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Essam al-Zamil : l’économiste saoudien puni pour avoir dit la vérité au régime

Éclipsé par la disparition de Jamal Khashoggi, le sort de cet analyste respecté montre que même critiquer Vision 2030 est impossible
Essam al-Zamil, éminent économiste saoudien (capture d’écran)

La disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et son meurtre présumé la semaine dernière au consulat de son pays à Istanbul l’ont rendu célèbre. Pour beaucoup, cela révèle que le gouvernement saoudien n’accepte aucune critique de ses politiques.

Et si le sort de Khashoggi laisse supposer qu’il est interdit aux Saoudiens de commenter la politique et la guerre au Yémen, l’histoire d’Essam al-Zamil révèle que discuter de l’économie est également tabou dans le royaume.

Le 1er octobre, à la veille de la disparition de Khashoggi, le célèbre économiste et entrepreneur saoudien Essam al-Zamil a été officiellement inculpé d’appartenance à une organisation terroriste, de divulgation d’informations sur le royaume à des diplomates étrangers et d’incitation à manifester.

Ces accusations surviennent plus d’un an après son arrestation, en septembre 2017, dans le cadre d’une vague d’arrestations visant des personnes considérées comme une menace pour le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS), notamment des personnalités religieuses et des intellectuels.

Le crime de Zamil ? Les commentateurs disent qu’il ne faisait que souligner les failles du programme économique phare de MBS, Vision 2030.

Confrontation avec la réalité

Vision 2030 est une tentative extrêmement ambitieuse de diversification de l’économie saoudienne et de modernisation du pays.

Depuis la découverte du pétrole en 1938, l’Arabie saoudite est une économie basée sur une ressource unique. Bien que les dirigeants successifs du royaume aient cherché à se sortir de leur dépendance au pétrole, en introduisant pas moins de dix projets de développement au fil du temps – le plus récent en 2015 –, Riyad n’a pas réussi à mettre en place une importante infrastructure industrielle.

À LIRE ► Économie saoudienne : pourquoi Vision 2030 échouera

Pour remédier à cela, le prince héritier a dévoilé son grand plan en avril 2016, lequel vise à vendre des actifs publics, à réinvestir les fonds et à générer des revenus par d’autres canaux que le pétrole. Le point de départ de ce programme est censé être la cotation partielle de Saudi Aramco, la compagnie pétrolière nationale, joyau de la couronne saoudienne.

Vision 2030 et la promesse de vendre 5 % d’Aramco ont certainement fait sourciller lors de l’annonce du plan et, bien que celui-ci ait enthousiasmé beaucoup de gens, certains experts et commentateurs y ont trouvé à redire. Zamil était l’un d’eux.

Dans une série de publications sur les réseaux sociaux, Zamil a critiqué la vente d’Aramco proposée par MBS, notant, peu avant son arrestation, que l’évaluation à 2 000 milliards de dollars suggérée par MBS pour Aramco exigerait que les réserves de pétrole de la société soient incluses dans la vente – une décision illogique selon Zamil.

« La valeur d’Aramco – annoncée par Mohammed ben Salmane – se situe entre 2 000 et 3 000 milliards de dollars. La valeur d’Aramco ne pourra jamais atteindre 2 000 ou 3 000 milliards de dollars si la société acheteuse ne récupère pas la totalité des revenus pétroliers », avait déclaré Zamil dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux. 

« Trois mille milliards de dollars représentent les recettes pétrolières pendant plus de 20 ou 25 ans », a-t-il ajouté.

« Le pétrole appartient à la population », avait écrit Zamil dans un tweet qui fut supprimé peu de temps après sa publication. « Une telle décision ne devrait pas être prise sans le consentement de tout le monde. »

Une approche académique

Iyad el-Baghdadi, président de la Kawaakibi Foundation, un groupe de réflexion qui œuvre pour la promotion des valeurs libérales dans le monde musulman, a déclaré à Middle East Eye que Zamil avait clairement estimé « qu’il n’est pas possible d’avoir une conversation nationale ou un référendum national s’il n’y a pas de liberté d’expression ».

« Donc, il l’a fondamentalement ramené à la [question de la] représentation et [de] la liberté d’expression », a déclaré Baghdadi.

« Ce sont les préoccupations d’un citoyen très engagé et très préoccupé », a-t-il ajouté.

Essam al-Zamil était l’un des très rares critiques saoudiens à avoir commenté cette opération.

Traduction : « L’économiste Essam Al-Zamil est en prison sans chef d’inculpation depuis le 12/09/2017 simplement parce qu’il a tenté de donner des conseils pour ne pas vendre #Aramco ! »

« Il s’est exprimé d’un point de vue académique sur l’impossibilité du projet Vision 2030 – sur les réseaux sociaux et dans des interviews », a déclaré à MEE Yahya Assiri, fondateur du groupe saoudien de défense des droits de l’homme ALQST.

« Il a dit que vendre Aramco serait dangereux pour le pays. Le régime a désormais compris qu’il avait raison – ils ont annulé la vente », a déclaré Assiri, ajoutant que « les propos pour lesquels il avait été arrêté ont été admis ».

Reuters a rapporté en août que le gouvernement avait annulé les plans d’introduction en bourse et dissous des équipes de conseillers financiers qui travaillaient sur ce qui avait été présenté comme la plus grande émission d’actions de l’histoire.

