Aller au contenu principal

En France, le football est aussi une question politique

L’Euro 2016 a démarré dans une France encore médusée par les derniers attentats. La non-sélection de deux joueurs, Karim Benzema et Hatem Ben Arfa, met en lumière le questionnement identitaire français, avec en point d’achoppement la place des Français musulmans
Des supporteurs anglais suivent le match Angleterre-Russie sur grand écran dans la fan zone faisant face à la tour Eiffel lors de l’Euro 2016, le 11 juin 2016 à Paris (AFP)

PARIS et région, FRANCE – Kader observe, concentré, les jeunes joueurs qu’il entraîne régulièrement et qui s’ébrouent sur le terrain de foot. À 36 ans, ce Français d’origine algérienne, agent immobilier, passe son temps libre à encadrer ces garçons d’une dizaine d’années.

Dans cette ville de banlieue parisienne, en nette voie de gentrification, la mixité sociale est encore de mise et le petit Achille côtoie Ryan ou Moussa sous la houlette de Kader. L’Euro de football 2016 s’ouvre le soir même par le match France-Roumanie. Mais pour la première fois, Kader suivra le match « du bout des yeux et du cœur ». La faute, dit-il, à ce qu’il appelle « l’affaire Benzema ».

Des questions et un malaise

« Je suis comme Cantona, je me pose des questions. Pourquoi Deschamps [le sélectionneur de l’équipe de France] n’a-t-il pas sélectionné Benzema et Ben Arfa ? Comme dit Cantona, Ben Arfa a pour seul tort d’être l’un des meilleurs joueurs français. Et puis la présomption d’innocence qui vaut pour Platini, mouillé dans le scandale de la FIFA, ou même Deschamps, qui est soupçonné de recel d’abus de biens sociaux, ne vaut-elle pas aussi pour Benzema dans cette affaire de chantage contre Valbuena ? », demande Kader, qui rappelle qu’officiellement, c’est au nom de « l’exemplarité » que l’attaquant madrilène Karim Benzema a été écarté de l’équipe de France.  

Kader fait directement allusion à deux affaires qui ont fait tanguer le football français. La première concerne Benzema. Début juin 2015, éclatait l’affaire de chantage à la sex-tape contre le joueur français Mathieu Valbuena. Karim Benzema avait été alors mis en examen pour « complicité de tentative de chantage ». La justice le soupçonnait en effet d’avoir, à la demande des maîtres chanteurs, incité Valbuena à payer la somme réclamée. Ce rôle supposé d’intermédiaire lui avait également valu 24 heures de garde à vue. Moins connue, la seconde concerne Didier Deschamps, qui est visé par une expertise judiciaire portant sur son salaire alors qu’il était entraîneur de l’Olympique de Marseille de 2009 à 2012.

Devant la mosquée de Paris, les fidèles se pressent, nombreux. Le football semble loin des préoccupations du jour, entre prière et repas du f’tour (le repas de rupture du jeûne de Ramadan) à préparer.

Marwan, la cinquantaine élégante, soupire : « On fait à Benzema un procès en ingratitude. Quand l’entraîneur [du racing club de Lens] Guy Roux dit que si Benzema s’était appelé Jean-Claude, on ne lui poserait pas autant de problèmes, et qu’il a été privé de l’Euro 2016 en raison de ses origines, cela ne soulève pas un grand tollé. Quand Cantona le dit, ça fait un peu plus de remous car il est marié à une Algérienne [l’actrice Rachida Brakni]. Mais quand Benzema pose la question, tout le monde lui tombe dessus, encore ».

Marwan en est persuadé, « tout cela est politique » : « Benzema a juste fait référence à l’extrême droite. Cantona a été plus direct : il accuse directement [le Premier ministre] Manuel Valls en rappelant que la suspension de Benzema est intervenue entre les deux tours des élections régionales en décembre dernier. La Fédération française de football dépend aussi du ministère des Sports, donc du Premier ministre, il ne faut pas se leurrer », lâche le Franco-Tunisien, avant de pénétrer dans la mosquée.

