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Diplomates des Nations unies : que des larmes, pas d'action pour la Syrie ?

Les diplomates ont versé des larmes sur les horribles images de la Syrie, mais les analystes affirment que les Nations unies mettent rarement en œuvre des mesures concrètes dans ce pays déchiré par la guerre
Des hommes se tiennent devant un immeuble détruit suite à une frappe aérienne.

NEW YORK - Les membres du Conseil de sécurité des Nations unies ont regardé des images d'enfants syriens déformés, avec de l'écume aux lèvres, sur des lits d'hôpital jeudi dernier. Cette initiative est un effort de la part des Etats-Unis pour interpeller et mobiliser les diplomates au sujet des dernières attaques aux armes chimiques sur les civils.

Les envoyés des Nations unies ont entendu l'histoire des victimes des attaques au gaz et du Dr. Mohammed Tennari, qui a traité les patients après que les forces nationales syriennes auraient lâché des bombes chimiques sur la ville d'Idleb, ville du nord-ouest du pays contrôlée par le gouvernement vers laquelle avançait le Front al-Nosra, un groupe affilié à al-Qaïda.

« Les patients souffraient de toux, d'un essoufflement grave, d'une respiration sifflante, d'une irritation de la gorge et des yeux, de vomissements et de formations écumantes. Tout le monde sentait l'odeur du chlore dans l'air et entendait les bruits des hélicoptères qui survolaient la zone », a déclaré le Dr. Tennari aux journalistes après la réunion.

« Les citoyens de ma ville et de la Syrie attendent de la part du Conseil de sécurité qu'il agisse.  Tous les jours, nous mourons à cause des missiles et des barils explosifs, et maintenant aussi à cause des agents toxiques. Nous prions la communauté internationale d'éviter que cela continue d’arriver en Syrie ».

Alors que les membres du Conseil ont été bouleversés par les images, les clivages entre l’Occident et la Russie, qui est une alliée du Président syrien Bachar al-Assad, pourraient être source de discorde au sein de cet organe composé de 15 pays membres à l’heure de demander des comptes aux auteurs de ces actes, ont rapporté les analystes à Middle East Eye.

« Les images les ont tous émus jusqu’aux larmes », a déclaré aux journalistes l'ambassadrice américaine auprès des Nations unies Samantha Power après une réunion à huis clos. Le recours aux hélicoptères et aux bombes barils indiquerait que les forces d’Assad sont derrière les attaques, a-t-elle ajouté.

« Nous avons besoin d’un mécanisme d’attribution des responsabilités pour déterminer précisément qui sont les auteurs de ces attaques. Nous devons toutefois faire en sorte que cela soit parfaitement clair pour tous les membres du Conseil et que les responsables aient à répondre de leurs actes », a affirmé Samantha Power.

Les Etats-Unis, de concert avec la France et la Grande-Bretagne, accusent les forces d’Assad d’utiliser du gaz chloré sur les civils, une accusation réfutée par Damas. La Russie, qui peut opposer son veto aux décisions du Conseil de sécurité des Nations unies, estime qu’il n’y a pas de preuve solide de la culpabilité du gouvernement syrien.

L'organisation mondiale de surveillance pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) est en train de mener une mission exploratoire sur l’utilisation des produits chimiques toxiques lors des attaques du mois dernier en Syrie, et leur rapport guidera les membres du Conseil pour les prochaines étapes. 

Le groupe de pression basé à New York Human Rights Watch (HRW) a recueilli des témoignages et des preuves vidéo et photo qui montrent que les forces d’Assad ont utilisé des produits chimiques lors d’attaques aux bombes baril qui ont eu lieu dans les alentours d’Idleb entre le 16 et le 31 mars. Ces attaques ont touché au moins 206 personnes, dont 20 membres du personnel de protection civile.

Les éléments de preuve du site bombardé suggèrent que les forces d’Assad ont utilisé des bidons que l’on trouve habituellement dans des réfrigérateurs et des climatiseurs domestiques, qui ont été remplis de gaz chloré et qui ont été largués par des hélicoptères du gouvernement comme bombe baril, a déclaré HRW.

Le chlore n’est pas une substance interdite ; on le retrouve couramment dans les piscines et les usines de traitement des eaux, mais son utilisation comme arme chimique est interdite par la convention sur les armes chimiques de 1997, à laquelle la Syrie a adhéré en 2013.

