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Enlevés, arrêtés ou disparus ? Des Gazaouis manquent à l'appel après avoir franchi Rafah

Alors que quinze personnes ont été portées disparues en trois ans, leurs proches pointent du doigt l’Égypte et les autorités palestiniennes
Des Palestiniens aident un bébé à franchir la frontière égypto-palestinienne à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, en 2005 (Reuters)

Quitter la bande de Gaza pour l’Égypte en passant par le point de passage de Rafah est une expérience rare, coûteuse et laborieuse pour de nombreux Palestiniens. Pour certains, elle peut aussi s’avérer dangereuse.

Au moins quinze Gazaouis qui ont franchi la porte principale de l’enclave assiégée vers l’Égypte depuis 2015 sont portés disparus, selon des médias libanais, ce qui crée un climat d’anxiété chez les familles qui recherchent toutes sortes d’informations.

Si certains étaient des membres connus de groupes armés – comme les brigades al-Qassam – il y avait aussi des femmes ainsi que des hommes qui voyageaient pour étudier ou pour rendre visite à des proches malades.

Lorsque des informations sur la localisation de ces personnes finissent par être données, que ce soit par les autorités égyptiennes ou palestiniennes, elles sont souvent au mieux opaques, sinon tout simplement inexactes.

« Il a quitté Gaza le jeudi matin et nous avons perdu contact avec lui au moment où il a passé la frontière » 

– Samed Abu Watfeh, cousin de Hussam

Hussam Abu Watfeh, ingénieur civil âgé de 32 ans et père de deux enfants, est l’un des disparus. Son dernier contact avec des proches a eu lieu le 12 avril, le jour où il s’est rendu en Égypte en empruntant le point de passage de Rafah.

« Toutes les informations que nous avons obtenues de l’ambassade palestinienne au Caire étaient fausses », a indiqué à Middle East Eye Samed Abu Watfeh, un cousin de Hussam Abu Watfeh.

« Il a quitté Gaza le jeudi matin et nous avons perdu contact avec lui au moment où il a passé la frontière. »

Samed Abu Watfeh pense que son cousin ainsi que trois autres personnes ont été arrêtés par les forces de sécurité égyptiennes.

« Mon oncle et mes proches ont vu Hussam du côté égyptien et il leur a dit que les Égyptiens allaient le mettre dans le bus d’expulsion. »

Des Palestiniens attendent d’entrer en Égypte après l’ouverture du poste frontalier de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 13 avril (Reuters)

Les « bus d’expulsion » servent à transporter les Gazaouis emmenés par les autorités égyptiennes à l’aéroport

international du Caire, où des agents des services d’immigration les envoient vers d’autres destinations. 

Les Gazaouis déplorent que cette politique soit souvent appliquée indépendamment de la possession d’un visa ou d’un permis de séjour égyptien. 

Cela semble avoir été le sort de Hussam Abu Watfeh, qui avait avec lui un visa égyptien et qui souhaitait se rendre au Qatar pour rendre visite à ses parents malades, selon son cousin.

Selon Samed Abu Watfeh, son cousin a franchi plusieurs fois la frontière de Rafah sans incident. Aujourd’hui, sa famille cherche désespérément des réponses : a-t-il été enlevé, arrêté ou a-t-il disparu ?

La porte principale de Gaza

Le poste frontalier de Rafah est la porte principale de Gaza vers le monde extérieur et une issue vitale pour les deux millions de Palestiniens vivant dans l’enclave assiégée.

Les Gazaouis associent le point de passage à de longues queues, à des heures d’attente et à des piles de bagages. Il leur rappelle également le blocus aérien, terrestre et maritime imposé par Israël et l’Égypte à la bande de Gaza depuis 2007.

Depuis 2015, année au cours de laquelle l’Égypte a resserré l’étau en matière de sécurité après un certain nombre d’attaques dans la péninsule frontalière du Sinaï, l’immense porte noire de Rafah est la plupart du temps fermée.

Elle n’ouvre que trois à quatre jours tous les deux ou trois mois pour les voyageurs ordinaires tels que les étudiants, les vacanciers, les familles et les personnes travaillant à l’étranger. Parfois, le point de passage ouvre pour des causes strictement « humanitaires ».

Le blocus égyptien de Gaza a commencé en juin 2007, lorsque le mouvement islamiste du Hamas a pris le contrôle de l’enclave côtière et éjecté son rival du Fatah, dans une rupture que les deux camps essaient encore de surpasser. 

La réconciliation entre le Hamas et l’Autorité palestinienne dominée par le Fatah en Cisjordanie s’est révélée hors de portée à plusieurs reprises, les efforts déployés récemment ayant notamment dégénéré depuis que les deux camps se renvoient la balle suite à la tentative d’assassinat contre le Premier ministre palestinien Rami Hamdallah, survenue le 13 mars.

