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Dans Capharnaüm, Nadine Labaki se fait l’avocate des enfants réfugiés au Liban

Pour son troisième long-métrage, la cinéaste libanaise Nadine Labaki propose un plaidoyer en faveur de la protection des enfants des rues. S’il nous révèle le visage lumineux et revanchard du talentueux Zain al-Rafeea, le film semble chercher des coupables au mauvais endroit
Le dernier film de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki met en lumière les conditions de vie difficiles des réfugiés syriens au Liban (Gaumont)

Les premiers instants de Capharnaüm, troisième long-métrage de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki, mettent en scène le personnage principal, le petit Zain, assignant en justice ses propres parents. « Pourquoi ? », demande le juge. « Pour m’avoir mis au monde », répond Zain.   

Cette entrée en matière rappellera à certains le dernier long-métrage du cinéaste libanais Ziad Doueiri, L’Insulte. Nadine Labaki et Ziad Doueiri ont tous les deux posé leurs histoires brûlantes d’actualité dans un cadre juridique : un tribunal où les plus faibles, qu’ils soient réfugiés, mineurs ou pauvres, sont traités comme des justiciables à part entière. Il faut le dire, dans le système libanais, il s’agit bel et bien d’un cadre fictif.

Toutefois, Capharnaüm ne se cantonne pas à ce tribunal, et propose une immersion rétrospective dans les rues de Beyrouth, de manière à retracer les événements qui ont amené le personnage principal à assigner ses parents en justice. Nous voilà plongés dans le quotidien de réfugiés au Liban à travers Zain, sa famille et ses rencontres faites dans les sphères les plus marginalisées de la société libanaise. 

Les conditions de vie très précaires encourageant l’exploitation des plus fragiles, Zain et sa sœur Sahar doivent travailler chez l’épicier en échange de la mise à disposition d’une habitation en ruines pour lui et sa famille.

Gros plan sur les réfugiés syriens au Liban

Malgré le suspens mal ménagé et la musique beaucoup trop encombrante, le film est porté par le remarquable génie et l’adorable bouille de Zain al-Rafeea, lui-même réfugié de Syrie. Il interprète avec brio le rôle du frère bienveillant et attachant de Sahar, contre une mère qui cède tout à la violence patriarcale, sur fond de misère et de dépendance économique.

Traduction : « Un jeune garçon syrien, Zain al-Rafeaa, a été repéré dans les rues du Liban et choisi pour jouer le rôle principal du film Capharnaüm. Sa performance était stellaire. »

Capharnaüm met en lumière la question des réfugiés syriens au Liban, le pays comptant en effet plus de 1,6 million de réfugiés syriens pour une population totale de 6 millions d’habitants.

Vivant souvent dans des conditions très difficiles, ces Syriens, considérés comme « déplacés » par l’État libanais, se superposent à la situation déjà très précaire et fragile des réfugiés palestiniens.

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Malgré certaines initiatives menées par le gouvernement libanais et les Nations unies, le système scolaire libanais n’intègre pas tous les enfants syriens : alors qu’en Syrie, le curriculum était en arabe, au Liban, il est pour la moitié de son contenu en anglais ou en français. Selon un rapport publié par Human Rights Watch (HRW), plus de 250 000 enfants réfugiés syriens au Liban ne sont pas scolarisés. 

Jeunes réfugiées syriennes dans le camp de Jurahiyeh, vallée de la Bekaa, Liban, août 2015 (MEE/Chloé Benoist)

À la précarité de l’exil s’ajoute donc la problématique du décrochage scolaire, qui rend ces enfants encore plus vulnérables dans un monde d’adultes qui ne sait pas les ménager, comme le montre très bien Capharnaüm.

Les responsables de ce capharnaüm restent hors-champ

Dans ce réquisitoire, les seuls personnages appelés à la barre sont les parents de Zain, accusés d’avoir procréer sans avoir les moyens d’aimer et d’élever. Les failles du système libanais, de ses dirigeants, la xénophobie d’une partie de la société libanaise envers les populations migrantes et réfugiées ne sont jamais pointées du doigt.

Les failles du système libanais, de ses dirigeants, la xénophobie d’une partie de la société libanaise envers les populations migrantes et réfugiées ne sont jamais pointées du doigt

La précarité est factuelle, et les coupables sont désignés de manière floue : ce sont « les adultes ». Ce manque de profondeur politique peut nous empêcher de penser nos responsabilités collectives et créer l’effet inverse à celui recherché par la réalisatrice, Nadine Labaki.

En effet, elle-même souligne pourtant la nécessité d’assumer notre responsabilité partagée vis-à-vis de la question des réfugiés syriens. Sur le plateau de l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, Nadine Labaki s’adressait ainsi aux Français : « Vous êtes autant concernés par une question qui est humaine finalement et je ne pense pas que ce soit la responsabilité d’un ou deux pays ». 

L'interview d'hier soir de @NadineLabaki sur le plateau de @Qofficiel

En 2015, la France était dénoncée par le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe pour son manque d’engagement en matière d’accueil des Syriens. Étaient en cause notamment les délais de procédure et la non-application des déclarations d’intention du gouvernement de l’ancien président François Hollande en la matière.

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Capharnaüm a remporté le prix du jury, le prix du jury œcuménique et le prix de la citoyenneté au dernier Festival de Cannes. Le film représentera le Liban lors de la 91e édition de la cérémonie des Oscars.