Lorsqu’on inhale le gaz chloré, il devient de l’acide chlorhydrique dans les poumons, causant des brûlures internes et l’étouffement lorsque les poumons se remplissent de liquide. Il a été destiné pour la première fois à l’usage militaire pendant la première guerre mondiale, avec des effets dévastateurs sur les champs de bataille dans le nord de la France.

Evan Barrett, un analyste de Coalition for a Democratic Syria, a déclaré que le veto opposé par Moscou rend les Nations unies redondantes en ce qui concerne la Syrie. Même sa résolution du mois dernier sur les armes toxiques, contenant des formulations solides pour son application, n’établit aucun mécanisme de mise en œuvre.

« Les membres du Conseil de sécurité ne sont pas toujours d’accord, mais même quand ils sont d’accord, cela n’aboutit à rien », a rapporté M. Barrett à Middle East Eye.

Il a affirmé qu’il serait difficile de reproduire l’accord conclu par les Etats-Unis et la Russie par lequel la Syrie s’est engagée à détruire ses armes chimiques après que des centaines de personnes aient été tuées lors d’une attaque au gaz sarin dans la périphérie de Damas en août 2013.

Selon les Nations unies, c’était « l’attaque confirmée aux armes chimiques contre des civils la plus importante depuis que Saddam Hussein a utilisé ces armes » contre les Kurdes à Halabja en 1988. Depuis lors, le gouvernement d’Assad a rendu quelques 1 300 tonnes de produits chimiques toxiques et est en train de détruire les usines de production et de stockage.

« Mais il y a tellement de chlore pour usage commercial, privé et publique en Syrie qu’il est logistiquement impossible de s’en débarrasser. Comment éviter l’utilisation de cette arme ? Je n’ai aucunement entendu parler de mesures concrètes en ce qui concerne l’utilisation du chlore », a rajouté M. Barrett.  

Nadim Houry, un spécialiste du Moyen-Orient pour HRW, était plus optimiste par rapport aux initiatives dans un conflit qui a commencé avec des manifestations antigouvernementales en mars 2011 et qui a dégénéré en guerre civile acharnée entre le gouvernement, les rebelles et les extrémistes, coûtant la vie à 220 000 personnes.

« Nous avons tous cru qu’après Saddam Hussein, nous avions tourné la page des armes chimiques, mais à nouveau, nous nous retrouvons face à des attaques au sarin et au chlore. Il ne s’agit pas ici de qui va gagner la guerre civile syrienne, mais de l’application d’une norme internationale contre l’utilisation des armes chimiques pour qu’elles ne puissent pas être utilisées en toute impunité », a rapporté Houry à Middle East Eye.

Qusai Zakarya, un survivant de l’attaque aux armes chimiques du mois d’août 2013 à Ghouta, en dehors de Damas, qui a coûté la vie à de centaines de personnes et incité le Conseil à adopter une résolution pour la destruction de l’arsenal d’armes chimiques de la Syrie, n’en est pas certain.

Cet homme de 29 ans s’est adressé aux membres des Nations unies jeudi dernier, et a ensuite expliqué aux journalistes comment il a eu des brûlures à la poitrine. « J’ai dû me frapper la poitrine pour pouvoir ne serait-ce que prendre un seul souffle d’air. » Ceux qui ont commandé le bombardement de son quartier se soustraient encore à la justice, a-t-il dit.

« Si nous pouvons aller au-delà des considérations politiques et agir comme des humains, peut-être réussirons-nous à faire quelque chose. J’essaie toujours de garder espoir, mais compte tenu de l’histoire du Conseil de sécurité en Syrie, je ne suis pas sûr de pouvoir être très optimiste », a-t-il déclaré.

Selon M. Barret, les efforts diplomatiques en dehors des Nations unies sont plus prometteurs.

Il a souligné la dynamique grandissante entre les législateurs et le personnel humanitaire américain pour créer des « zones protégées » dans les alentours d’Alep et d’Idleb. Ces zones n’auraient pas le haut niveau de protections des zones d’exclusion aérienne, mais elles pourraient être patrouillées par les rebelles formés par les Etats-Unis et faciliter l'acheminement des produits de première nécessité.

Une pétition lancée par le groupe de campagnes en ligne Avaaz interpellant les Etats-Unis et l’Iran à négocier le cessez-le-feu et la paix en Syrie a recueilli 1,1 million de signatures. « Malgré tout, il n’y a pas de garantie que cette initiative aura une influence sur les calculs de la Maison Blanche », a rapporté Barrett à Middle East Eye.

Traduction de l'anglais (original) par Maria Baile Rubio