Aller au contenu principal

Conseil national syrien : « Nous n’avons qu’une condition : qu’il n’y ait pas d’avenir pour Bachar al-Assad »

MEE s’est entretenu avec Nagham al-Ghadri, vice-présidente du Conseil national syrien, à Beyrouth
Nagham al-Ghadri, vice-présidente du Conseil national syrien

BEYROUTH – Nagham al-Ghadri a rejoint le mouvement d’opposition syrien peu après le début des manifestations contre le président syrien Bachar al-Assad, qui se sont ensuite intensifiées. Sous l’impulsion de ce qu’on a appelé le Printemps arabe, et animée du désir d’apporter le changement dans son pays, Nagham al-Ghadri est entrée au Comité de coordination de Lattaquié, l’un des organes de l’opposition locale.

Originaire d’une famille de gauche implantée dans la ville côtière de Lattaquié, cette diplômée en informatique a expliqué que sa famille était contrainte de dissimuler ses opinions par peur d’être arrêtée. Sa famille a émigré au Koweït en 1972, et la dernière fois que Nagham a pu se rendre chez elle en Syrie était en 2010.

« Ma mère est morte dans la solitude, ses cinq enfants n’ont même pas pu se rendre à son enterrement », a-t-elle déclaré à MEE.

Lattaquié est une région littorale qui a toujours compté parmi les places fortes du gouvernement Assad, et c’est là que la Russie a décidé d’établir ses bases militaires. Activiste pour la défense des droits de l’homme et pour la liberté politique en Syrie, Nagham al-Ghadri a été élue en janvier dernier au poste de vice-présidente du Conseil national syrien, la coalition qui encadre et coordonne les différents groupes et partis politiques d’opposition au gouvernement.

Cette semaine, MEE s’est entretenu avec elle à Beyrouth afin de tenter de comprendre ce que l’avenir réserve.

MEE : Mardi dernier, la Russie a bombardé certaines régions de la Syrie pour la première fois. Quelle va être la réponse du Conseil national syrien (CNS) ?

NG : Nous percevons ces attaques comme une invasion de la Syrie. La Russie a bombardé l’arrière-pays à proximité de Hama et de Homs, mais le groupe État islamique [n’est pas présent] dans ces zones. Combattre Daech [l’État islamique], ça ne veut pas dire tuer des civils et aider le régime contre l’Armée syrienne libre ; [au moins 37 civils ont été tués selon les groupes d’opposition, bien que la Russie ait démenti cette information].

Nous pensons également que la réaction des autres pays, [les États-Unis et les pays européens], est négative. Ces pays savent très bien que les Russes interviennent en faveur du régime et non pour attaquer Daech.

MEE : Que pensez-vous de la stratégie d’approche entre les pays que vous avez cités et la Russie ?

NG : Ils savaient bien que le gouvernement russe envoyait des armes et des équipements au régime depuis le début de la révolution. Et ils étaient également au courant du fait qu’il y a six ou sept mois de cela, la Russie a commencé à envoyer des troupes, bien qu’elle nie l’avoir fait. Nous savons parfaitement que des militaires russes sont présents dans certaines régions de Syrie, comme Lattaquié, Tartous, Damas ou encore Hama. Certains d’entre eux se trouvent dans les montagnes qui surplombent Lattaquié.

Malheureusement, on ne nous a pas écoutés quand nous nous sommes plaints, lors d’une rencontre avec divers ambassadeurs, de l’arrivée des Russes sur notre sol. À ce moment-là, personne n’a rien dit, il y a eu un grand silence dans la salle lorsque nous nous sommes plaints de la présence de soldats russes.

MEE : Comment interprétez-vous le message de certains dirigeants européens (comme la chancelière allemande Angela Merkel), qui ont déclaré devoir parlementer avec Bachar al-Assad pour pouvoir combattre l’État islamique ?

NG : Négocier avec Bachar al-Assad ou avec Daech, ce serait la même chose. Nombre de dirigeants de Daech ont été jetés dans les prisons syriennes avant d’être relâchés suite aux premières manifestations [de mars 2011]. Il est impossible de négocier avec des extrémistes comme ceux de Daech. Et Assad n’est pas la bonne personne pour nous aider à éliminer Daech.

MEE : Le président iranien Hassan Rohani a déclaré que son pays était prêt à entamer « un nouveau chapitre » avec le monde extérieur. Pouvez-vous imaginer que l’Iran puisse négocier pour trouver une solution en Syrie ?

NG : Depuis le début, l’Iran a eu pour but de maintenir Bachar al-Assad [à la présidence]. Les autorités iraniennes ont exprimé à plusieurs reprises le fait qu’il était en droit d’être le président. Mais l’Iran fait partie intégrante du problème, donc si ses dirigeants veulent parlementer avec les Américains, il faut qu’ils sachent que les Syriens n’accepteront jamais plus de vivre dans un État gouverné par Bachar al-Assad. Si on tient compte de cela, alors on peut voir d’un bon œil l’entrée de l’Iran dans les négociations, si ce pays se montre prêt à accepter l’idée qu’Assad n’aura plus aucun avenir en Syrie.

Dans le cas contraire, il serait inutile de discuter avec l’Iran de toute question concernant la Syrie.