Il est 20 h 30 et la « fan-zone » mise en place par la mairie de Paris au pied de la tour Eiffel est déjà bondée, malgré l’effet attentats. Sur la pelouse râpée du Champ-de-Mars, les spectateurs ont tout prévu : glacières pour les zones de pique-nique, maillots de l’équipe de France et visages pavoisés en bleu-blanc-rouge. Le match France-Roumanie débute bientôt sur l’écran géant, l’atmosphère est à l’impatience.

Yanis, trentenaire parisien, semble plus calme, scrutant sa montre d’un œil : l’heure de la rupture du jeûne se fera pour lui durant le match. Son amie, Kenza, s’amuse de se retrouver là à suivre un match de foot : « Je n’y connais pas grand-chose, jusque-là, je regardais un peu quand Zidane jouait, c’est tout. J’avais 10 ans en 1998 [lors de la Coupe du monde remportée par la France à domicile]. Je me souviens de la joie de mes parents, de mon quartier aussi. Tout le monde était sorti, les klaxons, les youyous, j’espère qu’on retrouvera cela cette année », s’enthousiasme-t-elle.

Yanis est plus circonspect : « Cette histoire d’une équipe ‘’black-blanc-beur’’ était du pipeau. Sept ans après, on a eu les émeutes des banlieues. Les attentats [de Paris en janvier[EF1] et novembre 2015] n’ont rien arrangé, pas plus que l’état d’urgence. Benzema et Ben Arfa auraient pu soulever la ferveur des banlieues. J’ai grandi dans une cité et ce n’est pas avec la seule présence d’Adil Rami [joueur français d’origine marocaine, sélectionné pour l’Euro 2016] qu’on va s’identifier à l’équipe ; Ben Arfa et Benzema auraient pu nous le permettre », s’échauffe le jeune avocat, pointant la quasi absence de joueur d’origine maghrébine dans l’équipe sélectionnée.

Yanis, cependant, affirme soutenir l’équipe française « pour le beau jeu et parce que je suis quand même français ». Thomas, la vingtaine sportive, intervient alors : « Si on perd et que Benzema est blanchi de l’affaire cet automne, sa non-sélection sera une grosse bourde ».

Le match d’ouverture, Farid, informaticien, l’a suivi de chez lui, en Alsace. Il joue régulièrement au football en club et connaît visiblement bien le sujet. Au lendemain du match France-Roumanie, il dit avoir du mal à s’enthousiasmer pour cet Euro, tout comme ses co-équipiers d’ailleurs.

« La non sélection de ces deux joueurs est une injustice. On est beaucoup à ne pas se reconnaître dans cette équipe. Adil Rami est l’’’Arabe qui cache la forêt’’, il sert de caution à la diversité pour Deschamps. La vérité est que Benzema aurait pu occulter deux stars montantes du foot, Paul Pogba et surtout Antoine Griezmann, qui lui est bien français, avec la peau blanche. Benzema aurait trop pris la lumière sur lui, il aurait même occulté Deschamps » analyse-t-il.  

Surtout, Farid « ne digère pas le deux poids, deux mesures » qu’il croit déceler dans cette affaire : « Même [le footballer français] Vikash Dhorasoo l’a dit : cette histoire est entachée de racisme. C’est une triple insulte : d’abord celle faite aux quartiers populaires où le foot est le sport de référence. Benzema et Ben Arfa en sont issus, il ne faut pas l’oublier. Il y a aussi un mépris social dans cette éviction. Mais c’est aussi une insulte faite aux musulmans, arabes ou pas, convertis ou de naissance. Et enfin, c’est une insulte faite aux Français issus de l’immigration maghrébine », résume-t-il.

Pourtant, les propos de Cantona et surtout ceux de Benzema ont soulevé un remous indéniable en France. Le tollé politique et la condamnation des accusations de racisme ont été unanimes. Quant à Didier Deschamps, il a rapidement annoncé son intention de porter plainte pour « diffamation publique » contre l’ancien joueur de Manchester. La presse sportive a aussi rappelé le vieil antagonisme qui existait entre les deux hommes, Cantona ayant toujours soupçonné l'ex-capitaine des Bleus d'avoir contribué à l'exclure de l'équipe de France pour l'Euro de 1996. Il a été aussi rappelé que Didier Deschamps a longtemps défendu Benzema et milité pour sa sélection, avant de finalement annoncer son éviction. D’autres font aussi remarquer la proximité amicale qui a toujours existé entre le sélectionneur français et Zinedine Zidane, français d’origine algérienne.

