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Drogues et toxicomanes : l’importance du business du khat au Yémen, déchiré par la guerre

Les Yéménites se tournent de plus en plus vers cette drogue, dont le prix s’est envolé, pour tenter de faire face aux violences frappant leur pays
Dans certaines régions du Yémen, le khat remplace les arbres fruitiers comme culture principale des agriculteurs (MEE)

TA’IZZ, Yémen – Avant la guerre, Khalid Omar n’était qu’un consommateur occasionnel de khat, s’asseyant avec des amis pour mâcher ses feuilles narcotiques.

Et puis, il a perdu son emploi bien payé au sein d’une compagnie pétrolière dans la province de Shabwa. En 2015, il a perdu son jeune frère dans les bombardements dans la ville de Ta’izz.

« Quand j’achète du khat, je n’achète pas seulement des feuilles et des pousses mais du bonheur, ce qui est le but de tout le monde dans la vie » – Khalid Omar, accro au khat

Finalement il a succombé au khat et a perdu sa dignité. Aujourd’hui, Omar est au chômage, dépend de la charité et peine à payer des vêtements ou la nourriture pour ses quatre enfants. Quand il a de la chance, il travaille comme ouvrier sur un chantier de construction pendant deux jours par semaine : son salaire journalier est de 3 000 rials yéménites (11 euros), dont un tiers sert à acheter du khat.

« Quand je compare aujourd’hui avec ma vie d’avant la guerre, je veux me tuer », a-t-il déclaré à Middle East Eye. « La souffrance m’entoure de tous côtés. »

« Ma mère est une vieille femme qui a besoin d’argent et de médicaments pour son diabète. Mes enfants ont besoin d’argent et de nourriture. Et puis, je dois aider mes deux neveux. »

Mâcher du khat est le seul moyen d’évasion pour Omar. « Quand je mâche du khat, j’oublie toute cette souffrance et mon esprit commence à penser à des choses imaginaires. Le khat anéantit toute souffrance. »

« Je n’étais pas un consommateur régulier de khat, mais la mauvaise situation actuelle m’y a poussé car je ne peux pas pourvoir à tous les besoins de ma famille. Le khat m’aide à vivre des heures de bonheur avec mes amis. »

Des hommes mâchent du khat dans une maison à Ta’izz, en mars 2017 (Nasser al-Sakkaf/MEE)

Omar mâche du khat pendant huit heures par jour ou quatre heures s’il arrive à travailler. Quand il n’est pas au travail, il le consomme chez des amis.

« Je m’assieds avec mes amis et chaque jour je rencontre de nouveaux amis. Le khat nous aide à établir des relations avec les autres », a-t-il expliqué.

« Quand j’achète du khat, je n’achète pas seulement des feuilles et des pousses mais du bonheur, ce qui est le but de tout le monde dans la vie. »

Le khat : un médicament social

Depuis des siècles, le khat est une caractéristique de la vie dans la péninsule arabique et dans la Corne de l’Afrique ainsi que dans les communautés apparentées du monde entier. Il est légal au Yémen et dans d’autres pays de la région ; mais est interdit au Royaume-Uni, aux États-Unis et ailleurs.

C’est un arbuste à feuilles persistantes, et mâcher ses feuilles sucrées et ses pousses agit comme un relaxant. Les consommateurs à long terme rapportent qu’ils ont parfois des hallucinations.

Le khat rapporte trois fois plus que toute autre culture au Yémen : il est possible de faire jusqu’à quatre récoltes par an

Il se trouve partout au Yémen. Le khat rapporte trois fois plus que toute autre culture au Yémen : il est possible de faire jusqu’à quatre récoltes par an.

Il s’est répandu au cours des cinquante dernières années, se propageant de l’élite de la société pour devenir un point focal de la vie sociale et commerciale. Le khat est mâché par tous les âges, et il varie en prix et qualité (comme d’autres médicaments, une mauvaise source peut entraîner des désagréments pour les consommateurs). Les consommateurs sont pour la plupart des hommes. Des paquets de khat sont même donnés à la famille de la mariée pendant les mariages.

Depuis que la guerre civile a commencé en 2015, de nombreux Yéménites ont cessé d’acheter des articles de luxe, étant donné que même les produits de base sont difficiles à trouver. Toutefois, les consommateurs de khat n’ont pas cessé de mâcher, et leur nombre, selon des preuves anecdotiques, a augmenté. Avant la guerre, les toxicomanes ne recevaient déjà guère d’aide, la situation a empiré aujourd’hui.

Ahmed Sami (25 ans) est diplômé en informatique de l’université de Ta’izz, mais la guerre l’a empêché de trouver du travail. Lorsque les affrontements se sont rapprochés de son quartier dans la ville de Ta’izz, Ahmed est retourné dans son village natal situé à 40 km de là dans le district d’al-Mawaset.

Un paquet de khat vendu à Londres avant que le gouvernement britannique interdise cette drogue en 2014 (AFP)

Le calme de la vie du village l’a frustré, et pour la première fois il a commencé à mâcher du khat avec des parents.

« Dans le monde, les jeunes ont du travail, mais la guerre nous rend dépendants des autres », a-t-il déclaré à MEE, « et c’est difficile pour nous ».

Après seulement quinze minutes à mâcher du khat, les consommateurs rapportent que l’esprit commence à errer ; ils deviennent plus bavards, puis se taisent.