Tandis que ce ballet de tentatives de réconciliation se poursuit, la situation des Gazaouis sur le terrain ne s’est pas améliorée.

Les points de passage de Gaza sont souvent fermés et rouverts

En réalité, 2017 a été la plus mauvaise année pour les Gazaouis à Rafah, puisque le poste frontalier n’a été ouvert que 29 jours contre 35 en 2009, une année qui avait été marquée par une guerre israélienne dévastatrice contre Gaza et des tensions croissantes entre le Hamas et l’AP.

Même l’accord de réconciliation signé entre le Hamas et l’Autorité palestinienne en octobre dernier au Caire, qui a permis aux forces de sécurité de l’AP d’opérer du côté palestinien de Rafah à partir de décembre, n’a pas encouragé un assouplissement des restrictions.

Cet accord a été abandonné en mars.

Une expérience désagréable

Selon des Gazaouis interrogés par MEE, la traversée au poste frontalier de Rafah n’a jamais été une expérience agréable. La liste des personnes autorisées à passer est annoncée avec un préavis de moins de six heures sur le site web du ministère gazaoui de l’Intérieur et de la Sécurité nationale. 

Les voyageurs doivent ensuite se présenter le lendemain entre 3 heures et 6 heures du matin au hall Abou Youssef al-Najjar du poste frontalier, où ils se préparent à partir à l’issue d’un processus de tri et d’une longue attente.

Abdeldaim Abu Libdeh était l’un des quatre membres des brigades al-Qassam disparus le 19 août 2015, les premières personnes portées disparues après l’ouverture de Rafah.

Sa mère a néanmoins indiqué à Middle East Eye que l’homme de 27 ans se rendait en Turquie pour poursuivre des études en ingénierie des technologies de l’information.

« Cela fait presque 1 000 jours qu’il a disparu. La dernière fois qu’il m’a appelé, c’était avant d’embarquer dans le bus de déportation et depuis, son téléphone est éteint », raconte Umm Abdeldaim.

« Les gens qui étaient avec lui dans le bus m’ont dit que des hommes armés et masqués avaient arrêté le bus pendant le trajet vers Le Caire et crié le nom d’Abdeldaim [pour le sommer] de les suivre. » 

Elle ne sait pas ce qui est arrivé à son fils. Le principal élément d’information reçu par Umm Abdeldaim est une photo envoyée par un ami qui prétendait que celle-ci avait été publiée sur Facebook ; elle y a reconnu son fils, accroupi contre un mur dans un couloir bondé et vêtu d’un débardeur blanc.

Selon elle, cette photo aurait pu être prise dans un centre de détention égyptien. MEE n’a pas pu vérifier l’authenticité de la photo fournie.

Selon sa mère, Abdeldaim Abu Libdeh est l’individu encerclé en rouge (photo fournie)

Accusés d’être des militants

De nombreux Gazaouis emmenés par les autorités égyptiennes parviennent à quitter leur lieu de détention et à rentrer chez eux.

Un Palestinien qui a été arrêté et qui a souhaité conserver l’anonymat par crainte pour sa sécurité a fait part de son expérience à MEE.

Cet étudiant en ingénierie a déclaré qu’il avait été emmené par les autorités alors qu’il marchait un soir dans les rues du Caire. 

« Des hommes armés et masqués m’ont attaqué et m’ont mis dans un véhicule de police. Ils m’ont emmené à leur quartier général, au quatrième sous-sol », a-t-il raconté.

Il a été détenu pendant deux mois avant d’être renvoyé dans la bande de Gaza. 

« J’étais traumatisé. Toute personne disparue ou kidnappée en Égypte subit la même expérience », a-t-il déclaré.

Nombre de jours d’ouverture du poste frontalier de Rafah 

  • 2014 : 125 jours
  • 2015 : 32 jours
  • 2016 : 41 jours
  • 2017 : 29 jours

« Ils m’ont arrêté sans raison et bandé les yeux, puis ils m’ont demandé d’enlever mes vêtements. Lorsque j’ai demandé pourquoi je devais faire cela, ils ont commencé à me battre. Ils m’ont forcé à manger les yeux bandés. »

Il a affirmé qu’il s’était vu attribuer un numéro au lieu de son nom, au même titre que les autres prisonniers.

« Ils m’ont donné deux options : rester dans le couloir avec les autres prisonniers ou aller dans une cellule. J’ai opté pour la cellule qui était aussi sale que des toilettes. Le couloir était rempli de policiers », a-t-il expliqué.

Selon l’étudiant palestinien, les policiers le menaçaient de le violer et l’insultaient constamment alors qu’il était nu.

