-là serait capital et qu’il faudrait envoyer un message clair de condamnation des attentats. » Si l’ensemble des imams ont bien sûr condamné les attentats, il n’y pas eu de message commun.

« Dans les mosquées, tous ont fermement dénoncé l’usage de la violence, sans forcément réitérer, par exemple, leur rejet des caricatures. Certains ont préconisé de participer à la marche du 11 janvier alors que d’autres ont catégoriquement refusé… », rappelle Mohamed.

Finalement le CFCM a proposé aux imams un « prêche commun » pour la prière du vendredi 16 janvier, une première dans l’histoire de l’islam de France. Jamais un message coordonné n’avait été envoyé pour les prêches du vendredi. 

Les postures varient donc en fonction des mosquées, des imams et des courants. Une communauté davantage réunie par le rite que par les idées. « On peut utiliser la notion de communauté pour ne pas rabaisser la notion d’oumma [communauté de tous les musulmans]. Pour autant, cette notion revêt plusieurs facettes », nuance Mohamed.

Un point de vue que rejoint Omero Marongiu-Perria, spécialiste de l'islam en France,
membre du laboratoire CISMOC de l'université de Louvain, en Belgique. « Je parle de communautés au pluriel. La structuration de l’islam en France est d’abord ethnique. Ainsi, les mosquées recensées sur le territoire se répartissent en fonction du pays d’origine des primo-arrivants. »

Une organisation ethnique

Définir une mosquée comme étant algérienne, marocaine ou turque est tacitement admis par les fidèles. Si la tendance évolue avec le temps, il n’est pas rare que les fidèles se rendent dans un lieu de culte en fonction de ses accointances culturelles avec le responsable de la mosquée mais aussi de l’imam. On sait, par exemple, qu’une frange de ces religieux est directement envoyée par les ministères des Affaires religieuses des pays d’émigration.

« Les imams turcs seraient entre 100 et 200, une centaine pour l’Algérie et plusieurs dizaines pour le Maroc », selon Marongiu-Pierra. Comparés aux 2 500 mosquées et salles de prières de France, la proportion est plutôt basse. Mais encore trop élevée pour certains fidèles français. Surtout, les imams venus de l’étranger marquent une ligne de fracture dans la « communauté des musulmans de France. »

Une situation que déplore Yassin Lamaoui, conseiller municipal libéral à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) et ancien responsable de l’association des musulmans de sa commune. « L’islam de France est entre les mains de personnes qui ne maîtrisent pas toujours le contexte socio-culturel français », tonne-t-il. Plus dérangeant encore, l’élu dénonce « la tutelle consulaire sur le culte musulman.»  Pour lui, il s’agit avant tout d’une question d’engagement des Français musulmans.

Hanane Karimi, doctorante en sociologie et initiatrice du mouvement féministe « Les femmes dans la mosquée », dénonce « les procédures patriarcales mais aussi l’impossibilité pour les jeunes de se reconnaître dans la gestion des anciens ». Structurer une communauté suppose de s’engager en faveur de l’organisation du culte. « Si les citoyens musulmans ne s’engagent pas pour gérer leur culte, rien ne se passera. Gérer une mosquée, c’est une forme d’engagement à part entière, tout comme se faire élire dans une association de parents d’élèves ! », martèle Yassin Lamaoui.

Rupture générationnelle

Autre pierre d’achoppement, la question générationnelle. Ces dernières années, différents conflits locaux ont éclaté entre anciens et jeunes musulmans. La raison ? La volonté des plus jeunes de s’approprier la gestion du culte et d’en finir avec le paternalisme de certains élus locaux. A Saint-Gratien (Val d’Oise), une lutte s’est engagée en 2011 entre l’association des musulmans de la ville, créée dans les années 1980, et celle fondée par une poignée de jeunes musulmans de la ville. Ces derniers reprochent à leurs aînés de « se faire manipuler par la mairie au sujet de l’ouverture d’une salle de prières… », confie l’un des protagonistes.

Si, depuis, la situation s’est apaisée, la rupture générationnelle est un fait avéré dans la communauté. « Les anciens n’ont pas su passer le relais aux jeunes Français. L’islam de France est toujours aux mains des primo-migrants », remarque Marongiu-Perria.

Une situation qui évolue un peu au forceps mais qui semble être un passage obligé. Pour le sociologue, « il est urgent que les Français musulmans développent un regard français sur l’islam ». Et de pointer la déculturation en marche dans certains groupes comme le Tabligh. « Au lieu d’une acculturation à la culture française, il y a une tendance à l’arabisation, visible au niveau vestimentaire ou même dans le choix des noms de mosquées… ».