« Si je cessais de mâcher du khat, je serais comme un fou dans la rue » – Ahmed Sami, accro au khat

Le lendemain matin, l’effet s’épuise et les toxicomanes sont confrontés à la douleur – habituellement liée à la guerre – qui les a conduits à prendre du khat en premier lieu. Ils essaient donc d’en racheter au plus tôt.

Les effets à long terme vont des dents cariées et de la dépression aux hallucinations et aux dommages au cœur et aux reins.

« Si je cessais de mâcher du khat, je serais comme un fou dans la rue », a déclaré Ahmed. « Mais le khat m’aide à espérer un bon avenir. Même si cela me mène dans une vie imaginaire, cela me suffit encore pour me rendre optimiste. »

Le coût environnemental du khat

Le khat est rentable, si ce n’est pour ses consommateurs. La guerre a entraîné la fermeture de nombreuses entreprises et usines du Yémen : le khat est l’une des rares sources de revenus.

Le khat peut rapporter jusqu’à trois fois plus que toute autre culture.

Un cultivateur de khat s’occupe de sa récolte au Yémen, en mars 2017 (Nasser al-Sakkaf/MEE)

Hilmi al-Yousofi, vendeur de khat, a indiqué qu’il gagne désormais plus que son revenu journalier de 5 000 rials yéménites (18,5 euros) d’avant la guerre.

« Bien que de nouveaux vendeurs de khat se soient lancés dans ce commerce en raison de la guerre, je gagne plus qu’avant la guerre », a-t-il affirmé.

Les commerçants du khat paient une taxe sur leur khat à ceux qui contrôlent leur région, qu’il s’agisse des rebelles houthis ou des forces pro-gouvernementales.

« Je paie 1 000 rials yéménites (3,70 euros) tous les jours aux forces pro-gouvernementales et certains autres commerçants paient plus et certains moins », a déclaré Hilmu al-Yousofi. « Cela dépend de la quantité de khat dont nous disposons. »

« Si les gens ne mâchent pas de khat, ils utiliseront des drogues interdites et les conséquences seront pires » – Khalid Abdul Nasser, cultivateur de khat

Mais la rentabilité entraîne la violence. À Ta’izz, il y a eu des affrontements entre des groupes rebelles rivaux sur la question de savoir qui devrait percevoir les taxes sur le khat. Un incident sur le marché du khat d’al-Quba a fait deux victimes chez les consommateurs de khat et plusieurs autres blessés.

Khalid Abdul Nasser, agriculteur du village d’al-Ghail, à 50 km de la ville de Ta’izz, a déclaré à MEE qu’au cours des deux dernières années, il avait gagné plus d’argent que jamais – il a donc commencé à planter davantage d’arbres.

« Nous avions à la fois des khats et des caféiers dans nos fermes », a-t-il expliqué. « Mais au cours des deux dernières années, nous avons déplanté les caféiers et avons planté du khat à la place car nous pouvons gagner plus de trois fois plus. »

L’accent mis sur le khat a un coût environnemental et humanitaire. Les arbres à khat consomment beaucoup plus d’eau que les arbres fruitiers, mais les ont aujourd’hui remplacés dans plusieurs régions du Yémen, même à une époque de pénurie alimentaire dans le pays.

Un marché de khat à Aden : on a accusé les ventes de provoquer des embouteillages (AFP)

Dans les provinces du nord du Yémen, les agriculteurs forent tellement de puits non autorisés pour irriguer les arbres assoiffés que les ingénieurs doivent parfois forer à environ 1 500 mètres avant d’atteindre l’eau. Khalid Abdul Nasser a son propre puits qu’il utilise pour irriguer ses arbres.

Cependant, les agriculteurs ne se soucient ni de l’urgence de la guerre, ni de la crise économique qui y est associée. Au lieu de cela, ils considèrent la culture du khat comme une occupation légale, en gardant ses consommateurs loin des drogues qui sont interdites dans l’islam.

« Si les gens ne mâchent pas de khat, ils utiliseront des drogues interdites et les conséquences seront pires », a déclaré Khalid.

Les gouvernements ont essayé d’imposer des restrictions auparavant, notamment dans le sud du Yémen lors de l’unification avec le nord en 1990.

En mai 2016, les autorités d’Aden ont interdit la vente de khat, mais des manifestations s’en sont suivies et en quelques semaines l’interdiction s’est effritée.

« La guerre est la principale cause de toute cette souffrance »

La consommation de khat d’Omar lui a valu la désapprobation de certains de ses proches.

L’un d’eux a confié à MEE sous couvert d’anonymat : « Nous mâchons tous du khat, mais nous sommes raisonnables et nous pourvoyons à tous les besoins de nos familles avant d’acheter du khat. Mais il ne pourvoit pas aux besoins de sa famille et dépense tout ce qu’il gagne pour acheter du khat. »

Omar a admis que sa femme désapprouve sa consommation de khat et qu’il sait lui-même que ce qu’il fait est mal. Il a promis à sa famille qu’il arrêtera quand il trouvera un bon emploi, mais pour le moment ces feuilles sucrées sont une priorité dans sa vie sans lesquelles il ne peut pas vivre.

« Personne ne veut voir sa famille souffrir », a déclaré Omar, « mais je n’ai rien à portée de main pour aider.

« La guerre est la principale cause de toute cette souffrance. J’espère qu’elle s’arrêtera bientôt, afin de pouvoir reprendre ma vie normale. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.