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Des familles de soldats détenus dorment dans les rues de Turquie pour obtenir des réponses

Alors que les allégations de mauvais traitements et de torture se répandent, des centaines de familles campent à l’extérieur d’une prison d’Istanbul
Nevin Ilhan campe à l’extérieur d’une prison d’Istanbul depuis plusieurs jours dans l’espoir d’avoir des nouvelles de son fils (MEE/Suraj Sharma)

ISTANBUL, Turquie – Des centaines de familles inquiètes ont afflué vers le complexe pénitentiaire de Silivri, à Istanbul, où elles ont établi un campement dans le but d’obtenir la moindre information sur ce qui est arrivé à leur fils, leur frère ou leur mari.

Des familles de soldats conscrits ont commencé à arriver lundi dernier, mais leur nombre a grossi lorsque de nouveaux arrivants ont afflué des quatre coins du pays après une semaine de silence du gouvernement sur le sort des 1 600 jeunes conscrits qui seraient emprisonnés à Silivri. Les plus chanceux dorment dans la mosquée voisine quelques heures par jour, tandis que certains dorment dans leur voiture ; néanmoins, on voit beaucoup d’entre eux dormir tout simplement à la belle étoile, dans la chaleur de l’été, à attendre des nouvelles.

Suite à une tentative de coup d’État manquée par l’armée le vendredi 15 juillet, le gouvernement a lancé une répression sévère, arrêtant près de 9 000 soldats et plusieurs milliers d’autres Turcs qu’il accuse d’avoir des liens avec le prédicateur controversé Fethullah Gülen, qui aurait orchestré le coup d’État selon Ankara.

Cependant, les familles des conscrits détenus insistent sur le fait que les jeunes hommes, qui sont tenus par la loi de servir dans l’armée, n’ont fait que suivre les ordres et sont punis à tort.

« Mon fils est innocent. Ce n’est qu’un simple soldat. Ils reçoivent les ordres », a affirmé à Middle East Eye Nevin Ilhan, une mère qui campe à l’extérieur de Silivri.

« On leur dit ce qu’ils ont à faire. Aujourd’hui, mon fils paie le prix pour avoir fait ce qu’eux, même les politiciens, disent aux soldats de faire. »

Ilhan a affirmé que lorsque la tentative de coup d’État a commencé, il restait seulement cinq jours à son fils de 23 ans, Gorkem, avant de terminer sa conscription dans une base militaire située à Istanbul.

Elle indique qu’elle a parlé à son fils pour la dernière fois quelques heures avant le coup d’État : il l’a appelée pour lui faire part de sa peur, ses supérieurs lui ayant affirmé qu’il serait fusillé s’il refusait d’ouvrir le feu lorsqu’il en recevrait l’ordre.

Depuis qu’elle a eu connaissance de rapports indiquant que certains des conscrits détenus subissaient des mauvais traitements et étaient peut-être même torturés, Ilhan explique que son inquiétude n’a fait que croître.

« À l’heure actuelle, en tant que mère, je veux juste entendre que mon fils est sain et sauf. Je veux juste qu’on me dise qu’il ne subit pas de mauvais traitements. Mon Gorkem est innocent », affirme-t-elle.

« Il n’était qu’un fan inconditionnel de l’équipe de football de Fenerbahçe [à Istanbul]. Il ne suivait pas la politique et cela ne le préoccupait pas », a-t-elle ajouté.

Des familles de soldats détenus attendent des nouvelles dans un campement de plus en plus grand (MEE/Suraj Sharma)

Ahmet Atas est venu de Van, une ville du sud-est du pays, et campe à l’extérieur de la prison depuis lundi. Il affirme que son neveu de 20 ans, Hayrettin Atas, qui effectuait son service militaire à Istanbul, faisait partie des personnes placées en détention dans les premières heures du samedi 16 juillet.

« La conscription d’Hayrettin aurait pris fin aujourd’hui, le 26 juillet, s’il n’avait pas été arrêté. Nous n’avons eu aucune nouvelle de lui. Je sais juste qu’il est ici », a déclaré Atas.

Pour compliquer les choses, l’état d’urgence a été décrété dans la foulée du coup d’État et prive les avocats d’un accès aux détenus.

Berat Can Tanik est un avocat fraîchement diplômé qui a terminé sa conscription militaire il y a à peine trois mois. Il affirme que malgré les différents défis à relever, il est déterminé à travailler pour protéger autant que possible les droits des conscrits, et soutient qu’il continuera de se battre pour obtenir des informations pour les familles.