« Ils n’arrêtaient pas de me demander si je faisais partie d’une organisation politique palestinienne ou d’une milice. Ce n’était pas le cas. Ils utilisaient toutes les méthodes de torture, des coups aux chocs électriques. J’étais battu du matin jusqu’à 21 heures. »

Le but de ses interrogateurs, a déclaré l’étudiant, était de collecter autant d’informations que possible sur Gaza.

« Ils me posaient des questions sur les rues, sur des endroits et des personnes en particulier. Ils ne m’ont rien demandé sur l’Égypte, ni sur ce que j’avais fait en Égypte. »

Éreinté par les violences, l’étudiant en ingénierie s’est effondré et a avoué être un militant.

Des Palestiniens manifestent contre la fermeture du poste frontalier de Rafah, unique point de passage entre l’Égypte et la bande de Gaza (AFP)

« Je ne supportais pas la torture, a-t-il affirmé. Ils n’arrêtaient pas de me dire “Avoue que tu es un combattant” et ce, jusqu’à ce que j’aie commencé à inventer des histoires pour mettre fin à la torture. »

Figurant aujourd’hui sur la liste noire des autorités égyptiennes, il a confié qu’il n’avait plus aucune chance de quitter Gaza.

« Plus personne ne demande »

Samed Abu Watfeh, le cousin de Hussam Abu Watfeh, a déclaré à MEE que ce dernier n’était lié à aucune faction à Gaza.

Pour tenter d’attirer l’attention sur son cas et d’encourager les autorités à divulguer des informations sur son cousin, Samed Abu Watfeh a récemment organisé une manifestation devant le siège gazaoui de la Croix-Rouge.

Cependant, les familles d’autres Palestiniens disparus n’ont pas apporté leur soutien, ce que Samed Abu Watfeh justifie par la crainte que ce comportement n’encourage les autorités égyptiennes à exercer des représailles contre les membres de la famille des disparus et à inscrire leur nom sur la liste noire.

Les recherches effectuées par la famille pour tenter d’obtenir des indices sur la localisation de Hussam Abu Watfeh n’ont mené nulle part.

« Nous avons contacté l’ambassadeur palestinien au Caire et le responsable du poste frontalier de Rafah, mais ils n’ont pas su dire où Hussam se trouvait ni expliquer sa disparition », a-t-il expliqué, avant d’ajouter que l’ambassade de l’AP au Caire ne les avait pas non plus vraiment aidés.

« Même si mon fils était du Hamas, j’ai le droit de savoir où il se trouve, quelles sont les accusations portées contre lui et pourquoi il a disparu »

– Umm Abdeldaim, mère d’Abu Libdeh 

« Ils nous ont dit que Hussam était à l’aéroport du Caire et qu’il attendait un billet, mais c’était un mensonge. » 

D’après la mère d’Abu Libdeh, le Hamas a lancé une campagne pour exiger des informations sur les Gazaouis disparus en août 2015, « mais cela a changé après l’accord de réconciliation [d’octobre entre le Hamas et l’AP]. Plus personne ne demande où est Abdeldaim. »

Sa mère a expliqué qu’Abdeldaim était un jeune homme pieux et qu’il avait un penchant pour le Hamas au moment de sa disparition.

« Mais il n’est pas un chef du Hamas. S’il était membre du Hamas, je ne tiendrais pas un jour à mon poste à l’université al-Azhar, qui appartient à l’Autorité palestinienne à Ramallah », a-t-elle affirmé.

« Cependant, même si mon fils était membre du Hamas, j’ai le droit de savoir où il se trouve, quelles sont les accusations portées contre lui et pourquoi il a disparu. »

Middle East Eye a envoyé des questions au Hamas et aux autorités égyptiennes par l’intermédiaire de l’ambassade du pays à Londres, mais n’a pas reçu de réponse au moment de la publication. Les appels adressés à l’Autorité palestinienne au Caire sont restés sans réponse. 

Ibrahim al-Madhoun, analyste politique dans la bande de Gaza, a déclaré à MEE que les groupes politiques à Gaza, y compris le Hamas, considéraient cela comme un sujet embarrassant.

« C’est un sujet embarrassant et compliqué pour le Hamas et les factions palestiniennes, tout simplement parce que le Hamas aimerait maintenir de bonnes relations avec les autorités égyptiennes et ne souhaite pas de tensions », a indiqué Madhoun.

L’analyste a ajouté que l’Égypte et le Hamas étaient les principaux acteurs chargés de faire toute la lumière sur la situation des Gazaouis disparus et que les familles des disparus se trouvaient dans une situation périlleuse – ces personnes veulent revoir leur enfant mais ne peuvent pas faire valoir publiquement leurs revendications par crainte de représailles des autorités égyptiennes. 

« Si le sujet devient une affaire publique dans les médias, les autorités égyptiennes pourraient interpréter cela à tort comme des pressions du Hamas », a précisé Madhoun.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.