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EXCLUSIF : L’appel de Jamal Khashoggi en faveur de l’unité entre les peuples saoudien et iranien

Un article d’opinion inachevé du journaliste assassiné appelle aussi Riyad et Téhéran à « cesser de s’immiscer dans les affaires internes d’autres pays »
Au moment de la rédaction de cet article, Khashoggi était encore considéré comme proche du gouvernement saoudien (Reuters)
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Middle East Eye est en mesure de révéler qu’avant son assassinat au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul en octobre dernier, Jamal Khashoggi avait entrepris de promouvoir la réconciliation entre les peuples saoudien et iranien.

Dans un article d’opinion inachevé, dont le journaliste exilé a rédigé le premier jet début 2018 en collaboration avec un important activiste des droits de l’homme iranien, Khashoggi appelait les organisations de la société civile des deux pays à s’ériger en « voix de la raison et de la modération », alors même que planait la menace d’un conflit ouvert entre leurs gouvernements.

L’article invite les dirigeants de Riyad et Téhéran à « [cesser] de s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres pays », évoquant la mort et les ravages causés par leur implication dans les guerres en Syrie et au Yémen, mais aussi à commencer à respecter les droits de l’homme.

« Nos gouvernements campent sur leurs positions dans un dangereux duel de regards qui pourrait bientôt dégénérer », a écrit Jamal Khashoggi.

« Il revient à nos peuples d’être la voix de la raison et de la modération – chose dont nos deux peuples sont fiers […] La société civile doit être le fer de lance de cet effort de compréhension mutuelle entre nos peuples. »

MEE publie la version définitive de l’article avec la permission de l’activiste des droits de l’homme iranien, qui a finalement refusé de laisser son nom sur un texte commun mais qui a donné son consentement à ce que Khashoggi le publie sous sa signature.

Le contenu de l’article a été convenu au cours d’une réunion de trois heures et d’un échange d’emails ultérieur, en décembre 2017 et en janvier 2018, selon un ami de Khashoggi qui a réuni les deux hommes et participé à la rédaction.

Les auteurs ont exhorté les gouvernements saoudien et iranien à « [commencer] à respecter les droits de [leurs] peuples », relevant que l’Arabie saoudite et l’Iran ont connu « de vives manifestations contre la défaillance des dirigeants de leur pays ».

« Un tyran meurtrier »

Ils se montrent particulièrement critiques envers l’impact de l’ingérence régionale plus large des deux pays.

En Syrie, ont-ils écrit, l’Iran a « envoyé des troupes et apporté un soutien financier pour venir en aide à un tyran meurtrier […] responsable du massacre de centaines de milliers de ses propres citoyens ».

De même, l’Arabie saoudite a « mené une campagne de bombardement inconsidérée et aveugle au Yémen, aggravée par un siège cruel du pays tout entier ».

L’article était considéré comme un premier pas vers la promotion de contacts et de discussions entre les communautés iranienne et saoudienne exilées aux États-Unis, a déclaré l’ami de Khashoggi sous couvert d’anonymat.

« L’idée était d’amener les représentants des deux communautés à s’accorder sur une vision commune de ce qu’ils souhaitaient pour la région et à pouvoir se faire entendre sur ces questions afin que celles-ci ne soient pas seulement dominées par leurs gouvernements respectifs », a-t-il indiqué à MEE.

« C’est de ce type de travail de sensibilisation que la région a besoin, et non de menaces infinies de nouvelles guerres »

- David Hearst, rédacteur en chef de Middle East Eye

Cependant, le projet a été compliqué par des questions de sécurité. Jamal Khashoggi était encore considéré à l’époque comme un proche du gouvernement saoudien et MEE comprend que certains exilés iraniens estimaient que les risques d’une association publique avec lui étaient encore trop grands.

« Sorti de sa zone de confort »

Dans un e-mail daté de janvier 2018 et consulté par MEE, Khashoggi annonçait son intention de publier l’article lui-même et de le travailler davantage avant de l’envoyer au Washington Post, dont il était un chroniqueur régulier. L’article n’a toutefois jamais été achevé.

Néanmoins, selon David Hearst, rédacteur en chef de Middle East Eye, ce texte montre à quel point Khashoggi, qui était auparavant un initié du palais royal et qui soutenait au départ l’intervention saoudienne au Yémen en 2015, avait changé de point de vue sur la rivalité saoudo-iranienne.

« Ce texte est une copie brute, mais nous avons décidé de le publier car il montre à quel point Jamal était un analyste saoudien inhabituel. Jamal est sorti de sa zone de confort et nous le voyons ici préparer le terrain pour le jour où l’Arabie saoudite et l’Iran auront trouvé une forme d’arrangement. C’est de ce type de travail de sensibilisation que la région a besoin, et non de menaces infinies de nouvelles guerres. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.