La cohésion nationale sur le banc de touche ?

Quelles que soient les raisons pour lesquelles Benzema et Ben Arfa n’ont pas été qualifiés, la question soulevée par Cantona a eu un impact certain auprès des musulmans français, qui se sentent déjà fragilisés par les attentats et les débats constants sur la place de l’islam en France.

Ainsi Aziz a décidé, lui, qu'il ne regardera aucun match. À peine est-il au courant du résultat du match de la veille. Par ses lectures et réflexions, il s’est forgé une vision de la France encore travaillée par un impensé colonial latent. C’est donc cette grille de lecture qu’il appose sur les affaires Benzema et Ben Arfa, le regard un brin désabusé :

« L’équipe de France ne vit pas en vase clos. On y trouve les mêmes lignes de fractures que dans la société française. C’est allé crescendo. Il y a eu d’abord l’affaire des quotas [en 2011, la Fédération française de football avait évoqué en interne la mise en place de quotas pour les jeunes joueurs ayant un grand-parent étranger].

« Puis Willy Sagnol, l’entraîneur de Bordeaux, avait dit en conférence de presse que selon lui, ‘’le joueur africain typique n’est pas cher, va au front facilement’’, comme si c’était des tirailleurs sénégalais. Il avait ajouté que le foot était aussi de la discipline et de l’intelligence de jeu, comme si les joueurs noirs en étaient dépourvus. Cela avait créé un tollé sur les réseaux sociaux, mais la FFF l’avait couvert. Pourtant son discours était clairement racialisé », rappelle Aziz.

Selon lui, même Zinedine Zidane n’a pu échapper à ce climat d’accusations qui viserait « les enfants issus de l’immigration postcoloniale ». L’Algérie, surtout, cristalliserait encore beaucoup de non-dits : « Zidane a eu un souci par rapport à son diplôme d’entraîneur. Certains journalistes l’ont accusé de jouir de passe-droit. Quand il avait mis son coup de tête lors de la Coupe du monde de 2002, il était redevenu d’origine algérienne, non plus simplement Français ».

Aziz l’affirme, ils sont « nombreux » comme lui à souhaiter que l’équipe de France ne passe pas le premier tour de l’Euro.

Pascal Blanchard, historien spécialiste de l'Empire colonial français, lie aussi les questions soulevées par ces deux non-sélections aux enjeux de la diversité en France. « Comme toujours, la composition de l’équipe nationale de football interpelle sur l’état de la nation. […] Si les tensions identitaires explosent ‘’en bleu’’, c’est parce qu’elles sont omniprésentes dans la nation et que c'est le seul espace populaire et surmédiatisé où cela est possible », explique-t-il à MEE.

Plus encore, il pointe une société française qui peine « à penser la question ‘’identitaire’’ » : « Désormais, la France est piégée par une multiplicité de conflits identitaires, qui explosent à la moindre ‘’petite étincelle’’, mais si cela existe, c'est aussi parce que les politiques n'ont pas agi, n'ont pas pris leurs responsabilités depuis trente ans. Une génération perdue », déplore-t-il.

Davantage, il insiste sur ces « longs mois de pressions politiques et d’interventions du gouvernement qui rendent la réaction de Karim Benzema hautement symbolique ». En mars dernier, Manuel Valls s'était ouvertement opposé au retour de Benzema en équipe de France. Le Premier ministre avait déclaré que « les conditions » n’étaient pas réunies puisque Karim Benzema était « toujours mis en examen » dans l’affaire Valbuena, ajoutant que « par rapport à la jeunesse, un grand sportif se doit d'être exemplaire ».

Alors quoi ? 1998, la France, ivre de joie derrière son équipe black-blanc-beur, n’était donc qu’un leurre ? Pas si simple selon l’historien, qui note que 1998 a été « aussi le reflet d’une époque qui, pour la première fois, découvrait les invisibles minorités dites ‘’visibles’’. Car ailleurs, c'était impossible. Jusqu'alors, personne ne voulait les voir. D'ailleurs, il y a un avant et un après 1998, cela va bien au-delà du mythe ».

La plupart des personnes interviewées ont souhaité garder l’anonymat et taire leur nom de famille.