MEE : Et que pensent l’Arabie saoudite et le Qatar, qui sont très influents au sein de la CNS, des récentes évolutions ?

NG : Ils ont toujours leur mot à dire au sein de la CNS, mais ils ne se sont jamais impliqués matériellement en Syrie. Ils continuent de nous apporter leur soutien, et la situation n’a pas changé. Tout le monde a entendu le discours de ces pays à l’Assemblée générale des Nations unies.

[Le ministre des Affaires étrangères saoudien Adel al-Joubeir a déclaré mardi dernier qu’il n’y avait « aucun avenir pour Bachar al-Assad en Syrie » et que la meilleure solution serait que Bachar al-Assad accepte les principes décidés lors de la conférence de « Genève 1 »].

MEE : Quelles sont les conditions nécessaires pour que la CNS prenne place à la table des négociations avec le gouvernement ?

NG : Nous pensons que les accords décidés lors de la conférence de Genève 1 [qui a rassemblé un groupe d’action à l’initiative des émissaires de paix de l’ONU pour permettre les négociations], constitue un socle fondamental : il faut qu’il y ait un organe de gouvernement transitoire et que Bachar al-Assad soit complètement écarté. Ces accords précisent qu’il n’y aura pas de président mais la mise en place d’un gouvernement de transition doté du pouvoir exécutif. Or, malheureusement, l’Iran, la Russie et d’autres pays ont une autre lecture de la notion d’organe de gouvernement transitoire.

Aujourd’hui, Staffan de Mistura [émissaire spécial des Nations unies en Syrie] tente de grignoter les avancées obtenues lors de la conférence de Genève 1, et nous lui avons annoncé que nous ne l’accepterions pas : soit les principes de Genève 1 sont respectés, soit nous refusons de négocier avec le régime. Nous n’avons qu’une condition : qu’il n’y ait pas d’avenir pour Bachar al-Assad. Il faudrait que le monde entier comprenne cela. Pour toutes les autres solutions, nous sommes prêts à négocier. Mais pas avec Bachar al-Assad.

MEE : Donc, en dehors de Bachar al-Assad, n’importe quel autre membre de l’actuel gouvernement pourrait entrer au gouvernement de transition ?

NG : La composition du gouvernement de transition devra être validée par les deux camps. L’opposition et le régime négocieront au sujet de l’ensemble des potentiels membres du gouvernement transitoire. Bien sûr, nous nous opposerons à l’admission de ceux qui ont tué des Syriens. Nous ne pouvons pas accepter leur présence.

MEE : Pourquoi la CNS n’a-t-elle pas été plus présente dans les débats internationaux au sujet de la Syrie ?

NG : En tant que coalition, nous ne pouvons contraindre personne à négocier ou même à parlementer. Mais le point positif, c’est que personne ne nous a exprimé son refus, tout le monde — les partis politiques, les groupes armés, les activistes de la défense des droits — se montre prêt à discuter des différents problèmes. Le plus important, c’est d’avoir un projet sérieux de solution politique. Nous organisons notre mouvement tous ensemble.

Bientôt, nous annoncerons collectivement notre décision. Une seule décision, l’acceptation ou le refus, sera défendue par le groupe d’action qui se rendra à Genève. Et tout le monde saura que nous travaillons ensemble, pour le bien de la Syrie et des Syriens. Il n’y aura aucun doute sur l’unité au sein de notre groupe.

MEE : Cependant, beaucoup ont émis des doutes sur la capacité de la CNS, dont les membres sont basés hors du territoire syrien, à exercer de l’influence sur les groupes armés qui se battent à l’intérieur du pays.

NG : Nous entretenons actuellement de bonnes relations avec ces groupes, et nous avons eu une longue conversation avec Zahran Allouche [le dirigeant militaire de Jaysh al-Islam, le groupe d’opposition militaire le plus conséquent] ; de plus, nous sommes toujours en lien avec le comité politique.

MEE : Le Front al-Nosra [la branche d’al-Qaïda présente en Syrie] pourrait-il s’allier avec vous ?

NG : Tout d’abord, il faut que les gens comprennent que nous devons négocier avec le régime dans l’intérêt de l’avenir de la Syrie. Alors entrer en contact avec le Front al-Nosra serait quelque chose de naturel. Si nous acceptions de rencontrer le régime, il serait normal de parlementer également avec le Front al-Nosra car l’avenir des Syriens et de la Syrie passe avant l’intérêt de la coalition.

S’il est dans l’intérêt des Syriens et de la Syrie de négocier avec le Front al-Nosra sur la manière de mettre fin à la violence et de trouver une solution, alors oui, bien sûr que nous agirons dans ce sens. Le monde entier nous demande de parlementer avec le régime. Mais le régime nous tue, il tue les Syriens. Le Front al-Nosra ne tue pas les Syriens, il s’attaque au régime.

Ensuite, si nous parvenons à mettre en place le gouvernement de transition, il nous faudra négocier avec l’ensemble des groupes impliqués en Syrie en vue d’obtenir la paix. Le Front al-Nosra fait partie de ces groupes qui se dressent contre le régime aux côtés des Syriens. Bien sûr que nous discuterons avec eux du processus de paix en Syrie.

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.