« Je représente actuellement huit des conscrits détenus. On ne m’a pas encore autorisé à les rencontrer, mais j’ai lu leur déclaration, a déclaré Tanik. Chacun d’entre eux affirme qu’on leur a dit qu’il y avait des troubles sociaux, que la police ne pouvait pas faire face et que c’est pour cela qu’ils avaient été envoyés dans les rues. »

Tanik a indiqué à MEE que 1 600 soldats étaient détenus à Silivri, mais qu’il était convaincu que tous les conscrits finiraient par être libérés.

Le service militaire est obligatoire pour tous les hommes turcs ayant dépassé l’âge de 18 ans, la Turquie étant l’un des derniers pays membres de l’OTAN à appliquer la conscription. Le temps de service des conscrits dépend de leur niveau d’éducation et varie de six à douze mois.

« Les conscrits seront libérés, mais je ne suis pas sûr que ceux qui fréquentaient l’école militaire et qui étaient des militaires de carrière [seront libérés], a-t-il affirmé. Des examens balistiques seront effectués sur leurs armes et ce sera pour eux un long processus. »

Pendant le soulèvement, 265 civils ont été tués et plus de 2 000 autres ont été blessés. Au moins 24 soldats accusés d’avoir été en faveur du coup d’État ont également été tués.

Un responsable du gouvernement avait précédemment indiqué à MEE que suite à la tentative de coup d’État dans un pays de 78 millions d’habitants, il était naturel que plusieurs milliers de personnes soient impliquées dans sa planification et sa mise à exécution. Le responsable a déclaré que le nombre élevé d’arrestations ne devait pas être une surprise dans ces circonstances.

Les discussions au sujet du rétablissement de la peine de mort pour les comploteurs sont également de plus en plus importantes.

La Turquie a officiellement aboli la peine de mort en 2004 et procédé à sa dernière exécution en 1984, mais depuis le coup d’État, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré dans de nombreuses interviews que le peuple turc réclamait le retour des châtiments corporels et que, si cela était approuvé par le Parlement, il serait heureux de réintroduire les exécutions prononcées par l’État.

Ces menaces rendent les familles extrêmement inquiètes. Toutes les familles qui campent à l’extérieur de Silivri ne sont pas venues pour s’interroger sur le sort des conscrits : des familles de soldats professionnels ont également commencé à arriver, choquées et inquiètes au sujet du traitement reçu par les soldats.

« Quel genre de personnes traîne nos enfants dans les rues comme cela, en sous-vêtements, tout en les arrêtant ? Ils n’infligent même pas de telles choses aux membres du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan] », a déclaré Tekmile Unal, une mère originaire de la ville de Kırklareli, dans l’est du pays, qui était venue pour protester contre la détention de son fils de 26 ans.

Unal affirme que son fils, Sinan Atmaca, est un lieutenant, mais qu’il n’avait aucune idée de ce qui arrivait et qu’il lui avait même demandé ce qui se passait le vendredi en question.

« Il était en congé maladie ; ils ont attaqué notre maison et ils l’ont traîné en sous-vêtements. Ils ont dit qu’il devait savoir quelque chose pour avoir pris un congé »,  a-t-elle raconté.

Les familles se rassemblent autour de Berat Can Tanik, avocat fraîchement diplômé, dans l’espoir d’obtenir une aide pro bono (MEE/Suraj Sharma)

La plupart des familles sont encore en état de choc. Tulay Baseymez, dont le fils, Selcuk, est un sergent de 28 ans et non pas un conscrit, oscille entre inquiétude et colère.

« Mon fils est seulement rentré le mois dernier d’une mission dans le sud-est [où l’armée est actuellement en guerre contre le PKK], a expliqué Baseymez. J’étais la mère d’un officier, mais aujourd’hui, je suis la mère d’un traître. Ces gamins ne font que suivre les ordres. »

Lors du dernier contact qu’elle a eu avec Selcuk, pendant la nuit du coup d’État, son fils lui a indiqué qu’on leur avait dit de se préparer pour une opération parce que le PKK avait coupé l’accès au détroit du Bosphore.

« Je ne sais pas qui va nous venir en aide. Nous ne méritons pas d’être traités comme cela, a-t-elle soutenu. De plus, ils ne prennent pas le temps de réfléchir au fait que si nos enfants ne s’étaient pas rendus, notre pays serait très différent aujourd’hui. »

Jusqu’à ce qu’elle obtienne des réponses, Basegmez, comme tant d’autres, promet de rester à l’extérieur de la prison.

« Je n’ai nulle part où rester, a affirmé Ahmet Atas. Je n’ai pas d’argent pour acheter quoi que ce soit. Mais je ne rentrerai pas chez moi tant que je n’aurai pas vu mon neveu. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.