Cependant, bien que le gouvernement saoudien soit apparemment revenu sur sa décision de coter Saudi Aramco en bourse, Zamil est toujours en détention, faisant l’objet d’accusations que les observateurs jugent manifestement fausses.

Une influence numérique

L’utilisation par Essam al-Zamil des réseaux sociaux pourrait être en partie à l’origine de l’inimitié des autorités saoudiennes.

« Essam a utilisé les réseaux sociaux de manière très créative », a affirmé Baghdadi. 

« C’est un entrepreneur à succès, il s’est déjà vu accorder plusieurs prix et des postes haut placés par l’État saoudien. »

« C’est la peur », a indiqué à The Independent Madawi al-Rasheed, une universitaire saoudienne basée à Londres. « Le régime ne s’intéresse pas à ceux qui déversent des insultes sur Twitter, alors que Essam al-Zamil est une personne instruite qui constitue une menace, car il peut fournir des statistiques et des preuves susceptibles de discréditer la propagande saoudienne. »

Iyad el-Baghdadi, qui a lui-même été prisonnier politique aux Émirats arabes unis, considère Zamil comme un « faiseur d’opinion influent auprès des jeunes » du royaume.

« Mohammed ben Salmane se sent en danger face à tous les faiseurs d’opinion saoudiens »

– Iyad el-Baghdadi, analyste

« Mohammed ben Salmane se sent en danger face à tous les faiseurs d’opinion saoudiens », a-t-il expliqué.

« Il humilie ces individus. Il veut être la seule voix, il veut que l’État – représenté par lui-même – soit le seul faiseur d’opinion […] Il ne veut pas que les Saoudiens entendent une autre voix que la sienne. »

Alors que les Saoudiens sont de plus en plus actifs sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, les individus influents ont dû faire face à une pression croissante de la part des autorités, qui les exhortent à manifester leur soutien aux dirigeants du royaume, selon Baghdadi.

« Le silence n’était plus suffisant. Alors que les Saoudiens sont devenus plus dynamiques sur Twitter, [les autorités] ont attendu d’eux qu’ils s’expriment en faveur du gouvernement. »

Baghdadi a ajouté que si rien n’était fait, ces arrestations ne cesseraient pas.

« Il n’y a pas de principes moraux internes pour les arrêter », a-t-il soutenu.

Des accusations inventées de toutes pièces

Au cœur de l’image réformiste de MBS réside un relâchement apparent du contrôle social conservateur. Des cinémas ont ouvert leurs portes, des concerts ont été organisés et les femmes ont enfin été autorisées à conduire.

Néanmoins, cela s’accompagne d’une répression à l’encontre des activistes des droits de l’homme. Comme pour Zamil et l’économie, les autorités saoudiennes accordent aux femmes de nouvelles libertés tout en emprisonnant celles qui les avaient réclamées en premier lieu.

« Il humilie ces individus. Il veut être la seule voix, il veut que l’État – représenté par lui-même – soit le seul faiseur d’opinion […] Il ne veut pas que les Saoudiens entendent une autre voix que la sienne »

– Iyad el-Baghdadi, analyste

« Essam était bien connu pour son soutien en faveur des droits de l’homme. C’est ce qui l’a placé dans le viseur du gouvernement, a expliqué Assiri. Il a soutenu la réconciliation, il a soutenu le Printemps arabe. »

Les accusations portées contre Essam al-Zamil, telles que l’appartenance à une organisation terroriste et l’incitation à manifester, sont couramment employées contre les défenseurs des droits de l’homme. Il est accusé d’avoir rejoint les Frères musulmans, un ennemi politique de longue date des Saoudiens.

Selon Assiri, les autorités saoudiennes associent quiconque se retourne contre eux aux Frères musulmans. « Essam n’était pas des Frères musulmans, mais même si tel était le cas, il a le droit de faire partie de n’importe quel groupe », a-t-il affirmé.

Une troisième accusation, celle selon laquelle il aurait donné à des diplomates étrangers « des informations et des analyses sur le royaume », n’est pas moins absurde d’après Assiri. « [Quant aux] crimes dont il est accusé, tout universitaire ou analyste a le droit de parler à d’autres personnes et de donner des analyses. »

À LIRE ► De la cour royale à l’exil : pourquoi MBS veut faire taire Jamal Khashoggi

L’assassinat présumé de Khashoggi – des sources turques ont déclaré à MEE que le journaliste avait été capturé, torturé et démembré par un commando saoudien – pourrait avoir pour effet d’accroître l’attention internationale sur le sort d’Essam al-Zamil.

Les responsables saoudiens ont fermement nié toute implication dans la disparition de Khashoggi et soutiennent qu’il a quitté le consulat peu de temps après son arrivée. Cependant, ils n’ont présenté aucune preuve corroborant leurs dires et affirment que les caméras du consulat n’enregistraient pas au moment des faits.

Certains dirigeants d’entreprise suspendent déjà leur participation à plusieurs projets du royaume, ce qui met sous pression les plans de réforme économique du royaume.

Pendant ce temps, Essam al-Zamil croupit en prison et des inquiétudes ont été soulevées au sujet de sa santé mentale, alors que l’on rapporte qu’il serait maintenu à l’isolement et victime de traitements sévères.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.